Histoires

Ma campagne 10- Daktari

La rivière traversait la ville, parallèle au canal. Parfois, ces deux traînées de boue liquide s’étreignaient pour se fondre, on appelait ça : les inondations.

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La ville se transformait en marécage sur lequel glissaient de sombres barques silencieuses. Sur ce Styx réinventé, toutes sortes de personnes, hommes ou femmes, on ne savait jamais vraiment, circulaient en bottes vert-de-gris, la moustache en berne, le regard aussi morne que l’eau dans laquelle se reflétait un ciel anthracite.

L’odeur de putréfaction le disputait à celle de merde et de moisi. Tout devenait évident, l’absence de convivialité, le nivellement boueux de ce qui pouvait disparaître sans jamais avoir été, l’impossibilité à communier avec la nature mieux qu’un étron disparaissant dans le gouleyant siphon d’un tout-à-l’égout.

Je suis née un jour comme ça, un vendredi 13 au printemps, ma mère s’est rendue en barque à l’hôpital où elle a été accueillie par une matrone velue qui l’a invectivée du haut de son expérience :

« Voui, un prrremier, on s’précipite toujours trop tôt, faut pô rev’nir avant une bonne semaine ma fille ! Z’êtes pô prête !

-       Je peux aller aux toilettes ?

-       Voui. J’va vous app’ler quelqu’un pour vous rentrer. »

C’est ainsi que je vins au monde. La tête la première avec vue sur le fond émaillé de la cuvette des WC de l’hôpital.

J’ai toujours aimé l’eau, quand elle est bleue et qu’elle chante le gabian et la cigale, ridée par le vent et les courants, parfumée par les pins agonis de chaleur. C’est peut-être à cause de toute cette eau à ma naissance que j’ai aimé la plus belle d’entre elles, la mer, d’un amour qui ne se dément pas. Pourtant, je passai le plus clair de ma jeunesse à la campagne, entre brouillard et inondations, m’en remettant aux profs et aux docteurs du coin, comme tous les autres enfants –profs et docteurs étant les seules personnes que nous étions amenés à voir régulièrement dans ce désert rural -.

Mon premier dermatologue – j’étais en CE2-, entreprit de retirer mes sept verrues plantaires à l’aide d’un bistouri, arguant que l’azote liquide risquait de freiner la croissance de mes pieds. J’y pense à chaque fois que je cherche un petit modèle très féminin en 42. Je fus très courageuse, ignorant que j’avais le choix, mes sept souvenirs de la piscine municipale furent excavés à l’ancienne. J’attrapai une fièvre de cheval suite à l’infection qui s’ensuivit, tombai de l’estrade en plein cours et me cassai le bras.

Plus tard, je vins à découvrir le dentiste. Je n’avais jamais vu quelqu’un d’aussi près de toute ma vie. Il me demanda d’ouvrir la bouche, y fourra ses doigts énormes et, invariablement, je refermai ma mâchoire sur eux tandis qu’il protestait vigoureusement sous les injonctions gênées de ma mère « Ouvre ! Ouvre la bouche ! ». Le seul bruit de la roulette me faisait défaillir, et toute approche de ma bouche se muait en refus obstiné de l’ouvrir à l’Ennemi. Ma mère décida de me laisser dans la salle d’attente jusqu’à ce que la résignation à me faire soigner me gagne.

Entre chaque patient, le dentiste m’interrogeait du regard « maintenant ? » « non » lui répondais-je de tout mon être, ravie de l’aubaine d’un monceau de revues et d’ouvrages intéressants, moi qui n’avais jamais assez de temps et de livres à disposition à la maison ! Les bruits et les odeurs qui filtraient du cabinet du dentiste continuaient à m’inspirer terreur et défiance. Je restai jusqu’à la fermeture. On fit appel à ma fierté, je finis par me laisser soigner faute de lecture. Quelques années plus tard, dans une grande ville, je suscitai la curiosité avec mes plombages toxiques d’un autre âge, qu’on pensait disparus depuis la dernière guerre mondiale.

Pour les aînés qui vivaient à la campagne les mêmes affres matrimoniales qu’ailleurs, et avaient déjà consulté le curé qui incitait à tout endurer, à tout pardonner et à moins regarder sous le nez des maris infidèles, il restait l’écoute du bon docteur généraliste. Il m’apparut bientôt qu’il avait établi un tarif à l’adultère : Lexomil pour un soupçon, cure de sommeil pour un liaison longue, piqures de Valium pour un divorce. Toutes les femmes d’une quarantaine d’années avaient droit à leur petite camisole chimique pour endurer la suite de leur existence.

Pour des raisons de bienséance, on leur avait déconseillé de travailler à vingt ans ; à quarante, on leur reprochait d’être dépendantes d’un homme pour assurer leur survie et on leur faisait comprendre que se résigner, éviter les conflits était quand même bien mieux que de se hasarder seules dans le grand bain de la vie ou de faire des scènes embarrassantes et publiques à leurs conjoints volages. Je les retrouvai chez le coiffeur, ces femmes aux yeux bouffis et aux regards éteints, où, dans un silence d’aéroport – les souffleries des peignes étaient vrombissantes -, on cimentait, à coups de laque, un casque de cheveux autour de leurs visages inexpressifs.

Dans un pays où la maladie est l’expression du Mal, la trisomie, punition de Dieu, insuffisance de la Science et Honte de la famille était cachée à tel point que l’un de mes voisins vécut vingt-cinq ans et mourut sans que personne ne le voie jamais que sous la forme du corbillard qui devait l’emporter.

Le père d’une de mes amies de lycée était médecin dans une bourgade voisine. Son visage allongé se terminait par un crâne chauve, méché latéralement par quelques cheveux gris filasse. De sévères lunettes ne parvenaient pas à masquer ses yeux en boutons de culotte, ses mains arachnéennes, parcourues de veines bleues étaient plus vigoureuses qu’il n’y paraissait, ainsi avait-il brisé d’un coup sec la nuque du chat de la famille au motif qu’il distrayait les enfants à table. Chaque dimanche, il forçait ces derniers à se rendre à la messe en latin, à cent kilomètres de la maison familiale, bien que nul chez lui n’en comprît le moindre mot. Bien sûr, s’il avait chanté en français  « Dieu est amour, Dieu est lumièèèèèèèère », peut-être aurait-il été plus « éclairé ».

Il avait reçu l’une de ses patientes, enceinte à un âge où l’on est plutôt grand-mère et lui avait conseillé d’être, à l’avenir, moins aguichante avec son mari, à assumer le poids de ses péchés. Il avait ajouté avec des accents de prédica-tueur que le chat de l’aiguille qui conduisait au paradis venait de s’obstruer avec cette idée qu’elle semblait avoir de réclamer un avortement. Le monde meilleur que Dieu promet aux Irréprochables venait de se fermer devant elle. Usée, humiliée et rabrouée jusqu’à l’os, la pauvre femme sortit de son cabinet pour aller se noyer dans la Bourbeuse, notre rivière. Combien de femmes avait-il menées ainsi, au fil de sa carrière, d’une main ferme, osseuse et décharnée au désespoir ?

Suppôt de Satan, Hérésie médicale, Contreperformance humaine, ce médecin avait rangé sa profession du côté obscur de la force. L’homme sous la blouse ne pouvait prétendre qu’à l’exercice de la malveillance. De la haine d’autrui. Il l’exerçait sans scrupules, fort du manque de rival dans cette campagne hostile.

Bien que j’aie grandi dans un temps où la parole d’un prêtre, d’un médecin, d’un juge ou d’un professeur était d’évangile, je garde à l’esprit qu’ils sont d’abord des êtres humains, donc faillibles. Ils ont des compétences, j’ai ma conviction intime. Et je refuse de recevoir, comme d’un mauvais cuisinier, une infecte pitance humaine avec la science, la foi, la loi qu’ils représentent.

(cc) lezumbalaberenjena

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