Culture

Watch your balls (S01E02) : les phtalates

Souviens-toi ma Lady, je t’avais laissée, perplexe, au milieu des crocodiles et des danois. Me revoilà, plus énigmatique que jamais, pour éclairer ta lanterne de la flamme de la couillologie.

plastique

Barbie mange des plats surgelés

A l’heure où la blonde d’Aqua nous chantait « Life in plastic is fantastic », cette dernière ne savait probablement pas que c’était (i) très énervant (ii) une grosse connerie. En effet, on compte dans la composition des plastiques des molécules appelées phtalates, qui leur confèrent souplesse et transparence. Ils ont pour particularité de ne pas être solidement liés à leur support : la chaleur et/ou le temps ont tendance à favoriser leur relargage. Ces derniers sont présents dans une multitude de produits de consommation courante tels que les contenants alimentaires (plats surgelés, conserves, etc.), peintures, cosmétiques, mais aussi jouets et matériels médicaux (poches de sang, tubes etc.).

Cette utilisation massive a eu et continue d’avoir pour conséquence de nous exposer quotidiennement à ces produits : aujourd’hui ma Lady, si tu fais pipi dans un petit pot, je suis certaine d’y trouver des phtalates (mais ne te sens pas obligée, hein). Or, ces dix dernières années, plusieurs équipes indépendantes d’épidémiologistes à travers le monde ont relevé des corrélations entre l’exposition à certains phtalates et l’apparition de troubles de la reproduction.

La mesure des effets

Ainsi, en 2005, l’équipe de Shana Swan démontre une association entre un taux élevé de phtalates dans les urines de jeunes mamans et une réduction de la distance ano-génitale (DAG) chez leurs petits garçons. « La distance ano-génitale, c’est bien ce que je crois que c’est ? ». Oui, c’est bien ça, la distance qui sépare l’anus de la base de l’appareil génital, et qui est plus longue chez les mâles que chez les femelles. La DAG, marqueur très solide de la différenciation sexuelle, serait donc plus courte chez les petits garçons exposés aux phtalates, signe d’une sous-virilisation/féminisation pendant le développement embryonnaire.

L’année suivante, Katharina Main montre que les petits garçons dont les mamans présentent un lait à teneur élevée en phtalates voient certains de leurs taux hormonaux varier anormalement. Les études s’enchaînent, se répètent, se contredisent parfois. Elles s’étendent aux adolescents (gynécomastie, pubertés précoces ou retardées), et même aux hommes adultes (variations de la testostéronémie, incidence sur la qualité du sperme). Elles complémentent les études in vivo réalisées chez l’animal, indispensables mais dépendantes de l’espèce étudiée.

Si les preuves s’accumulent, de nombreuses questions restent en suspens : comment agissent ces molécules ? A quelle dose sommes-nous quotidiennement exposés ? Cette exposition peut-elle avoir des conséquences sur la santé reproductive de nos jules et nos bambins ? Mais aussi et surtout : comment apporter une preuve suffisamment tangible pour faire reculer le lobby industriel colossal qui encadre l’utilisation des phtalates ?

La preuve par a + b

Il est bien évidemment inimaginable de gaver quotidiennement et volontairement le veuf et l’orphelin avec une soupe de phtalates pour voir. Dans ce cas, le recours à un modèle d’exposition in vitro est possible : grâce à des dons d’organes ou de tissus, on peut mimer l’exposition à un produit quelconque dans un tube à essai ou une plaque de culture. Ces modèles présentent l’immense avantage d’offrir un contrôle strict de la dose et la durée d’exposition au produit étudié, et permettent d’explorer les mécanismes biochimiques, physiologiques, moléculaires à l’origine de ses effets.

C’est en partie ce en quoi a consisté mon doctorat : mettre en culture des testicules humains adultes et les exposer aux phtalates, à des doses comparables à une exposition environnementale élevée. Résultat : après 24 à 48 heures de culture, les explants testiculaires humains produisent jusqu’à 30% moins de testostérone que ceux qui ne sont pas exposés aux plastifiants. Rien de plus, rien de moins qu’une preuve de concept qu’exposé aux phtalates, le testicule humain dysfonctionne (et sûrement pas que si vous sniffez un pot de Dulux Valentine, vous deviendrez stériles dans la nuit). Une preuve précieuse, au même titre que les études épidémiologiques ou animales, qui peut faire pencher la balance du côté du principe de précaution.

Malheureusement, toutes les études ne concordent pas : plusieurs équipes dans le monde utilisant des modèles différents affirment que ces plastifiants n’ont pas d’effets sur la santé reproductive, notamment chez le fœtus (pour les anglophones, j’en ai fait un résumé long et pénible ici). Des études derrière lesquelles l’industrie aura tôt fait de se retrancher face à la réglementation naissante de l’utilisation des phtalates. La recherche souffre également de ne pas avoir encore pu déceler le(s) mécanisme(s) d’action de ces perturbateurs endocriniens : sans arme du crime, difficile de mettre le coupable hors d’état de nuire.

Alors que faire ? Remplacer tous les jouets de bébé par des poupées de verre et des blocs de granite ? Enfermer nos hommes nus sous des cloches de verre ? Lécher les murs et descendre des flacons de vernis à ongles en attendant sagement que la mort nous prenne par l’entrejambe ? Je te dirai tout (ou pas) sur les mesures prises par les gouvernements et la pénibilité de l’application de la recherche à la vie quotidienne au prochain épisode.

P.S. : L’article d’aujourd’hui traite d’un modèle expérimental extrêmement sérieux qui a fait l’objet de plusieurs publications scientifiques. Puisqu’il s’agit des couilles, nous rions – et moi la première – grands enfants que nous sommes. Il va de soi que je porte un respect infini aux donneurs, sans qui rien de tout cela n’aurait été possible. Tout commentaire suggérant de près ou de loin que je méprise ces derniers (et c’est arrivé) sera accueilli par mon majeur droit tendu et une calotte derrière l’oreille. Je suis très ouverte à la critique, moins à la bêtise.

(cc) Omar Eduardo

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