Culture

Watch Your Balls (S01E03) : l’ironie du sort

Lady, il faut que je me rende à l’évidence. J’étais trop occupée à dédaigner mes devoirs depuis le piédestal de ma gloire pédagogique naissante quand le couperet de la raison a abattu sa lame glaciale sur la frêle nuque de ma conscience professionnelle : je n’ai pas du tout envie d’écrire cet article sur la réglementation des phtalates.

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« Mais pourquoi, Baby ? », murmure la foule étourdie par cette révélation. Parce que l’application de la recherche à la vraie vie, c’est comme le quart de plaque de chocolat qui se cache au fond de ton placard : si par bonheur il y en a, ça a forcément un goût de trop peu.

10 years a slave

Le terme anti-androgène (qui signifie « qui diminue la production d’hormones mâles » – comme les phtalates) est apparu dans la littérature scientifique pour la première fois en 1994. Il y a donc officiellement 20 ans (et en réalité bien plus) que l’on sait que des produits chimiques peuvent avoir des effets néfastes sur la synthèse de testostérone et conséquemment, sur la fertilité. Les premières études sur les phtalates ont, quant à elles, plus de 10 ans.

Dix ans, à l’échelle de la recherche, c’est à la fois très court et très long. C’est finalement ce qu’il faut pour établir avec certitude qu’un produit est toxique ou non, qu’un médicament est utilisable chez l’Homme ou non, qu’une problématique scientifique est digne de l’estampe « santé publique » ou non.

Dix ans, c’est aussi suffisant pour se rendre compte que les polluants susceptibles de perturber notre système hormonal ne se limitent pas à quelques plastifiants, mais comprennent aussi pesticides, fongicides, retardateurs de flamme, ou encore résidus médicamenteux. Je me souviendrai longtemps de ce conférencier qui a lancé sur grand écran la liste déroulante de candidats perturbateurs endocriniens sur un air de Bach, est descendu de l’estrade pour aller se jeter un godet et est revenu quelques minutes plus tard pour reprendre son speech : la quantité de polluants dont nous nous sommes entourés est colossale, et le fossé scientifique à combler pour étudier leurs effets, abyssal.

Un poids, deux mesures

Face à l’immense challenge que représente la perturbation endocrinienne à l’échelle internationale, deux stratégies sont envisageables. La première, adoptée par la plupart des nations sensibilisées à la problématique, consiste à sauver les meubles en finançant des programmes de grande ampleur visant à réguler l’utilisation de ces molécules. L’Europe notamment peut se targuer d’avoir mis sur pieds le projet REACH, qui fait porter à l’industrie la responsabilité d’évaluer et de gérer les risques potentiels liés à l’emploi de produits chimiques ; REACH sert de support à l’Union Européenne pour légiférer sur ces derniers.

C’est ainsi que l’utilisation du désormais célèbre bisphénol A a été interdite dans les biberons en 2010, puis dans tous les produits de conditionnement à vocation alimentaire à l’horizon 2015. Formidable. Sauf que là où les industries nous prennent littéralement pour des jambons, c’est qu’elles mettent sur le marché de nouvelles molécules dont on ne sait rien ou presque, des remplaçants révolutionnaires qui, à bien y regarder, ressemblent méchamment au composé original à quelques groupements carbones près.

La deuxième option, qui est aussi la plus sensée à mes yeux, est de devancer l’industrie en produisant de nouvelles molécules et en les testant de façon spécifique et exhaustive avant de les proposer comme substitut. C’est en substance ce que je suis partie faire au Canada : rechercher des succédanés de phtalates sans danger pour la santé reproductive.

Un vaste programme financé à la sueur des phalanges des directeurs de laboratoires publics, qui passent le plus clair de leur temps à essayer de convaincre gouvernements et institutions que le jeu en vaut la chandelle (et quelques millions, ndlr). Je vous dis donc rendez-vous dans 10 ans, même jour, même heure, tout ça.

La question de santé publique qu’est la perturbation endocrinienne est finalement un bien beau symbole de l’ironie du sort : elle trouve son origine dans notre inexorable quête de mieux-être, est nourrie par notre insatiable désir de sécurité, prise en otage par les sirènes de l’industrie et du cash, et nous pousse à définir la limite indistincte qui sépare confort et santé. Elle est un exemple glorieux du pire et du meilleur dont nous sommes capables, de nos caprices d’enfants gâtés et des moyens déployés pour remédier à leurs conséquences. Elle me donne souvent le vertige, et l’impression d’être une ouvrière minuscule dans une fourmilière aux dimensions planétaires.

Et le pire dans tout ça, c’est qu’une couille, ça ne rebondit même pas.

(cc) Alfonso

Relire Watch Your Balls (S01E01) : La perturbation endocrinienne

Relire Watch Your Balls (S01302) : Les phtalates

4 Responses to “Watch Your Balls (S01E03) : l’ironie du sort”

  • Roh mince, je ne suis que déception. j’avais quand même espoir que ca rebondisse, au moins un chouia !
    Blague mise à part, c’était trop bien de te lire sur ces thèmes et que tu nous fasses partager tes recherches. Et surtout baisse pas les bras hein !

  • Mademoiselle De Muffinette

    Comme d’habitude, ça envoie du bois dans les chaumières. Sur une échelle de 1 à 10, cette série était très intéressante. Preuve qu’il faut en avoir dans le ciboulot pour zigouiller des couilles.
    Courage mon choubiboulga, les testiboules du futur te saluent.

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