Histoires

L’Evaporé du Japon.

Je me souviens que la lune était pleine et le ciel, habillé d’étoiles. Dans les rues sombres régnait le silence pesant et lourd d’une ville endormie. Je m’étais alors recouvert du manteau de la honte, marchant à l’ombre des maisons de bois, m’effrayant du moindre bruit. Cette nuit-là, j’étais en fuite.

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J’avais traversé l’obscure forêt de Nikko et ses terribles courants. Le vent bousculait mes pensées à tel point que j’avais eu envie de faire demi-tour. Plusieurs fois. J’avais fait le choix de partir seul, avec un peu de saké pour oublier, ne pas me sentir coupable. J’étais naïf, bien sûr et très jeune. Car la honte et la culpabilité sont toujours là, des années plus tard.

A l’aube, j’étais épuisé mais déjà loin des miens. J’étais parti sans un mot, sans prévenir personne, afin qu’on ne m’empêche pas de disparaître. J’imaginais mon épouse se réveiller et découvrir ma couche vide. Je voyais mes enfants chercher leur père longtemps et m’attendre pour le chohshuko. J’avais refusé de salir ma famille ; la fuite ou le suicide étaient donc mes seules options…

J’avais emporté quelques pièces et peu de nourriture dans un kobukuro d’enfant. Les nuits étaient glaciales et mes journées, remplies d’efforts. Deux ou trois jours avaient suffi pour vider mes maigres ressources et c’est, très faible, après des heures de solitude et d’effroi, que j’étais entré dans la ville animée de Tokyo.

Je fus tenté d’y rester, de me fondre dans la foule. Ici, je pouvais recommencer à zéro, quitter l’opprobre de mon nom. Mais étais-je assez loin ? Il me semblait que non. J’étais parti avec le projet d’abjurer ma patrie, de fuir le pays qui m’avait vu naître. Il m’avait fallu plusieurs mois avant de me décider à partir et presque autant de temps pour me préparer au départ. Rester à Tokyo était donc trop risqué.

Je pris donc un train, au hasard, avec le peu d’argent que j’avais dans mon sac, jusqu’à Fukuoka. De là, je montai dans un ferry fumant et bondé jusqu’à la côte coréenne, tout près de Busan. Le voyage m’avait rendu malade et j’étais arrivé vomissant et dépouillé mais follement soulagé.

Depuis, j’ai changé d’identité, de vie et même de langue. J’ai parcouru le monde, toujours avec le kobukuro de mon fils aujourd’hui adulte, sur le dos. Je n’ai jamais osé revenir au pays, dans la ville que j’avais été contraint de fuir à cause des dettes et des créanciers. Non, même quand ils ont inventé les avions… Je suis simplement ce qu’ils appellent aujourd’hui « un évaporé du Japon ».

(cc) halfrain

2 Responses to “L’Evaporé du Japon.”

  • Azalee

    je suis partie si loin la première fois que j’ai rencontré L’évaporé du Japon. Et à chaque fois que je le relis, je voyage toujours autant. Un grand merci

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