Histoires

Ma campagne : 3 – La mère Boutelector

Bien que mon village soit un carrefour de l’Europe chrétienne, coincé entre une Sainte lévitante et une gastronomie hautement réputée, il n’y avait pas beaucoup de lieux susceptibles d’exciter mon désir ou ma concupiscence.

Ma campagne : 3 – La mère BoutelectorLe cinéma projetait invariablement un porno le vendredi et un western le samedi, les cafés fermaient vers sept heures le soir et seule la librairie, dans mon imagination, répondait à mon désir d’ouverture sur le monde, à ma curiosité dévorante, à mon appétit de liberté et d’émulation.

Entre les abattoirs et la basilique, elle était là, ma librairie rêvée, effacée, discrète, presque repentante, entre le magasin pour les défunts et une charcuterie esseulée. Les bêtes hurlaient, la cloche de la basilique sonnait et la porte de la librairie s’ouvrait sur un tintement de clochette qui faisait surgir dont on ne sait où, une minuscule bonne femme qui s’empressait de nous demander ce qu’on faisait là, comme si on s’était forcément égarés.

Le moment de surprise passé, le regard parcourait l’endroit, plutôt déroutant. La petite dame se déplaçait entre des piles de livres poussiéreux presque aussi hautes qu’elle. On l’entendait parler toute seule tandis que ses rares cheveux, montés en un pauvre chignon de misère, en dépassaient à peine. Les lorgnons vissés sur un nez long et fin, le regard inquisiteur et mobile, la petite dame s’enquérait alors :

« Et qu’est-ce donc qu’on veut à c’t’heure ? »

Je devais, sur le conseil de ma bien aimée prof de philo, lire quelques œuvres en vue de ma première année à l’université, afin de me constituer un petit fond de culture ou de connaissances. J’exhibais alors une liste d’ouvrages recommandés. La mère Boutelector tendait une main crochue vers ma liste de livres et s’en emparait sans un mot, rajustant ses lunettes au bout de son nez, allongeant sa mince lèvre supérieure jusqu’à émettre un vague sifflement qu’elle modulait au fil de son inspiration.

Il fallait avoir une bien longue liste pour espérer sortir de l’endroit avec au moins un livre, c’est ce que l’expérience m’avait appris. Lassée des hagiographies et des exégèses, j’espérais qu’elle libèrerait de leur détention arbitraire tous les auteurs, romanciers ou philosophes, auxquels elle offrait, par sa réticence à les vendre, une seconde mort.

Parce qu’il fallait lui plaire, et terrorisée à l’idée de repartir bredouille dans le brouillard d’une autre morne journée, j’avais appris à flatter la vieille dame, m’extasiant sur le nombre de ses livres – tous les mêmes, tous des Bibles – sur sa capacité à trouver sans hésiter Le Martyre de Sainte Blandine ou celui de Sainte Agnès. Elle était la seule à être assez agile ou menue pour naviguer dans son dédale de colonnes instables et menaçantes.

Il n’était pas question de la suivre, de prendre un livre qu’elle ne nous aurait pas remis, de venir au hasard, sans souhait ni demande précise. Il n’était pas question non plus de l’interroger sur les horaires d’ouverture, fluctuantes et aléatoires. Je me souviens bien de ma dernière visite, quelques mois avant mon départ pour la grande ville. Je demandais – espoir ou provocation - La critique de la raison pure de Kant.

Elle parut extrêmement nerveuse, sifflota de la lèvre supérieure qu’elle avait humide, me regarda sévèrement par dessus les verres de ses lunettes et me dit, entre ses dents pourries : Mais au fond, vous avez quel âge, la petite demoiselle ? J’ai dix-sept ans. Ben, faut voir. D’abord, si je le commandais, y serait pas là avant un bon mois, pis moé, j’peux pas vendre ça à des enfants.

C’est mon professeur qui m’a demandé de le lire… J’me d’mande bien pourquoi vous voudriez lire un machin pareil d’abord ? En mon for intérieur, je me disais qu’on ne sait pas pourquoi on lit un livre tant qu’on ne l’a pas lu et qu’il valait mieux que je garde cette pensée, cette déclaration de guerre, pour moi. J’étais prise en otage et encore loin du syndrome de Stockholm.

Je n’aurais pas mon livre, ça devenait clair. Pire, peut-être qu’elle ne voudrait plus jamais m’en vendre un, à présent que j’avais clairement choisi le camp des hérétiques avec ma demande sulfureuse. Finalement, le livre, réclamé par mon prof de philo, arriva quelques mois plus tard, trophée acquis de haute lutte avec le mini despote.

La grande ville me vit bientôt débarquer de ma campagne, avec des centaines d’autres jeunes, pour ma première rentrée universitaire. Je me demandais parfois si les autres avaient les mêmes rêves que moi comme remplacer l’odeur de la bouse par l’enivrant parfum des gaz d’échappement, ou entrer, et rester jusqu’à la fermeture de ces librairies ouvertes, pléthoriques, achalandées, où plus la demande était osée, plus le libraire jubilait, se rengorgeait, commentait, caressait mon poil littéraire jusqu’à la couenne.

Il paraît que les jeunes ont perdu le goût de la lecture. C’est sûrement parce qu’ils n’ont pas connu la mère Boutelector et la frustration de l’empêchement. Quant à moi, trente ans plus tard, je jubile toujours à entrer dans une librairie et à acheter tous les livres que je veux sans que surgisse la terrifiante petite dame et son impitoyable censure.

(cc) Hamed Masoumi

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4 Responses to “Ma campagne : 3 – La mère Boutelector”

  • Avatar of Axe
    Axe

    La fnac n a certainement pas ce genre de charme :D

  • Merci Gen de raviver ma nostalgie naturelle… Je la revois bien la mère Boutelector, zigzaguant entre les piles de livres avec la liste à la main.
    Axe, il faut te dire que pour nous, qui n’avions connu que la mère Boutelector, pourtant dans une rue où le bon Dieu régnait en maître, c’est à la Fnac que nous avons eu les premières apparitions. La première fois que j’ai vu la Fnac, c’était un miracle, un vrai

  • Décidément, je reste conquise par cette série d’articles… Aussi bien par ta plume aiguisée que par ton récit, ces deux derniers formant un tout prodigieux. On en veut encore Calamity ! <3

  • merciiiiiii!(rouge de plaisir!)

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