Humeurs

La chose qu’on ne nomme pas

La télécommande dans une main, j’essaye de rester concentrée sur les dinosaures gigantesques et les gens qui hurlent à l’écran. Une bouillotte diffuse tranquillement sa chaleur contre moi. Ça me lance doucement, j’avale un comprimé, ça va passer. Mais ça ne passe pas, et instinctivement, je sais que cette fois le comprimé n’aura aucun effet. Je sais, et j’assiste à une espèce d’effondrement intérieur, impuissante, et résignée. Ça va être terrible, mais dans quelques heures, tout sera fini.

Tout à coup, le tonnerre. Quelque part entre mon ventre et mes jambes, la douleur se diffuse, comme un poison violent. Ça fait mal et en même temps je ne sens plus rien. Anesthésiée. Je n’arrive plus à penser, je ne pense plus. Je deviens la douleur. J’ai l’impression que je vais m’évanouir. Les jambes en l’air, il faut que je mette mes jambes en l’air. Lamentablement, je glisse du canapé vers le sol, j’attrape des coussins pour m’allonger, mais le carrelage glacé me fait mal. Je ne sais plus dans quelle position m’installer. Je ne sais plus si j’aurais dû rester dans le canapé ou si je dois rester là. Tout me fait mal, plus rien ne me soulage.

Je me hisse par je ne sais quel miracle dans mon lit. Ça cogne tellement fort que je sens exactement tout ce qui se passe, chaque mouvement imperceptible à l’intérieur de ma chair, chaque muscle qui se contracte, chaque lancée, chaque ralentissement. Mon corps n’est plus que pulsations. Tout à coup, la nausée. Violente. Je m’agrippe à mes cheveux et je crois même que je prie à ce moment-là pour que ça s’arrête. Ça dure une éternité.

Et puis je ferme les yeux, à bout de force. Dans un demi-sommeil, je pars et sens que ça lance de moins en moins. Je m’endors. Quelques minutes plus tard, dizaines de minutes, je n’en sais rien, j’ai perdu la notion du temps, j’ouvre les yeux et c’est fini. La tempête est passée. Et il se passe alors quelque chose de très étrange, je me sens exténuée et superbement forte.

Après le coup de poignard, les frissons, les crampes, il reste cette force indescriptible au bout du chemin quand je m’aperçois que je me suis relevée. Bien sûr, je fais, on fait tout ce qu’on peut pour éviter la tempête, mais parfois, c’est comme ça, c’est imprévisible. Alors que je me tiens debout, sonnée, à une heure du matin, les pieds nus sur le carrelage froid, je songe à cette chose qu’on ne nomme pas, à cette douleur dont on ne parle pas et dont on ne dit que rarement la véritable identité. « J’ai mal au ventre. » C’est pas vrai, on n’a pas mal au “ventre”. Et puis, j’y vois une sorte de métaphore, à cette tempête. Je ne sais pas si je raisonne clairement, si c’est la fatigue, si je suis trop remuée encore, mais je souris en pensant que notre force est là. Cette douleur ne nous laisse jamais à terre. Toi, comme moi, tu n’es pas vaincue, tu te relèves toujours. Parce que tu es faite pour ça, pour traverser ça et te relever. Tu peux traverser un ouragan, dont toi seule perçoit la violence, et tu atteins l’autre côté. Toujours. Il n’y a pas une fois où tu resteras à terre, tu te relèveras, c’est ton essence même. Et c’est comme ça tous les mois.

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