Humeurs

“Alors, ça en est où tes recherches ?”

Entre 2 articles à base de paillettes et tapis rouges, j’avais besoin de vous faire partager la réalité qu’est la vie de chômeur. Avant d’être au chômage, je disais : « Alors, ça en est où tes recherches ? »

« Alors, ça en est où tes recherches ? »Maintenant : je sais que c’est la phrase que l’on ne veut pas entendre. Et ce, pour plusieurs raisons :

1. S’il y avait quelque chose de survenu qui permettait un bon espoir de se sortir de là, même pour un temps, sachez que vous seriez au courant avant d’avoir eu le temps de me poser la question.

2. L’accumulation des refus et des absences de réponses de la part de vos employeurs potentiels provoque très souvent parfois une baisse de motivation, amenant elle-même un ralentissement des recherches (voire une absence pendant quelques jours), amenant à son tour une culpabilité. Qui s’accroît encore plus lorsque l’on vous pose cette question.

Comprenez bien, on est reconnaissant de la bienveillance de vos propos et de vos inquiétudes, mais cet air inquiet n’aide pas, et pas du tout. Car on n’a simplement rien à répondre, nous-mêmes ne sachons absolument pas ce que demain nous réserve. Avant, je me disais : « Mais moi, je ne pourrais pas passer mes journées à ne rien faire ! ». Maintenant, je sais que si. 

Et que malheureusement, il arrive d’y prendre goût. Et même qu’il y a toujours quelque chose à faire, en fait. Et qu’une journée passe très vite, même pour un chômeur. Avant, je ne comprenais pas pourquoi les gens au chômage ne finissaient pas tous par tout accepter, même ce dont ils n’avaient pas envie, pour au moins avoir un travail.

Maintenant, je sais que : il y’en a beaucoup qui le font car ils n’ont pas le choix. Il y’en a d’autres, plus chanceux, qui, n’étant pas dans l’extrême urgence financière, se disent toujours qu’ils peuvent trouver mieux/ qu’ils ne se sont pas tapés 6 ans d’études pour devoir se vendre à un entretien pour bosser chez Mc Do/ sont en panique de se dire qu’on va peut-être les appeler pour le boulot de leur rêve alors qu’ils viennent de s’engager chez ToutClean/ ne se sentent pas la force de tout quitter pour aller vivre seul dans un endroit perdu/ n’arrivent psychologiquement pas à s’y résoudre. Et finalement, ça peut se comprendre.

Avant, je ne comprenais pas, à un moment donné, pourquoi ils ne se bougent pas plus le cul, bordel. Maintenant, je sais que ce n’est pas aussi simple. Que même pour un petit boulot, les places sont chères. Que passer ses journées à essayer de se vendre par tous les moyens, ce n’est vraiment pas quelque chose de valorisant, et ça ne donne pas envie de se démener à postuler comme un malade pour se reprendre des vents, le lendemain.

Puis, un jour, on rencontre des gens qui croient en nous, qui ont envie de nous aider. Alors, on est dans une positive attitude (j’ai vraiment employé cette expression ?) pendant quelques jours. Les idées fusent, on a des projets pleins la tête, devenue un peu plus haute aussi. Puis, au fil des jours, le mouvement s’essouffle, faute de concret. Alors on se dit que ça ne sert à rien, en fait. Et on devient fataliste. Jusqu’à ce que quelqu’un nous sorte la tête de l’eau, encore. Et que le cercle recommence.

Parfois, on n’y pense pas, on profite, c’est chouette de ne pas avoir d’horaires, d’être libre, de profiter du soleil, de se coucher à pas d’heure et de pouvoir faire la grasse matinée. Puis, on boit un verre avec un actif le soir, qui nous dit : « Putain, j’suis épuisé, j’ai trop de stress en ce moment au boulot, c’est la galère. Et toi, ta semaine ? »

*ON a envie de s’enfoncer sous terre* « Ben euuuh… J’ai postulé là, j’suis allée faire des courses… ». En gros mon grand, je n’ai servi à rien. Je ne sers absolument à rien à la société. A part consommer, grâce à l’argent qu’on te prend pour me permettre de le faire. Je regarde les gens rentrer du travail, et moi, je suis encore en pyjama. J’aimerais pouvoir te dire que je suis fatiguée car je fais des horaires de dingues, que si j’ai l’air déprimée et énervée c’est parce que mon patron me rend folle. Mais non. Je suis fatiguée alors que j’ai dormi 15 heures et que mon corps n’en peux plus de ne rien faire et de dormir autant.

Et je suis déprimée car je culpabilise de tout ça, et je suis déprimée de ne pas avoir une seule réponse positive à mes recherches. Et là, tout de suite, déprimée de me rendre compte que je me plains, que je dois probablement te saouler, que tu dois te dire que c’est parce que je ne bouge pas assez, ou que tu dois quelque part m’envier, toi qui n’a pas une minute à toi et qui a de vraies raisons de te sentir sous pression.

Cette sympathique sensation de ne rien valoir. Ce que représente le fait d’avoir un travail pour un chômeur, va au-delà de la sécurité financière qu’il apporte. Travailler, c’est aussi mettre à l’épreuve sa personne, ses qualités au service des autres, d’un projet, d’une entreprise. Et surtout se sentir utile, se sentir exister. Quel que soit le travail, avoir la preuve qu’on est au moins doué pour quelque chose, aussi infime ou ridicule soit-il. Car quand on est chômage, croyez-moi, on ne s’en rend plus tout à fait compte. Ce qui amène une nette baisse de confiance en soi, qui, on le sait tous, n’est pas très valorisante pour proposer ses services…

L’impression de ne pas faire partie de ce monde. De la même façon que pour certains travailleurs, les sentiments décrits dans cet article restent un vague souvenir ou quelque chose dont ils entendent parler ici et là mais qui ne fait pas vraiment partie de leur réalité, le monde du travail, les impôts à payer, la joie d’être en week-end, le stress des deadlines, et toutes ces choses sympas ou au contraire désagréables, ce n’est pas vraiment notre monde. Ca a pu l’être, mais ça ne l’est plus. « Tu verras quand tu travailleras, tu te diras que tu n’as pas assez profité ! Quand tu travailles, tu peux plus faire tout ça, tu dois renoncer à ça et ça ».

Effectivement, je dois avouer que quand je vois que mes journées de chômeuse sont parfois bien remplies et que je n’arrive pas à faire certaines choses en temps et en heure, je me dis que quand j’aurai un travail, et si j’ai une famille un jour, je vais avoir besoin d’engager 3 assistantes minimum. Mais pour l’instant, je les écoute parler, je les observe, ces gens qui vont à 100 à l’heure, qui ont des engagements à tenir, des chiffres à atteindre, des collègues à gérer, mais aussi ceux qui s’épanouissent dans leur travail, qui se sentent quelqu’un d’important, qui font ce qu’ils ont toujours envie de faire.

Ces gens dont je ne fais pas partie. Et je me dis qu’en bien ou en mal, la journée leur a forcément apporté quelque chose à dire en rentrant chez eux, qu’ils ont au moins une anecdote à raconter ou quelque chose d’intéressant à répondre à la question « Comment s’est passée ta semaine ? » ou encore « Qu’est-ce que tu fais dans la vie ? ». Chose que là, tout de suite, je leur envie.

Ce que les gens semblent avoir du mal à comprendre, c’est lorsqu’ils nous donnent de bons conseils, mais qu’on ne les suit pas. J’imagine totalement cette stupéfaction, ce désarroi qui leur semble illogique. Je ne pensais pas ça non plus concevable, avant. Mais force est de constater que ce doute permanent sur soi, ces remises en question, ces sentiments de ne rien valoir et cette culpabilité, font qu’à un moment, il est difficile d’avoir de l’énergie pour quoi que ce soit, d’y croire à nouveau, de se dire qu’on peut changer notre destin.

On les garde dans un coin de la tête, ces conseils. Simplement, il faut accepter que là, tout de suite, on n’est pas prêt à les appliquer. Ca viendra, peut-être demain, la semaine prochaine, à la suite d’un événement tout à fait anodin qui nous rappellera que si on travaillait, on serait compétent et que ce serait reconnu aux yeux de la société. Alors on reprendra des forces et on s’en servira, de tous vos bons conseils, soyez-en sûrs !

Il y a des chances que de nombreux chômeurs ou anciens chômeurs lisant cet article ne se reconnaissent pas du tout dans ces réflexions… Là encore, chacun, avec sa personnalité et son histoire, vit les choses à sa manière. Et je leur adresse toute ma reconnaissance s’ils arrivent à rester plus positifs. Allez, avec un peu de chance, j’aurai un « Up » la semaine prochaine, et serais à nouveau prête à conquérir le monde d’ici 3 jours !

(cc) piermario

2 Responses to ““Alors, ça en est où tes recherches ?””

  • Compréhension absolue pour ma part… Bien que nos histoires soient différentes, en 2011, j’ai eu un petit “passage à vide”… Je me cherchais et j’ai stoppé mes études pendant quelques mois.

    Je cumulais alors deux petits boulots (pas très valorisants, j’entends intellectuellement parlant. Il faudrait d’ailleurs que je pense à écrire un article là-dessus… Parce qu’il y en a à dire, pas autant que sur Cannes mais pas loin ! #unmondedesuperficialité).

    Et puis là, je me suis rendue compte que j’évitais de rencontrer de nouvelles personnes, esquivant au plus possible l’imparable question à laquelle tu fais référence dans ton article : Qu’est-ce que tu fais dans la vie ?

    “Bon et bien euuuh, là je bosse à mi-temps la journée ici et la nuit là… Mais euuuh avant ça, j’ai fais la Fac Paris Descartes et j’en suis diplômée hein (une manière de dire : je ne suis pas forcément conne tu sais…) ce que je fais là, c’est temporaire, je cherche autre chose…”

    A chaque fois, c’était ce même pénible discours… Comme quoi, c’est fou comme on peut se sentir exister, être valorisé par un simple “statut”. !

    Merci pour ce bel article Bolo. <3

  • C’est ça, c’est horrible, parce que tu peux pas empêcher les gens de s’intéresser, d’avoir une opinion ou de s’inquiéter… Car c’est pas forcément méchant, c’est même gentil parfois. Mais c’est juste pénible quand tu es de l’autre côté…
    Merci à toi :)

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