Histoires

Ma campagne 6 – Le retour au pays natal.

Monsieur Francis et sa femme tenaient l’école de musique du village. Ils arrivaient ensemble, dans une petite voiture aux sièges défoncés, accompagnés d’un horrible petit chien dans un cabas du même goût. Madame s’effaçait, le chien jappait avec une agressivité inversement proportionnelle à sa taille et monsieur, pompeux, empruntait les escaliers extérieurs sous des ovations imaginaires.

Ma campagne 6 – Le retour au pays natal.Il ouvrait la porte de bois et disait invariablement aux enfants de ne pas se précipiter tous ensemble, ce qui me faisait rire car il nous était impossible de marcher plus lentement comme d’être moins nombreux.

Alors, commençait le cours de solfège. Je tenais la matière en horreur. Les mouvements du bras et les postillons du père Francis me paraissaient incompatibles avec l’émoi que suscitait en moi la musique. D’ailleurs, je ne me souviens de rien. Sauf, peut-être, des digressions du père Francis. L’homme était de petite taille et peu enclin à prendre des douches. Ses yeux bleus semblaient exorbités, un peu à la façon de Charles Trenet. Mais la ressemblance s’arrêtait là.

Un après-midi, voyant que l’une de ses élèves pleurait, il interrompit son cours pour lui demander :

Ben… Pourquoi qu’tu pleures, Marie ?

Ma… ma mère… a disparu, sanglote mon amie.

Tout le monde était au courant. La mère de Marie avait disparu depuis des semaines. On battait la campagne, sans succès, à la recherche de cette mère de trois enfants qui n’avait plus donné signe de vie depuis qu’elle était partie, en voiture, de chez elle.

Mais… c’est rien, ça ! Tu sais, Marie, les femmes, c’est un peu comme de p’tites chèvres ! Un jour elles sont là et puis, tu ne sais pas ce qui se passe dans leurs têtes de linottes, le lendemain, elles n’y sont plus !

Comme Marie s’acharnait à pleurer, le père Francis continua :

- On va la r’trouver ta mèèèèèère ! T’inquiète pas ! Tu sais, les femmes – et il faut croire un vieux bonhomme comme moi qui les connaît bien -, elles font ce qu’elles veulent et c’est jamais c’qu’on croit.

Marie pleurait encore. Et ça n’était pas fini. Car, quelques jours plus tard, on retrouva la voiture de sa mère dans le canal, et elle dedans. Le père Francis, en matière de femmes, n’avait connu que la sienne, avec ses sourcils épilés et teints, son casque de cheveux noir ébène, et sa résignation de soubrette dévouée à sa femme comme à son odieux clébard.

À mon grand désespoir, nous fûmes invités, mes parents, ma sœur et moi, à boire l’apéritif chez monsieur Francis, sa femme et leur chien, l’enfant de la maison. Assis autour de quelques biscuits rances, encerclés par des meubles d’une laideur assortie à celle de la tapisserie, mes parents avaient du mal à trouver de quoi nourrir une conversation.

Le chien fut sacrifié sur l’autel de la nécessité. Ma mère, qui détestait les chiens, le trouva « beau », mon père ajouta « sympathique » tandis que ma sœur et moi étions condamnées à l’heureuse et impitoyable loi du silence des enfants quand ils sont en présence des adultes, loi que j’appréciais à sa juste valeur : l’art consommé du mensonge, de la conversation vaine doit épargner les enfants qui n’ont ni la duplicité nécessaire, ni la patience de s’ennuyer avec une telle détermination.

Témoins passifs, il ne nous restait plus qu’à observer les adultes se dépêtrer de la situation dans laquelle ils s’étaient volontairement plongés. Monsieur Francis nous parla de Schubert, qu’il comparait – allez savoir pourquoi – à un champignon, il ajouta « minable », mon père essayait sans succès de renchérir en évoquant James Brown tandis que l’hôtesse de la maison se levait et se rasseyait en proposant les biscuits rassis que seul le chien semblait apprécier. Et, fascinée par la laideur de ce chien au regard vitreux qui mastiquait dans des bruits épouvantables, j’en oubliais presque son odeur, écœurante.

Je me pris à penser au canal dans lequel s’était jetée la mère de Marie. Il coulait non loin de la Bourbeuse, une rivière de la même couleur que le plomb, reflétant un ciel ingrat. À y regarder de plus près, le canal et la Bourbeuse charriaient tranquillement, et à l’année, sous les longues branches des saules pleureurs, toutes sortes de cadavres. Des rats, gonflés comme des baudruches, le ventre à l’air, rejoints par d’autres animaux des champs, tout aussi morts et gonflés. J’ai toujours eu en horreur cette rivière et ce canal incapables d’être bleus, de susciter l’apaisement du ressac, et j’en voulais au canal d’avoir permis la mort de cette femme que je n’avais jamais vue qu’au travers des larmes de mon amie.

Ce pays était vraiment bizarre et inquiétant. On retrouvait des paysans pendus chez eux quand leurs animaux laissés à l’abandon commençaient à crier trop fort, de temps en temps, on entendait un coup de carabine et le lendemain, il se murmurait que « le Bernard, y pouvait plus payer ses traites » et quand une micheline s’arrêtait entre deux gares, c’était parce que « le Patrick, l’avait dû faire passer ses vaches sous l’train pour être remboursé par l’assurance, elles étaient malades ».

Tandis qu’on retirait les os de la bête de la motrice, les langues allaient bon train : « le Robert, il avait acheté des bois dans le département voisin, pour pô que les voisins, y z’y voient sur l’cadastre ». Et sur ces visages inexpressifs, on voyait luire par moments, comme un rayon de soleil sur le corps d’une truite, un éclair de ruse et de contentement.

Quand on me parle de certains hommes, morts loin du lieu de leur naissance, et qu’on fait tout pour rapatrier, avec leur réputation, dans ces lieux qu’ils avaient quittés à l’aube de leur vie, j’envisage de préciser, avec force, qu’aux déboires de la mort, je ne veux pas ajouter celle du retour au pays natal.

(cc) lambertwm

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