Culture

Watch your balls (S01E01) : la perturbation endocrinienne

Je suis Docteur ès Couilles. Un docteur comme Ross Geller, mais sans dinosaures et avec des bourses. La vie est ainsi faite. Un jour on est une première de classe vilipendée dans la cour de son collège de province, le lendemain on découpe de testicules pour gagner sa vie. Non contente par ailleurs d’avoir traîné ce statut de boloss des bacs à sable jusqu’à plus soif, j’ai décidé de rejoindre une ethnie encore moins comprise et plus décriée : celle des chercheurs, ceux à qui on demande « quand ils vont trouver »*.

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Ce microcosme rassurant aux relents de butanol est fait de gens très bien qui ont raté médecine qui ont choisi de dédier leur vie à l’intérêt commun, mais qui ont tendance à ne pas partager avec leurs petits camarades humanoïdes leur conception toute en équation du monde : ils parlent en abréviations, jargonnent à qui mieux mieux, s’organisent de grandes réunions autour de mauvais buffets pour picoler présenter leurs dernières trouvailles. C’est contre cette inaptitude à la vulgarisation que je vais tenter de lutter aujourd’hui, pour t’expliquer ma Lady pourquoi faire des juliennes de bijoux de famille n’est pas seulement cool, mais aussi utile pour ton Jules, ton frère, ton papa, et même Ryan Gosling.

Des femmes et des crocodiles

Depuis à peine plus de 20 ans, les inquiétudes et les débats des biologistes de la reproduction se sont cristallisés autour de deux constats. Le premier concerne l’existence dans l’environnement de molécules issues de pollutions industrielles capables de perturber le système hormonal, machinerie physiologique extrêmement raffinée et fondamentale pour le bon fonctionnement de nos organismes.

Ces phénomènes dits de « perturbation endocrinienne » ont d’abord été observés dans la faune sauvage, notamment par la pionnière américaine Rachel Carson, qui en 1962 fait grand bruit avec son livre Silent Spring. A cette époque, l’Europe reste assez hermétique à ces alertes, et il faudra attendre le début des années 90 pour voir éclore une réelle mobilisation autour de la question des pollutions environnementales.

Une des observations les plus emblématiques de l’éveil des consciences est celle du Docteur Lou Guillette, a.k.a. Crocodile Dundee, qui incrimine les résidus provenant d’une zone d’abandon des produits dangereux adjacente au lac Apopka en Floride dans la féminisation d’alligators mâles : ces derniers avaient alors des taux de testostérone circulante jusqu’à trois fois plus bas que les mâles d’un lac non pollué, et le service trois pièces vraiment pas au top.

En 1996, Theodora Colborn, experte auprès du WWF, regroupe et analyse l’ensemble des études disponibles sur la faune sauvage dans un livre préfacé par Al Gore (alors vice-président des Etats-Unis) : Our Stolen Future connaît un retentissement considérable, et la perturbation endocrinienne trouve sa place au cœur des débats internationaux.

Sous la ceinture

Ces phénomènes n’auraient sans doute pas suscité un tel intérêt si leur découverte n’avait pas été concomitante à la mise en évidence d’une augmentation de certaines anomalies reproductives chez l’homme, et notamment de la production de spermatozoïdes.

Jusqu’au début des années 70, l’infertilité étant presque systématiquement imputée au membre féminin du couple (ben voyons), les caractéristiques du sperme n’avaient intéressé que peu de chercheurs. Mais la création des banques de sperme change la donne, et l’analyse de la royale semence progresse dans de nombreux pays.

En 1992, un groupe danois mené par Niels Skakkebaek analyse des données disponibles sur le sperme de près de 15000 hommes fertiles, et montre une décroissance régulière de la production de spermatozoïdes au cours du temps, confirmée par des épidémiologistes quelques années plus tard.

A l’heure actuelle, et malgré plus de trente études publiées depuis cette époque, ce constat fait toujours débat. Cependant, l’augmentation constante de l’apparition d’autres pathologies masculines (cancer du testicule, cryptorchidie, hypospadias) a achevé de convaincre la communauté scientifique du bienfondé des inquiétudes quant à une potentielle dégradation de la fonction de reproduction chez l’homme.

L’hypothèse

Crocodiles féminisés d’un côté, mâles en péril de l’autre, il n’a pas fallu bien longtemps pour que des chercheurs aux noms de meubles IKEA établissent un lien de cause à effet. En 2001, ce même Dr Skakkebæk propose que l’ensemble de ces défections de la fonction de reproduction masculine soient réunies en un même concept, le Syndrome de Dysgénésie Testiculaire (SDT), et émet l’hypothèse que ce dernier résulte en partie d’une exposition à de potentiels perturbateurs endocriniens, notamment pendant la vie fœtale.

L’idée fait beaucoup de bruit (mais pas l’unanimité), et la toxicologie de la reproduction connaît un essor considérable. Reste à étoffer cette théorie de solides démonstrations scientifiques. C’est là que j’essaye d’intervenir. Mais tu ne sauras par tout tout de suite, jolie môme. Je te laisse ici, haletante et fébrile à l’idée d’en savoir un peu plus sur ma mission très spéciale.

Alors, sommes-nous lentement en train de menacer la survie de l’espèce humaine en réchauffant nos Bolinos® aux micro-ondes ? L’apocalypse se cache-t-elle au fond du slip de l’homme qui dort dans ton lit ? Est-ce-qu’un testicule rebondit quand on le jette par terre ? Je répondrai à au moins deux de ces questions au prochain épisode.

*ce genre de blague qui te fait reconsidérer la peine de mort

(cc) Marcus Vegas

8 Responses to “Watch your balls (S01E01) : la perturbation endocrinienne”

  • Hello Baby Haussman!
    Tout d’abord, je voulais te dire que j’ai beaucoup d’admiration pour le monde le recherche, qui fait preuve de toutes les qualités que je n’ai pas comme la patience et la précision, entre autres.
    Je suis assez soulagée que cette caste existe et qu’elle travaille dans l’ombre et déçue que ce soit parfois un peu trop…
    Mais sur ce qui est des problèmes endocriniens, je pense que cela fait des années que l’on parle de ces perturbations, mais avant il s’agissait de thyroïde, de problème de femmes?
    Peut-être maintenant que l’on constate enfin que cela touche au sacre ô saint des hommes, il y aura-t-il enfin une vraie prise de conscience? C’est regrettable, mais si cela peut être efficace pour tous afin de tirer la sonnette d’alarme! Moi je dis PARFAIT!

    • Hello Nouvelle30naire ! Merci beaucoup pour ton message sur le monde de la recherche. Malheureusement les chercheurs sont souvent soit dans l’ombre soit stigmatisés comme des “branleurs du public”. Comme je le suggère dans l’introduction, c’est aussi parce que nous sortons rarement de notre zone de confort et avons beaucoup de mal à délivrer un message simplifié sans jargonner ou alarmer de façon inutile.
      Concernant la perturbation endocrinienne, tu as raison, c’est un sujet qui existe depuis déjà plusieurs décennies. Cependant, je crois que les inquiétudes autour de la thyroïde ont surtout été amplifiées par les retombées de Tchernobyl. Les questions liées à la santé reproductive et à la fertilité sont plus récentes. Il ne s’agit pas seulement d’un évènement ponctuel ou d’une exposition volontaire, mais d’une exposition quotidienne à des dizaines, des centaines de polluants contenus dans les objets qui nous entourent.
      Là où je te rejoins, c’est qu’il aura fallu que la fertilité masculine soit en péril pour que l’on s’intéresse à ces problématiques chez la femme. Je pense que c’est dû à la fois au fait que ces problèmes ont émergé dans une société patriarcale, où bon nombre de chercheurs/médecins de renom étaient des hommes, mais également au fait que la fertilité masculine est bien plus facile à étudier que la fertilité féminine: un échantillon de sperme ne demande qu’un petit pot en plastique et un peu de concentration. Pour une femme, c’est une autre histoire…

  • Quel plaisir de te lire ! J’aurai tellement aimé faire de la recherche dans le domaine scientifique parce que j’estime que c’est un domaine où il y a des vraies avancées pour l’humanité (franchement les chercheurs en histoire du droit ca me fait quand meme bien rire mais bon) !
    J’ai hate de lire la suite et surtout d’avoir la réponse à la question de savoir si les couilles rebondissent !

    • Merci ma Laurie ! Je suis contente de voir que tu comprends ma frustration quand on se voit refuser des financements au profit d’un projet en histoire du droit… Mais tout est intéressant, et ces gens là sont probablement bien moins financés que nous, alors… Je garde le suspens intact pour la troisième question :) Des bisous !

  • DeMuffinette

    Encore une victoire de canard! Mais quel don (j’aimerais pas trop être ta sœur #pressionfamimi).
    Question: et mes poils aux mentons, c’est la dioxine d’Halluin ou bien?

    • DeMuffinette merci pour la propal mais j’ai déjà une soeur vraiment au top sur une échelle de 1 à 10.
      Pour le poil au menton, je dirais plutôt que c’est la testo de Michou qui te fout dedans.
      Merci ma crotte <3

  • Concernant le monde des chercheurs, tu as très bien résumé ce qui m’a fait laisser tomber ma thèse (enfin mon début de thèse) qui portait justement sur la vulgarisation scientifique. J’ai trouvé l’univers des chercheurs très fermé, et pour une raison inconnue, il fallait utiliser le terme “paradigme” toutes les trois phrases là-bas. Le pompon, c’est quand après avoir réécrit à de nombreuses reprises la présentation de mon projet de recherche en suivant les recommandations de mes tuteurs, je me suis rendue compte que je n’y comprenais plus rien moi-même. Pour un sujet sur la vulgarisation/médiation scientifique ça la foutait mal quand même. Bref, j’ai claqué la porte à ce moment là.

    Par contre, je reconnais parfaitement les grandes qualités de la plupart des chercheurs et considère qu’ils ne sont pas reconnus à leur juste valeur.

    Pour ce qui est des crédits, je vous rassure, travaillant dans une université de SHS je peux vous assurer qu’un chercheur dans l’une de ces disciplines en obtiendra toujours moins qu’un chercheur en sciences dures.

    Et ayant aussi travaillé à la Maison de l’Environnement, je me suis penchée sur les relations santé/environnement car c’est un sujet que je trouve passionnant. Je suis donc pressée de lire la suite !

    • C’est dingue Plipli ! J’ignorais que tu avais commencé une thèse sur le sujet ! Passionnant. Je comprends tout à fait les raisons de ton départ… Concernant les crédits, tu as raison: les chercheurs en sciences dures sont les enfants gâtés du système (et ont largement tendance à considérer que le reste n’a aucune importance, ce qui n’est pas mon cas). A très vite pour la suite !

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