Histoires

Ma campagne : 11 – La mort du cochon

L’idée même qu’on puisse se soucier de la souffrance animale faisait bien rire les paysans de ma campagne qui n’y voyaient là qu’une extravagance de citadin, une survivance de l’hérésie baba-cool, une perversion due à l’absence de guerre, la preuve du désœuvrement collectif.

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Eux, quand ils regardaient leurs vaches, ils voyaient de la côte, de la basse côte, du filet, de l’onglet, du jarret, de la bavette, du lait, du gras, du potentiel, et tout cela était traduit en anciens francs bien après l’avènement du nouveau.

Il n’y avait rien de plus doux que le départ de ces vaches, de ces veaux, de ces cochons vers les abattoirs où on leur promettait une vie nouvelle, débitée menu, fleurie de persil, encanaillée dans le pâté avec de l’alcool local, embrochée, exposée, pendue sous le nez des consommateurs avertis.

Ce départ en fanfare – les bêtes étaient inquiètes, mais sûrement pas assez – signifiait des revenus, du lard dans les épinards du cadastre, une renommée internationale, insensible aux déboires européens du marché de la bête, en pièces ou en pied.

Cette indifférence à la souffrance animale avait gagné tout le village. Ainsi, mon lycée était pris en étau entre les cloches de la basilique et les hurlements des bêtes arrivées, les pattes brisées, à l’abattoir. Dans ce raccourci de la vie, nous n’entendions rien de discordant, « après tout, faut bien manger ! » et quand c’était à la sonnerie du lycée de retentir, nous entrions en classe comme si les cris des bêtes étaient un inconvénient semblable à celui d’un train qui passe, la mort en plus.

Un samedi matin, je fus réveillée par des hurlements d’une autre nature. Je n’en avais jamais entendu de semblables, aussi vigoureux, aigus, révoltés, plaintifs… Mes voisins attrapaient un cochon, qui avait, un instant, réussi à leur échapper tout en continuant à hurler. Il courait autour de la placette qui séparait nos maisons, protestant de toutes ses forces de cochon vigoureux qui aime la vie et perçoit la mort dans la poursuite dont il fait l’objet.

Clouée de terreur dans mon lit d’enfant – je lisais beaucoup de science-fiction à l’époque et je m’attendais à tout moment à entrer en contact avec d’autres espèces de l’univers –, je me demandais ce qui se passait sous mes fenêtres. Quand les volets furent ouverts, le cochon avait été attrapé, égorgé et pendu les pattes en l’air dans le garage du voisin transformé en boucherie pour l’occasion.

Je regardai, fascinée, par la fenêtre de ma chambre, ce spectacle inédit qui donnait fort à faire à mes voisins. Éventré, il fut vidé et les seaux de tripes circulèrent bientôt, passant de main en main comme pour éteindre un incendie de ferme, avec les seaux de sang brunâtre. Il fut découpé, tronçonné, partagé entre deux familles qui s’affairaient à tout cuisiner, à tout récupérer, même ses pieds.

La tranche de jambon et les coquillettes du soir ne me parurent plus aussi sympathiques qu’avant, tant j’avais toujours eu du mal à lier, dans mon esprit, les animaux et les barquettes de viande, les animaux et les grillades, les animaux et les pâtés, les animaux et les plats en sauce de ma voisine. Avec des yeux et des voix, tous ces plats auraient été immangeables. D’ailleurs, je restai incrédule quand je découvris les langues et les cervelles, les museaux et les têtes de veau dans les étals, sans parler de Noël où l’on poussait la hardiesse jusqu’à pendre le gibier dans la rue.

J’admirais les plumes bleutées, je regrettais de n’avoir jamais vu ces faisans, ces perdrix, ces animaux dont je ne connaissais même pas le nom, vivants, dans la nature. Le marcassin, la biche, la grenouille… seuls les escargots souffraient en silence. Les cris des abattoirs me devinrent bien plus perceptibles et odieux. Et la vision des bêtes embrochées, lors des méchouis ou simples poulets, étaient trop éloquents pour moi. Mais la bestialité partagée se pardonne à elle-même.

Pourtant, je ne résistais jamais à un bon steak et mon amour de la viande, pour peu qu’il revête le costume de la tranche, du rôti, de l’indifférence, avec son fumet inégalable, passait bien avant mes considérations sur la souffrance. Au moins, je n’ai jamais été tentée par la fourrure ou l’aileron de requin, bien que la mort soit toujours égale à elle-même. J’étais révoltée par le massacre des éléphants, la disparition des lions et Cousteau m’apprenait à aimer la mer, si loin pourtant.

Quelques années plus tard, je visitai l’Andalousie, pays de mes ancêtres. J’y vis des taureaux qui avaient une chance de survivre, par la grâce des corridas. S’ils survivaient à leur toréador, ils vivaient de sexe et de riches pâtures, vénérés par leurs maîtres. J’y vis tout ce qui avait manqué aux vaches de mon enfance, un espoir que certains hommes n’ont pas dans leurs contrées.

Les révoltés de la corrida me paraissaient de fâcheux hypocrites sourds aux cris des abattoirs, toujours carnivores, plus empressés à dénoncer le spectacle que la tuerie, inévitable rançon du plaisir de l’assiette. Le monde étant ce qu’il est, je suis farouchement pour la corrida, surtout les années où il y a des morts pendant les matches de foot.

J’ai conscience de la souffrance animale mais j’avoue, je ne suis pas exemplaire au point de ne pas manger d’être vivant, pourvu qu’il soit bien assaisonné. Mes descendants, friands d’insectes et autres mygales, ne comprendront sûrement mon addiction au canard, au poulet, aux dindes et autres veaux, vaches et cochons qu’à l’aune de cette éducation sanguinaire inconsciente de sa propre cruauté générée par le monde dont je suis issue.

(cc) giopuo

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