Culture

Rétrospective sur Louise Bourgeois

Ecrit par admin

Louise Joséphine Bourgeois naît le 25 décembre 1911 à Paris. Elle s’éteint le 31 mai 2010 à New York, à 98 ans. Entre ces deux dates s’étend une carrière monumentale qui traverse tout le vingtième siècle et redéfinit les frontières de la sculpture contemporaine. Plasticienne, graveuse et dessinatrice, Bourgeois construit une œuvre d’une puissance rare, ancrée dans les méandres de la psyché, la violence des souvenirs, la complexité des relations familiales.

Son parcours défie les catégorisations. Proche du surréalisme sans y adhérer, côtoyant l’expressionnisme abstrait sans s’y fondre, anticipant le minimalisme tout en restant résolument organique, elle forge un langage plastique unique. Un langage où le corps devient architecture, où la mémoire se matérialise en bronze, latex, marbre, où l’intime rejoint l’universel.

Une enfance française dans l’atelier de tapisserie

Louise grandit à Choisy-le-Roi puis à Antony, en banlieue parisienne. Ses parents, Louis Bourgeois et Joséphine Fauriaux, tiennent un atelier de restauration de tapisseries anciennes. Son père possède une galerie boulevard Saint-Germain, à deux pas du Café de Flore, où il vend des tapisseries d’Aubusson et des Gobelins. Sa mère dirige l’atelier familial, supervisant la restauration et le retissage des pièces abîmées.

Dès dix ans, l’enfant assiste ses parents. Elle dessine les motifs manquants, recrée les pieds disparus des personnages, remplace les parties effacées par le temps. Ce premier contact avec l’art lui confère une légitimité. Le dessin devient son refuge, son outil de reconstruction face au chaos familial.

Car l’enfance de Louise se fracture sous le poids d’un secret qui n’en est pas un. Son père, volage et dominateur, installe sa maîtresse dans la maison familiale. Sadie Gordon Richmond, engagée comme gouvernante pour enseigner l’anglais aux enfants, devient l’amante de Louis Bourgeois. Elle vit avec la famille pendant dix ans. La mère ferme les yeux. L’enfant observe, impuissante, cette trahison quotidienne.

Cette blessure ne guérira jamais. Elle irriguera chaque sculpture, chaque installation, chaque dessin. Louise Bourgeois elle-même le confirmera : son œuvre entière trouve sa source dans cette enfance meurtrie.

Formation artistique et rupture avec les mathématiques

Élève au lycée Fénelon à Paris, Louise obtient son baccalauréat en 1932 après l’avoir préparé par correspondance au chevet de sa mère mourante. Joséphine Bourgeois décède cette même année, terrassée par un emphysème consécutif à la grippe espagnole contractée en 1918. Louise a vingt et un ans. La perte est dévastatrice. Quelques jours après la mort de sa mère, elle tente de mettre fin à ses jours en se jetant dans la Bièvre. Son père la sauve.

Elle s’inscrit d’abord en mathématiques à la Sorbonne. La rigueur de la géométrie l’attire, cette possibilité de contrôler le chaos par la logique. Mais la théorie l’ennuie rapidement. Elle abandonne les équations pour rejoindre l’École des Beaux-Arts de Paris en 1933. Elle fréquente plusieurs ateliers : ceux de Paul Colin, Roger Bissière, Marcel Gromaire, Fernand Léger. Ce dernier, observant son travail, lui lance une phrase décisive : elle est sculptrice, pas peintre.

De 1936 à 1938, elle poursuit sa formation à l’École du Louvre. Elle ouvre même une petite galerie rue de Seine, vendant des œuvres de Delacroix, Matisse, Redon et Bonnard. C’est là, dans ce Paris artistique et intellectuel, qu’elle rencontre en 1937 Robert Goldwater, historien d’art américain. Leur mariage précipite son départ pour New York en 1938.

New York, la nostalgie et les premières sculptures

L’installation à New York marque une rupture géographique et affective. Louise souffre terriblement du déracinement. Le mal du pays la ronge. Pour y répondre, elle invente une solution plastique radicale : recréer les absents.

Sur le toit de l’immeuble où elle vit avec Robert et leurs trois fils (Michel, adopté en 1939, Jean-Louis né en 1940, Alain né en 1941), elle érige des figures totémiques en bois. Ces Personnages des années 1940-1950 représentent tous ceux qu’elle a laissés en France. Verticaux, rigides, abstraits mais chargés d’une présence presque spectrale, ils incarnent cette logique subjective qui caractérisera toute son œuvre.

Elle présente sa première exposition personnelle en 1945 à la galerie Bertha Schaefer. En 1949, la galerie Peridot expose ses Seventeen Standing Figures in Wood. Ces pièces anticipent la sculpture minimaliste tout en conservant une charge émotionnelle intense. Mais le succès tarde. Louise Bourgeois demeure en marge des grands courants artistiques new-yorkais.

Son père meurt en 1951. La même année, elle obtient la nationalité américaine et le Museum of Modern Art acquiert l’une de ses œuvres. Pourtant, elle se retire progressivement de la scène artistique. Dépression, introspection, cure psychanalytique : elle entame un travail thérapeutique qui durera trente ans. L’art devient sa propre psychanalyse.

Les années 1960-1970 : matériaux souples et violence libérée

À partir des années 1960, Bourgeois abandonne la rigidité du bois pour explorer des matières malléables. Le plâtre, le latex, le caoutchouc deviennent ses nouveaux supports. Les formes se font biomorphiques, organiques, sexuelles.

Fillette (1968), sculpture en latex représentant un pénis détaché, incarne cette période de provocation formelle et thématique. L’œuvre joue sur l’ambiguïté : ce sexe masculin, vulnérable et mou, porte un titre enfantin. En 1982, Robert Mapplethorpe photographie Louise la portant sous le bras comme une baguette de pain, le regard mutin. L’image devient iconique. Elle résume l’audace et l’humour noir de l’artiste.

En 1974, elle crée Destruction du père, installation monumentale baignée de lumière rouge. L’œuvre matérialise un fantasme de vengeance. La scène évoque un festin cannibale : le père tyrannique, démembré par sa famille lors d’un repas, est dévoré. Latex, bois, tissu composent cet environnement utérin et monstrueux. Bourgeois déclare après sa réalisation se sentir transformée, libérée.

Ses thématiques se radicalisent. Elle explore la sexualité, la domination paternelle, la vulnérabilité masculine, l’ambivalence des identités de genre. Dans Janus fleuri (1968), elle fusionne pénis et seins, épaule et clitoris. Les frontières entre masculin et féminin se dissolvent.

Reconnaissance tardive et consécration internationale

Pendant des décennies, Louise Bourgeois reste dans l’ombre. Elle travaille sans relâche mais expose peu. Les années 1970 marquent un tournant. Elle se rapproche du mouvement féministe, participe à des expositions militantes organisées par le Mouvement de libération des femmes. Bien qu’elle refuse l’étiquette féministe, déclarant n’avoir pas besoin de l’être puisqu’elle est une femme, son œuvre devient une référence pour les artistes féminines.

La reconnaissance institutionnelle arrive enfin en 1982. Le Museum of Modern Art de New York lui consacre une rétrospective, organisée par Deborah Wye. C’est la première fois que le MoMA honore ainsi une artiste femme. Louise a 71 ans.

Cette exposition déclenche une reconnaissance mondiale. En 1992, elle représente les États-Unis à la Documenta de Cassel avec Precious Liquids. En 1995, elle représente le pays à la Biennale de Venise. En 2008, le Centre Pompidou à Paris organise une rétrospective majeure rassemblant plus de deux cents œuvres, de 1940 à 2007. L’artiste a alors 96 ans et continue de créer avec une énergie stupéfiante.

Maman : l’araignée monumentale et la figure maternelle

En 1999, à 88 ans, Louise Bourgeois réalise Maman, sculpture d’araignée géante commandée pour l’inauguration de la Tate Modern à Londres. L’œuvre culmine à près de neuf mètres de hauteur. Ses huit pattes en acier s’élancent presque à la verticale avant de se courber pour rejoindre le corps en bronze. Sous l’abdomen, un sac contient vingt-six œufs en marbre.

L’araignée apparaît dès 1947 dans les dessins de Bourgeois, mais c’est dans les années 1990 qu’elle devient un motif récurrent. Pour l’artiste, elle symbolise sa mère : patiente, intelligente, protectrice, tisseuse. Joséphine réparait les tapisseries comme l’araignée tisse sa toile. Elle protège sa famille comme l’araignée protège ses œufs.

Mais Maman incarne aussi l’ambivalence. L’araignée inspire la peur, évoque le prédateur, l’emprisonnement. Ses pattes graciles suggèrent une vulnérabilité poignante. Elle est à la fois refuge et cage, douceur et danger, force et fragilité. Cette contradiction profonde reflète la complexité de la relation mère-fille.

Plusieurs versions de Maman sont aujourd’hui exposées dans le monde entier : Bilbao, Tokyo, Saint-Pétersbourg, Londres, Ottawa. En 2019, une version se vend 32,5 millions de dollars chez Sotheby’s, établissant un double record : le plus haut montant pour une œuvre de Bourgeois et pour une sculpture réalisée par une femme.

Les Cellules : espaces de mémoire et architectures du psychisme

À partir des années 1990, Bourgeois développe les Cells (Cellules), installations complexes mêlant cages métalliques, objets trouvés, tissus, miroirs. Ces environnements fonctionnent comme des chambres de mémoire, des espaces clos et ouverts simultanément, où les souvenirs d’enfance se matérialisent.

Cell (Choisy) (1990-1993) reconstitue la maison d’enfance. Red Room (Parents) (1994) évoque la chambre des parents, lieu de la trahison. Ces œuvres transforment l’espace en psychisme, appliquant à la sculpture les mécanismes de l’inconscient : condensation, déplacement, surdétermination.

Bourgeois qualifie ces cellules de lieux de différentes douleurs : physique, émotionnelle, psychologique, mentale. Elles permettent au visiteur de traverser l’intériorité de l’artiste, de pénétrer littéralement dans sa mémoire incarnée.

Héritage et influence sur l’art contemporain

Louise Bourgeois meurt le 31 mai 2010 à New York. Elle laisse une œuvre considérable, protéiforme, inclassable. Son influence sur l’art contemporain est immense, particulièrement auprès des artistes femmes qui trouvent dans son travail une légitimation de l’autobiographie, de l’émotion, du corps comme territoire politique.

Elle a prouvé qu’il était possible de créer en dehors des mouvements, de suivre une logique subjective radicale, de transformer le trauma en matière artistique sans jamais sombrer dans le pathos. Sa longévité créative impressionne : elle produit des œuvres majeures jusqu’à 98 ans.

Aujourd’hui, ses sculptures sont exposées dans les plus grands musées du monde. Ses araignées sont devenues des emblèmes urbains. Ses Femmes-maisons des années 1940, hybrides de corps féminins et d’architectures domestiques, continuent d’interroger la place des femmes dans l’espace privé et social.

Louise Bourgeois a fait de sa vie une œuvre et de son œuvre une vie. Elle a démontré que l’art pouvait être simultanément thérapie personnelle et langage universel, intime et monumental, fragile et indestructible. Son célèbre aphorisme résume cette fusion : « Ma sculpture est mon corps. Mon corps est ma sculpture. »

Née un jour de Noël 1911 à Paris, morte presque centenaire à New York, Louise Bourgeois traverse le siècle en le sculptant de ses mains. Elle laisse derrière elle non pas des œuvres mais des présences, des incarnations de l’indicible, des cathédrales érigées sur les ruines de l’enfance.

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