Histoires

Ma campagne – 8 : Je lis dans tes yeux…

Mon estomac s’est toujours révolté à la vue des crèmes, simples ou fouettées, liquides ou montées, et, de la mayonnaise dont le seul nom fait palpiter mon foie à la chantilly. Il n’y a pas une crème au monde dont la simple évocation ne fasse pas monter en moi le début d’une nausée ou la promesse d’une nuit à contempler le fond d’une cuvette.

Ma campagne – 8 : Je lis dans tes yeux…Dans ma famille, on le savait, ma mère faisait des cakes, des tartes sans crème, des fraises sans chantilly et tout allait bien tant que je ne dérogeais pas à ces règles non écrites et sans fondement scientifique.

Sainte Marguerite Marie Alacoque est la seule Sainte dont l’histoire m’ait touchée : en dépit de sa foi, de son obéissance à l’étiquette religieuse, il lui était impossible de manger du fromage. Malgré le désaveu de ses supérieures qui n’y voyaient là qu’un caprice, rien ne pouvait faire fléchir cet estomac rétif, pas même l’âme, le cœur, la bonne volonté, Dieu ou la promesse d’une punition ou d’une vie au paradis. Je me reconnus dans la fille qui fait des efforts mais ne réussit pas à surmonter son dégoût, quelles que soient sa bonne volonté, sa relation à Dieu ou au reste du monde.

Ma sœur fut invitée à l’anniversaire d’une copine et, si elle put s’y rendre, c’est parce que je l’y accompagnais. J’étais de trois ans son aînée. Bizarrement, je ne me souviens que du moment où nous fûmes toutes rassemblées autour d’un gâteau monumental, de plusieurs étages de crème, de ganache, multicolore et coulant à souhait. Pendant que je blêmissais, la mère de famille taillait des parts avantageuses dans la pâtisserie qui avait pour moi plus d’affinités avec les tourments de l’enfer qu’avec un anniversaire. Je chantais pourtant avec les autres, reculant de toutes mes forces le moment où je devrais lever ma cuillère pour attaquer cette falaise de crème.

Bientôt, pourtant, il fut temps de sembler réjouie, gourmande, et comblée. La dame avait fait un gros effort pour submerger sa fille d’invités et de gâteau. Je me résignais à avaler l’énorme part qu’elle nous avait généreusement servie, avec autant d’enthousiasme que Jésus avait dû en mettre pour gravir le Golgotha ou Jeanne d’Arc si elle avait dû allumer le feu de son propre bûcher. J’étais en nage dès la seconde bouchée.

Ma sœur me regardait comme si je mangeais des épinards, ce qui m’aurait été finalement bien moins pénible. Moite, avec des sueurs froides, je me donnais une contenance : « ce gâteau est incroyable ! ». Il ne resta bientôt plus rien dans les assiettes. Les petites filles étaient ravies, hormis celles dont la gourmandise est inépuisable.

La gentille dame fit un tour de table. Il ne restait plus qu’une part de gâteau. Je transpirais à grosses gouttes tandis que la dernière bouchée de crème et de sucre descendait dans mon gosier révulsé. Soudain, le regard de l’hôtesse s’arrêta sur moi : allais-je être démasquée ? Elle fit une pause solennelle avant de déclarer devant les autres fillettes : « Josepha, je lis dans tes yeux que tu veux une autre part de gâteau ». Autant demander à Sisyphe s’il ne veut pas partir en vacances à la montagne ou à Ajax s’il veut une côtelette de mouton au dîner !

Bref. Je jurais avec sincérité que je n’en voulais pas et que d’autres ne demanderaient qu’à faire disparaître ce glorieux reste. On prit cela pour une coquetterie et la dame déposa solennellement l’ultime et monstrueuse part de gâteau dans mon assiette, sous les yeux envieux des autres enfants. Pour l’honneur de ma sœur, pour ne vexer ni la dame, ni sa fille, je mangeais à nouveau comme on va au supplice.

Légèrement verdâtre, après un temps qui me parut infini, je m’acquittais ensuite des salutations et autres politesses d’usage pour m’extraire du chausse-trappe pâtissier. Personne ne sut ce que me coûta ce fastueux après-midi. Sous le regard incrédule de ma mère, je vomis plus de gâteau – me sembla-t-il – que je n’en avais mangé, puisque je vomis sans discontinuer pendant deux jours et deux nuits.

Et je gardais à vie une appréhension teintée d’hostilité envers les gens dont la bonté veut sévir jusque dans mon estomac. Aujourd’hui encore, je redoute l’idée d’être suivie par une atroce et gentille dame qui lirait dans mes yeux ce qui n’y a jamais été. J’ai abdiqué la timidité quand nécessaire, je continue un absolu carême de ce qui m’écoeure et je fuis la philanthropie alimentaire quand elle ressemble autant à du despotisme.

(cc) Landahlauts

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