Histoires

Ma campagne – 7 : Les Louis d’or

La mère Mignard faisait peine. Elle se privait de tout avec un air d’inquiétude quasi contagieux. Même son hygiène en souffrait : la mère Mignard ne se lavait pas, ou si peu qu’elle était seule à le savoir. Elle ne tirait pas la chasse d’eau « pour rien », gardait ses volets fermés pour que la tapisserie ne fane pas au fil des jours (qui s’étaient transformés en décades), et ses vêtements, usés jusqu’à la corde, semblaient une seconde peau adhésive, bigarrée, trouée par endroits.

Ma campagne – 7 : Les Louis d’orOn la voyait ramasser les déchets sur le marché, ce qui gênait les paysans qui finissaient par lui faire des lots de légumes qu’elle prenait avec empressement, le boucher n’était pas dupe, quand elle demandait « des restes pour le chien »… C’était pour elle, car elle n’aurait jamais nourri ni homme ni bête à moins de pouvoir les manger à son tour.

Un jour, elle mourut. Et le reste me fut raconté par mon voisin bijoutier qui avait été sollicité pour une expertise. La mère Mignard était morte dans la saleté et le dénuement le plus total. Couchée sur un matelas qui s’était avéré rempli de Louis d’or. Une véritable fortune. Le bijoutier enchaîna avec le récit de ces paysans qui venaient à sa boutique, un peu avant la fermeture, quand le village était déjà désert et envahi par la nuit : ils arrivaient avec leurs vêtements de travail, sales, maculés de bouse, et finissaient par montrer le contenu d’un vieux cabas rempli d’espèces : le bijoutier n’avait encore jamais vu autant de liasses de billets.

L’invariable question qu’on lui adressait portait sur les lingots et les pierres, plus sûres, plus manipulables que le liquide ; le banquier était un ennemi inquisiteur qu’il fallait rassurer et fuir. Le bijoutier était sans cesse dépêché au bout du monde pour acheter des pierres précieuses et satisfaire les demandes des paysans qui ne communiquaient que pour se plaindre, de leur pauvreté, de la richesse des autres.

Pour éviter qu’on leur soupçonne des revenus, ils achetaient sans cesse la même voiture, se vêtaient des mêmes frusques et on ne les voyait jamais au spectacle : il fallait qu’il y ait un maire à solliciter, un député, ou un voisin en passe de vendre un bois ou une parcelle pour les voir sortir de leurs maisons âprement gardées par leurs parents et leurs chiens. Ils comprenaient la mère Mignard qui n’avait vécu que pour des lendemains qui ne vinrent pas. Ils regrettaient, peut-être, qu’elle n’ait ni légataires, ni descendance. S’ils avaient connu sa condition, nul doute qu’ils auraient trouvé, avec le notaire, un moyen de faire bifurquer son avoir vers leurs poches.

Ainsi, comme une valse obligée, les paysans apportaient des sacs de billets, mon voisin partait acheter des pierres précieuses, et tous se plaignaient de la difficulté de la vie. Aujourd’hui encore, je sais à quel point la misère peut être une pure affectation, faite de la gêne de passer pour un riche aux yeux de ses voisins, faite de la peur de manquer ou d’être dépouillé, faite de l’absurdité qui consiste à ne vivre que pour un moment qui n’existe pas.

Les Louis d’or de la mère Mignard retrouvés dans son infâme grabat ont dû être confiés à l’Etat, incapables de changer le cours d’une vie qui n’a été que crasse, mendicité, solitude et amertume. J’avoue ne pas avoir d’économies, et parfois, j’en éprouve une certaine crainte pour mon avenir de vieille décrépite et fauchée. Mais je doute fort regretter le bon temps que je partage avec ma famille et mes amies, toutes choses que nul n’est en mesure de m’enlever.

(cc) Mikael Colville-Andersen

One Response to “Ma campagne – 7 : Les Louis d’or”

  • Avatar of Axe
    Axe

    Chère Calamity, après un voyage en Isère, dans un trou PAUME, je comprends vraiment ce que tu décris. Encore un écrit tellement parlant.

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