Culture

La technique du périnée

Elle, se prénomme Sarah. Transgressive, virtuose, incomparable, envoûtante. Elle dénote. Elle diffère. Elle le fascine. Leur liaison est virtuelle, essentiellement sur Skype. Lui, c’est JH. Il tombe amoureux d’elle. Elle, on ne sait pas vraiment ce qui la lie à lui. Elle ne dit rien ou presque. Elle veut sans vouloir. Elle le veut sans le vouloir. Ou plutôt, elle ne retire de leur lien que ce qui semble lui suffire, à elle. Malgré ses vaines supplications, ses vaines supplications de plus, ses vaines supplications de tout, ses vaines supplications à lui.

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Avec une justesse étonnamment troublante Florent Ruppert et Jérôme Mulot (sans oublier Isabelle Merlet aux couleurs) livrent une bande dessinée évocatrice de biens des relations amoureuses du temps présent. Ce trouble, qui résonne en moi de vertigineuses manières, m’a giflé à la lecture.

Des êtres infiniment, profondément, solitaires, peinant à exister. Mais ne pouvant se l’avouer. Animés d’une langueur triste, de cette douce tristesse à peine douloureuse. Mais douloureuse. Tout de même. Une douleur pas assez aiguë pour sombrer totalement, irrémédiablement, mais suffisamment présente pour susciter ce qu’il faut de mélancolique brûlure. De mal-être léger, diffus. Par moment fou, obsessionnel. Suffisante, en tout cas, pour les pousser aventureusement à la rencontre d’autres.

Imprégnés d’hyper-connexions, dédoublés entre réel et virtuel, ils pourraient frôler des comportements autistiques, tant le virtuel est sujet à toutes les projections psychiques, à tous les sentiments possibles, avec une intensité centuplée. Angoissés, dans cette relation amoureuse qui n’ose pas s’avouer, ils sont focalisés sur leur smartphone, sur un signe de l’autre, cette attente atroce quand il ne vient pas, ce coup au cœur d’une vibration qui jaillit enfin dans le silence, la contemplation d’un prénom allumant un écran, illuminant l’obscurité, la lecture d’une bulle colorée qui s’affiche, emplie de quelques mots, ou d’un seul (« skype ? ») véritable arc-en-ciel, enfin, dans le ciel gris de leurs âmes closes…

Ils s’en approchent parfois, ces êtres, de ces comportements autistiques, mais ils ne sont pas asociaux. Ils ont des activités, professionnelles, artistiques. Ils ont les raffinements d’un niveau intellectuel dit supérieur. Ils rencontrent des gens, sortent, discutent, s’amusent et rient, souvent, même, pendant la journée. Ils ont avec d’autres des liens physiques, des échanges, des relations, de travail, d’amitié, ponctuellement sensuelles, régulières parfois, par habitude, par crainte de la solitude, par illusion d’amour, ou sans lendemains, souvent. Ils ont l’air heureux. Apparemment.

Mais toutes ces relations restent finalement superficielles, ramassées, cloisonnées. Les paravents, les trompe-l’œil, les béquilles de la sphère socioprofessionnelle. Ces relations sont sans saveur. Toutes incomplètes. Insuffisantes. Affreusement insatisfaisantes.

De leur amour on ne connaît que le sien, à lui. C’est le point de vue de l’homme que les auteurs abordent. Celui dont ils peuvent parler le mieux. Un homme qui sait ce qu’il veut, ce qu’il ressent, qui l’avoue, mais auquel échappe définitivement la femme. En ce qu’elle est. En ce qu’elle éprouve. En ce qu’elle veut. Il a beau frapper à la porte. Seul résonne l’écho de ses coups. Une insoluble énigme, verrouillée, aux pieds de laquelle il se jette.

Esclavage psychique volontaire. Frustration physique, sexuelle, entretenue par ses refus à elle et par un pari tenu, désespéré, d’abstinence. Acceptation d’une emprise, d’une domination mentale. Emprisonnement de son mâle naturel. Mais aussi explosion créatrice consécutive à cet état dans lequel il tombe sciemment. Le personnage principal s’engloutit dans une relation affreusement, onctueusement, puissamment, sacher-masochienne. La soumission à une souffrance délectable.

Sur le plan formel, l’ouvrage innove par sa représentation du sexe. Certes, il est « vendu » de manière très appuyée pratiquement sur ce seul argument. Cet argument n’est pas galvaudé. Les choix sont étonnants, sensibles, souvent poétiques. Tout est dit, rien n’est montré, mais c’est limpide. Baroque et léger à la fois. Ce n’est pas le moindre coup de génie des auteurs. Car dans cette œuvre, tout est remarquablement écrit. Les échanges, les situations, les personnages, leurs motivations, leurs actes. Impossible de ne pas s’y retrouver de bien des manières. Ils nous livrent ainsi, loin de tout racolage, un petit pan de vérité, beau, un petit pan de cette vérité vécue par bien des amants d’aujourd’hui.

La Technique du périnée, de Florent Ruppert et Jérôme Mulot, couleurs Isabelle Merlet, Dupuis, Aire libre, 104 pages, 20,50 euros, mai 2014.

En prélecture sur Le Monde : http://www.lemonde.fr/vous/visuel/2014/04/28/le-sexe-comme-vous-ne-l-avez-jamais-vu-dessine_4408245_3238.html

7 Responses to “La technique du périnée”

  • Amusant! Je l’ai lu! Le Monde présentait chaque semaine un chapitre!
    Ke suis restée un peu sur ma faim au dernier chapitre mais bon, j’avoue que j’attendais chaque semaine la suite avec impatience!

    • Idem! ;-) J’ai attendu le dernier chapitre avant d’écrire, tenu en haleine 4 semaines…
      Je ne sais pas si la page 93 est bien la dernière planche… Il faudrait vérifier sur l’original. Si c’est le cas, l’ouvrage se clôture bel et bien sur cette, ô combien, énigmatique et insaisissable héroïne, à la fois au coeur de l’histoire et complètement en dehors d’elle, par ses évitements, son détachement et son apparente insensibilité…

  • “A découvrir en avant-première et dans sa quasi-totalité sur Lemonde.fr.” Donc, il faut acheter la BD ou aller lire la fin en scred dans une librairie pour connaître la fin.

    Et je pense que cette fin justifie les moyens. Je ne suis généralement pas très “art graphique” ou je ne sais même pas dans quelle catégorie on place les BD en général, mais j’ai vraiment adoré lire cette histoire. Probablement parce que c’est Sarah qui mène la danse, même si elle n’y va vraiment pas de main morte avec JH. Mais de le voir autant se prendre la tête pour une fille qui a l’air tellement torturée, ça donne envie de comprendre ce qui se passe dans la tête de ces deux-là.

    Et puis je suis d’accord avec vous, c’est complètement révélateur des histoires d’amour “virtuelles” à l’heure actuelle… Un sacré foutoir. Mais enrichissant.

    • Ouip, dans “art graphique”, ça sonne bien (ou 9ème art), voire, comme ici, dans “graphic novel”. Le succès d’estime de cette bd me semble tout simplement fou. Signe d’une vraie réussite non? (et 47ème des ventes fnac ce jour, plutôt pas mal pour une BD d’auteur(s) )
      On devrait pouvoir la lire aussi en bibliothèque assez rapidement…
      … Et je viens de voir que l’album était sous-titré “Tome 1″… affaire à suivre…

      …Oui, ils se sont trouvés ces deux là…

      Au fait, welcome back… Vraiment pas la moindre chance de lire ne serait-ce qu’un petit bout d’ombre de texte? :-p

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