fiction

Ma campagne – 9 : Mon mariage imaginaire

Ce garçon était plutôt mignon. Il n’était pas tout à fait mon type, mais avait une belle tête, de beaux yeux verts, une chevelure châtain ordonnée. Si je ne m’intéressais pas à sa situation, lui s’intéressait à la mienne. Il trouvait que j’étais de bonne famille et fut ravi qu’il n’y ait aucun problème de stérilité, de maladie génétique ou d’endettement de mon côté. Il me courtisa avec élégance : pique-nique au bord des bouses, cerises sur l’arbre au printemps, visite chez ses parents : il y vivait encore.

Ma campagne – 9 : Mon mariage imaginaireSa chambre, loin de susciter chez moi un quelconque émoi érotique, fut plutôt une découverte exotique. Au mur, pêle-mêle, on trouvait des armes de chasse et de têtes de sanglier ou de cerf. J’ignore s’il fut pénible à Abélard et Héloïse de faire l’amour dans le couvent sous le regard d’un crucifié, mais il m’était impossible de me laisser aller sous l’œil éteint d’un cochon sauvage.

Bientôt, je réalisais que je n’étais pas loin de partager avec tous ces animaux empaillés le statut de trophée. Le jeune homme regarda si mes hanches étaient compatibles avec la vocation maternelle – je rêvais d’études et de voyages mais jamais de nourrissons ou de propriété qui ne soit pas intellectuelle – et il ne fut pas long à déclarer la flamme de son intérêt pour l’avenir et les certitudes que je pouvais potentiellement lui offrir.

Mon incandescence n’était que le reflet de ma jeunesse et des espoirs que je formais de quitter cette campagne pour épouser le vaste monde, dans toutes ses dimensions. Il me racontait, avec des trémolos dans la voix, qu’il avait tué un énorme rat dans le hangar qui abritait son entreprise de transports et que son frère allait ouvrir une boite de nuit dans une campagne déserte pleine d’êtres esseulés, nantis et désespérés.

Les rêves de certains sont les cauchemars des autres. Il m’annonça que je pourrais bientôt renoncer à la littérature pour, si je devenais sa femme, tenir des livres de compte. Bien sûr, nous aurions un contrat de mariage établissant que j’étais ma seule propriété. Je sentis peser sur moi le couvercle d’un chaudron qui n’était pas le mien. Le jeune homme avait prévu tous les aspects techniques de notre union en éludant le sexe, les sentiments, et même moi.

Je passais pour une folle lorsque je déclinais son offre, alléguant que je voulais étudier la littérature et la philosophie, que je voulais, avant de m’enfermer sous le nez d’un sanglier empaillé, voyager jusqu’à plus soif et que sa manie de tout prévoir et de tout envisager me donnait l’impression d’avoir déjà tout vécu et d’être au terme de notre relation. Je le quittais, même après qu’il m’eût offert une montre – que j’égarais immédiatement – ne souhaitant pas non plus avoir l’heure.

Je pense souvent à ce que ma vie aurait pu être, prévisible jusqu’au bout dès son principe, calme, organisée et dépourvue de sentiments. Les souffrances prévisibles sont moins attachantes que celles qui sont surprenantes, comme les rencontres et le bonheur. Et, sachant que nous devons tous mourir un jour, je préfère découvrir mon existence au fil des mes expériences, heureuses ou malheureuses. J’ai banni tout ce qui est empaillé, de près ou de loin, les animaux, les gens et les projets.

Je ne regrette rien, ma vie est une surprise incessante que je suis heureuse d’accueillir dans sa diversité et sa beauté paradoxale.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>