Histoires

Ma campagne 5 – Le catéchisme

Le pire parfois, en catéchisme, ce sont ces laïcs dévoués qui s’offrent à former les enfants aux arcanes de la religion. Je me souviens d’une dame, la trentaine, habillée et coiffée comme au temps de Laura Ingalls : chignon, jupe soleil avec des motifs à faire tomber la nuit, mariée et mère de tous les enfants que son mari et géniteur avait pu lui faire – sachant que la maternité ne cesse qu’avec la vie des ovaires, dans cette optique du « jamais-un-coup-pour-rien ».

Ma campagne 5 – Le catéchismeBizarrement, cette femme à la voix doucereuse, tissée de violence contenue s’étonnait, que je ne dessine que des palmiers, près de Jésus en barbe et en tunique, pré-imprimés.

Comme je lui faisais remarquer que sous nos latitudes, avec des prés gelés et des hivers de onze mois, jamais Jésus ne se serait risqué à se priver d’un pull ou d’un manteau, et que donc, j’avais essayé de l’imaginer dans son environnement naturel, forcément clément, au moins du point de vue du climat ; elle me rétorqua que Jésus était partout, que j’aurais pu dessiner un saule pleureur ou un bouleau.

Sauf que moi, je ne parvenais pas à faire coïncider Jésus, le Bonheur auquel on l’associait, et ma campagne, avec ces gens qui se haïssaient entre eux, ce climat où le brouillard favorisait les disparitions, pas les apparitions, et où tout le monde faisait la gueule, par habitude, par componction ou par principe, alors que toutes les images pieuses offraient des visages radieux, ouverts, souriants, généreux, toutes choses que je ne retrouvais que sur le marché provençal de mes grands-parents, chez les vendeuses de tomates :

« Ma belle tomate ! Qui veut ma belle tomate ? La jolie demoiselle, allez, une belle tomate pour avoir bonne mine ! »

C’était bien plus sympa que la vieille moustachue au marché de ma campagne qui assénait sans frémir des coups de matraque à d’innocents lapins ou les têtes de cochon posées sur l’étal, la narine persillée. Mais la douce dame s’acharnait avec aigreur : je devais absolument supprimer les palmiers, la mer, le soleil et les gabians de mes dessins religieux. Dieu, ce n’était pas la Côte d’Azur.

- Et pourquoi ? M’entêtais-je.

Pour moi, Dieu, c’était l’amour de mes grands parents, les pique-nique dans les pinèdes, la volupté des bains de mer, le film regardé ensemble les jours de pluie, Autant En Emporte Le Vent au cinéma comme une expédition, c’était le marché provençal, les fruits qui poussaient dans le verger de mon grand-père, je priais même pour que les abricots inaccessibles tombent, au moins un par jour !, c’était le mistral, les petits oiseaux et l’odeur des belles de nuit le soir.

Jésus était le bienvenu, avec ses sandales et sa robe trop cool. Dieu, ça ne pouvait pas être les rues mornes et désertes serpentant entre deux fermes, ces gens repoussants et austères, ces abattoirs et ces clochers embrumés, cette réticence générale à la parole, la fête, à la vie. J’essayais d’imaginer Jésus arrivant dans ma campagne : s’il n’avait pas reçu une balle perdue avant d’arriver en ville, on l’aurait enfermé, ou soumis à la hiérarchie et à la pénitence. Sa tunique blanche aurait été boueuse et bouseuse, on lui aurait coupé ses cheveux de Jésus et il aurait eu des chaussettes, en admettant qu’on lui ait laissé ses évangéliques sandales.

- Si Jésus est en chacun de nous, alors il n’aime pas la campagne, enfin, celui qui est en moi, il n’aime pas.

La dame au teint terreux essaya un sourire qui me parut effrayant tant elle avait du mal à contenir sa colère, tant je n’en comprenais pas l’origine. Depuis, j’ai du mal, toutes religions confondues, à croire les gens qui parlent de Dieu avec un visage haineux.

- Jésus DOIT tout aimer.

- Mais… Jésus est un homme aussi, et les hommes n’aiment pas tout. Jésus n’aimait pas les pharisiens. Moi non plus. Et je déteste cet endroit. Et si Jésus est Jésus, alors Jésus ne DOIT rien, il est libre. Et s’il m’aime comme vous dites, alors, il ne verra aucun inconvénient à vivre au bord de la mer. Là où les arbres – comme sur les dessins de la Bible illustrée pour enfants – ne perdent jamais leurs feuilles.

Tandis que la dame me retirait les feutres turquoises, verts et jaunes, je me dis qu’un jour, j’emmènerais Jésus s’aérer un peu. Et qu’il aimerait ça. Une génération plus tard, mon fils va gentiment au caté pour préparer sa communion. Son prof est une amish-bretonne-exilée-dans-le sud. Un soir, la mère de Vianey-qui-mange-ses-crottes-de-nez, me téléphone : je reconnais la voix doucereuse, la colère contenue… mon fils leur a annoncé qu’il avait un CD du père Charles de Foucault, ce qui a agréablement surpris la compagnie.

Mais la musique qui éclate, quand tout le monde est benoitement rassemblé, est en fait une chanson de Madonna dont la voix profane a suscité un tel enthousiasme que les petits pères se sont mis à danser, à se trémousser et à rire – de soulagement et de volupté, certainement… – Madame est ennuyée. Il est peu probable que mon fils mérite de faire sa communion, comme me le confirme le curé qui a convolé, quelques mois plus tard, avec l’une de ces extatiques femmes mal mariées. Tout le monde espère que je comprends l’aspect hautement sacrilège d’une telle démarche.

Depuis, mon grand-père est mort. Comme mon fils cherchait son visage dans les nuages, qu’il voulait se tuer pour le rejoindre plus vite au paradis, nous avons déambulé d’église en église, afin de consulter des prêtres sur la mort. Ce qu’il prenait pour un raccourci lui est subitement apparu comme une imposture.

Il n’a pas connu les religieuses de mon enfance, des intellectuelles amusantes, plus érudites et plus innovantes que mes actuelles collègues de travail, des philosophes qui ne voyaient pas en quoi la science pouvait être un obstacle à la foi, en pratiquant les deux, le tout avec un humour d’un autre monde, il faut croire.

Pour mon fils, il y aura les rédemptions amoureuses et les découvertes d’une vie. La présence intime de nos disparus dans nos cœurs. La réticence instinctive envers les faux prophètes et les faux témoins, et les dames qui font le catéchisme.

(cc) Nwardez

3 Responses to “Ma campagne 5 – Le catéchisme”

  • Avatar of Axe
    Axe

    Exactement, calamity. Parfois, Dieu et Jesus sont certainement bien mal servis par certaines personnes, censées rallier les brebis égarées a leur cause :)
    Mais j aime bien ton idee d un Djesus cool, les cheveux ébouriffes par le vent du sud ;)

  • “Avec des motifs à faire tomber la nuit” : j’aime assez l’expression. Cette série d’anecdotes sur ta campagne est vraiment fascinante, calamity. Très belle, parlante, agréable à lire… Bravo et merci :)

  • Merci! Bien sûr, mon but est de partager ces images, alors si elles plaisent à quelqu’un, cela me ravit!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>