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Moins qu’une pute / Romance

Associer, non sans provocation, ces deux titres surprend. Deux courts livres, très différents, rassemblés en un seul volume pour un modeste total de 125 pages. Leur point commun : Régis Clinquart, l’auteur.

Moins qu’une pute / Romance

J’ai beaucoup de tendresse pour lui, bien qu’il soit en quelque sorte l’anti-Verguin, étalon pour l’instant irremplaçable auquel je mesure depuis longtemps toute lecture sexuée. (Je me demande ce qu’un freudien pourrait déduire de cette phrase…). Même s’il ne s’agit pas vraiment ici de littérature érotique, mais plutôt de récit intimiste barbouillé d’images et d’odeurs de sexe.

Tendresse par proximité car, sa vie, son talent, tout ce qui le meut sur ce caillou, tout ce qui le fait se lever le matin, circuler son sang, écrire de la prose, des poèmes, créer tous azimuts et finalement respirer, et bien c’est le sexe et les femmes. Et son cœur qui ne bat que pour Elle.

Anti-Verguin car, très loin de l’optimisme salutairement naïf, délicieux et enchanté d’icelui, hélas, Clinquart, se voit infliger bien malgré lui – en tout cas consciemment- les pentes douloureuses, crasseuses, scabreuses, humiliantes, déprimantes, dures, violentes, pilonnantes, de la relation à deux. Et dans la baise et dans les sentiments. Il les explore, il n’arrive pas à s’en dépêtrer, il y est englouti de souffrances et de questionnements. Il en incrimine souvent violemment ses ex- qui ont une fâcheuse tendance à lui planter des cornes dans le front.

Ce qui le sauve ? Des obscurs soubresauts de ses pensées torturées, obsessionnelles, borderlines, brutales, à la misogynie ciblée, impuissantes à apaiser ses souffrances, surgissent des lignes flagellées, des textes, prosés ou versifiés, qui, parfois, au détour des scories naturelles de l’écriture quasi spontanée, se font de toute beauté, flirtent avec le sublime. Sa vie est sa matière. Tout est, officiellement, autobiographique. Voyeurisme incontournable du lecteur. Exhibitionnisme un brin masochiste de l’auteur.

Régis Clinquart est malchanceux. Physique de rugbyman caréné néandertalien qu’il cultive, et renforce, de cheveux longs et gras, le poil agressif, la queue décrite longue, large et puissante, il est pourtant à première vue un festin de fantasmes dont se régaleraient certaines. Mais il se victimise par l’écrit dans la succession de ses mauvais choix sentimentaux. Il a l’art de céder aux promesses orgiaques tout en hurlant désespérément son besoin d’amour fou. D’amour pur. Il craque pour la garce, la manipulatrice, mauvaise ou sublime baiseuse, et ne peut se résoudre à suivre son bon fond, son besoin de fille bien. Il semble d’ailleurs ne se vouloir à lui-même, que du mal. Alors, du fond de son âme minée, quelle femme pourrait-il choisir qui ne lui voudrait que du bien ? Au moment où il écrit, ce choix-là lui est inaccessible. Il fait le choix largement inconscient de la douleur.

« Moins qu’une pute » est un prolongement au titre volontairement calculé pour faire de la provoc’, avec une autre ex- cette fois, de son mythique « Apologie de la viande ». Psychotique de l’ordre chronologique par formation, j’aurais dû débuter par celui-là mais bien que réservé depuis un mois dans ma bibliothèque chérie, son emprunteur/euse ne veut pas le lâcher… je me fais une raison… « Moins qu’une pute », donc.

Si vous avez raté l’objet, déjà vieux, du scandale ou presque qui s’est voulu répété, sans le même succès, disons que c’est une longue lettre de rupture, un règlement de compte brutal, violent, viril, insultant, à l’encontre d’une ex-. Parfois dur à supporter pour un lecteur, sans doute du vitriol à certains moments dans les yeux de la lectrice, qui pourrait balancer l’ouvrage aux ordures…

A la décharge de l’auteur, il faut dire qu’il les accumule, les perverses, et que celle dont il est question ici en est un exemplaire gratiné. Presque un cas d’école de noirceur manipulatrice et de brisage de cœur dans les règles de l’art. Jusqu’à revendiquer haut et fort de l’avoir fait cocu, de le lui balancer en pleine face, presque de le lui décrire avec forces détails. De l’aveugle méchanceté à l’état brut. Régis, je compatis.

Vous en aurez pour votre compte, en lisant, de ces morceaux de cœur en bandoulière, sanguinolents, de cette bite tendue puis ramollie, de cette quasi castration psychique en direct live. Mais aussi, par la voie de la violence des mots, un fascinant processus égotique de reconstruction narcissique par l’écriture. Au-delà de quelques textuels éclats lumineux, d’une belle écriture, et classique et brutale, mêlant sophistiqué et trash, c’est là tout le troublant intérêt que je vois à l’ouvrage : cette quête de la survie après la douleur de la tromperie.

« Romance » est bien différent. Explicatif en quelque sorte de la psychologie de l’auteur et de sa tendance à choisir les histoires borgnes, vouées à mettre son cœur en miettes. Lui qui est d’ailleurs si prompt à le donner à la première qui passe ou presque, ce muscle poitrinaire vital. « Romance » ou “Régis Clinquart, mode d’emploi.”

« Romance » raconte avec une certaine beauté, de la franchise et une vraie justesse, la façon dont un homme tombe amoureux d’une femme. Régis Clinquart parvient à l’écrire, à le développer ce sentiment, qui s’étale jour après jour, pensées après pensées, poèmes après poèmes. Sans que jamais, pourtant, il ne déclare sa flamme à celle qui, d’ailleurs, a déjà un mec. (si j’ai bien compris) Régis, magnifique et touchant autiste du cœur. Adepte incontrôlable des histoires difficiles.

Mais, en outre, tout le génial du texte est dans ce qu’il dit de l’auteur sans que celui-ci soit parvenu explicitement à le dire vraiment : sa dualité fondamentale entre faux désir de vie rangée, à l’amour fleur bleue, et impossibilité de résister à l’aventure prometteuse de plusieurs journées de baise frénétique. Avec une autre. Une qui l’implore, qui le relance, qui le harcèle, de venir la fourrer d’urgence. Et même qu’elle le lui rendra au centuple, chacun des orgasmes, nombreux, qu’il lui donnera… L’homme est homme… résister à la tentation d’une demande explicite… émanant d’une prédatrice de toute beauté… fut-ce seulement une option sérieusement envisageable ?

Monsieur Clinquart, je ne vous aime pas autant que Mr Verguin, quoique plusieurs de vos poèmes m’ont ravi, et sachez que j’ai hélas le défaut d’être exigeant, même maniaque, en ce domaine. Mais j’ai pour vous et surtout vos écrits, une proche attirance, pas très éloignée d’une presque sensation de gémellité, directement accourue, ventre à terre, de l’époque où je fonçais, moi aussi, tête baissée, dans les sombres compagnes. Sans doute faut-il pour certains, dont nous sommes, en passer par là ? Par l’envoûtant attrait des dark ladies. Afin de renforcer le fil de nos épées.

Mais, de là où je suis, de pas très haut, en bas de vous, je vous souhaite sincèrement de vivre ce que vous êtes d’une façon bien moins douloureuse. Même si, heureusement, cela vous a permis de nous donner beaucoup de textes inhabituels, audacieux et beaux.

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