Histoires

Des photos volées : une vie privée publiée aux yeux de tous

Des photos volées et publiées sur 4chan ont ému des milliers d’internautes et ont créé un débat de société. Ces clichés concernent des femmes, actrices reconnues à Hollywood. Elles dévoilent une partie de leur intimité qu’elles auraient souhaité conserver. Cette partie de leur vie ne regarde qu’elles. Si elles avaient fait le choix délibéré de les partager, cela n’aurait posé aucun problème.

5448997989_0626116953_bA partir du moment où l’on choisit de publier des contenus, cette action repose sur notre libre arbitre. Rien ne nous oblige à le faire. S’il existe des conséquences, elles sont à notre charge. Dans cette histoire, il ne s’agit pas de ça. Une personne s’est infiltrée sur des comptes privés de stars féminines et a simplement dérobé des centaines voire peut-être des milliers de fichiers. Leur seule erreur, si on peut vraiment considérer que ça en soit une, c’est d’avoir fait une entière confiance au Cloud d’Apple. Elles n‘auraient sûrement jamais imaginé qu’un jour ces fichiers leur causeraient du tort et feraient d’elle un bouc émissaire.

Du sexisme ordinaire

Le hacker ne s’est attaqué qu’à des actrices. Cette démarche n’est pas anodine. Le corps de la femme est malheureusement exposé à toutes les occasions et sert énormément à l’industrie de la publicité pour vendre tout et n’importe quoi. Il est ainsi utilisé comme faire valoir et objet de consommation.  Même si des voix  se sont élevées contre cette marchandisation, la société patriarcale dans laquelle nous évoluons continue tant bien que mal à diffuser ces clichés et à faire de ces stéréotypes des normes desquelles les femmes tentent de se défaire avec difficulté.

Le plus révoltant n’est pas la publication ostensible de ces photos mais les réactions conservatrices qu’elles ont suscitées. Le plus frappant réside aussi dans le fait qu’aucune photo d’hommes n’ait été dévoilée aux yeux du monde. Encore une fois, il existe deux poids deux mesures en ce qui concerne la médiatisation du corps de l’homme et de la femme. Outre cette dimension pouvant s’avérer dénigrante pour ces actrices, elles subissent aussi des railleries, des moqueries ou pire encore des insultes et sont trainées en pâture dans les médias.

Une vie privée rendue publique

Cette information montre aussi que les médias font aussi preuve de voyeurisme. Ils pouvaient parler du sujet sans forcément l’illustrer avec des images. Beaucoup ont suivi le mouvement sans se préoccuper du retentissement que cette médiatisation subie pouvait engendrer. Parler de ce fait divers comme d’un thème de divertissement ou en écrire un article people dévalorise totalement les actrices et tend à les faire passer pour responsables alors qu’elles ne sont que des victimes ignorantes. Elles ne savaient pas que leurs photos privées stockées sur le Cloud d’Apple pouvaient ainsi être aussi facilement accessibles par un simple piratage.

Apple déclare d’ailleurs n’avoir aucune responsabilité dans ce scandale. Pourtant, il démontre bien que l’hyperconnectivité et la mise en relation de tous les appareils peut s’avérer problématique. Cette action donne un permis d’intrusion indirect aux grandes entreprises de l’Internet comme Apple, Facebook, Twitter, Google  dans nos vies privées.

Sous couvert de transparence, de nombreux défenseurs de la liberté d’expression ne s’émeuvent pas de ces dérives et s’opposent à toute régulation possible. Les mêmes parfois ont invectivé ces actrices et les ont accusé des pires maux. Cette attitude prouve aussi que certains médias ne jouent pas leur rôle d’information. Ils ne se contentent parfois que de parler d’un thème d’actualité pour faire de l’audience. Peu ont traité ce sujet en détail.

Ils ont donc préféré jouer la course à l’audience quitte à attirer les spectateurs, les auditeurs ou les lecteurs pour des raisons obscènes. Certains journalistes n’ont même pas cherché à créer de débat. Une affaire comme celle-ci en dit pourtant long sur l’importance et le poids de l’image médiatique sur la société. Un peu d’analyse ne fait jamais de mal à personne. Elle permet souvent de remettre de l’ordre et d’éviter les écueils de la pensée unique et d’un discours machiste, sexiste et anti-progressiste. Encore une fois, cet événement met en lumière les réactionnaires et invite à laisser de côté toutes les libertés acquises par les femmes durant les dernières décennies. Ici, tous ces acquis sont remis en question. Les commentaires s’apparentent très souvent à du mauvais goût et de la vulgarité.

Les langues se sont déliées sur les réseaux sociaux et les plateaux de télévision. Les journaux papier ne se sont pas gênés. Certains spécialistes (psychologues, sociologues) ont été interrogés par ces médias et ont tout simplement délivré un discours réactionnaire, passéiste et défendant des thèses que l’on peut aisément rattacher à la culture du viol. Voici  deux exemples qui confirment mes dires :

Exemple 1 : lu sur le site Melty.fr

“Jennifer Lawrence apparaît sur les clichés volés complètement dévergondée, nue et dans des positions très choquantes (…)”

Exemple 2 : lu dans l’Interview de Serge Tisseron recueillie  par le Figaro :

“A partir du moment où je me mets nu devant ma fenêtre et qu’un paparazzi attend avec un objectif pour me prendre en photo, cette personne ne me dégoûte pas. C’est de ma faute. Je n’avais qu’à pas me mettre tout nu devant la fenêtre. Alors concernant ces stars, j’ai envie de dire : tant pis pour elles ! Dans le cas des paparazzis, ceci est un travail qui rapporte. Pourquoi ? Parce qu’il y a une curiosité certaine chez le public. Mais cette curiosité est elle-même provoquée par les stars. Elles font tout pour rendre le public curieux. Nous savons tous que les stars sont comme les hommes politiques : leurs histoires de vie sont un tissu de mensonges. Ils orchestrent des fausses fuites sans arrêt : des fuites contrôlées. Ils filtrent les communications : ce n’est que de la construction.”

Outre ces photos volées, récemment l’affaire Zoé Quinn avait aussi pointé du doigt les difficultés que rencontrent les femmes au quotidien dans l’industrie du jeu vidéo. Cette game designer avait subi une véritable campagne d’humiliation comparable à celle vécue par les actrices.  Pour pouvoir publier son jeu, de nombreux commentateurs avaient mis en évidence sa relation intime avec un petit ami travaillant dans cet univers.

Tout de suite, ses détracteurs ont vu en la personne de Zoé Quinn une femme profiteuse. Finalement, beaucoup ne parlaient même pas de son jeu et remettaient en cause sa capacité de création et même son professionnalisme. Une femme ne pourrait donc pas réussir par elle-même.  Un homme n’aurait sans doute pas connu un tel traitement.

Tous ces éléments prouvent que la liberté sexuelle des femmes est toute relative et qu’encore une fois la société est loin d’être égalitaire sur ce thème-là. On peut espérer au moins que ces cas servent de leçon aux médias pour par la suite ne pas médiatiser de cette façon ces sujets et montrer qu’ils participent aussi à leur manière à l’évolution de la société.

(cc) Giulia Tarantini

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