Histoires

Ma campagne : 2 – Le dernier casse-croûte

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Il n’y avait qu’une micheline pour quitter ma campagne et rejoindre un semblant de ville à quelques centaines de kilomètres de là. Deux ou trois wagons à moitié vides traînaient leur tristesse cahotante le long des prés et des vallons noyés de brume.

Ma campagne : 2 – Le dernier casse-croûteÀ l’intérieur, des photos noir et blanc jaunissaient de semaine en semaine dans leurs cadres de métal sans parvenir à égayer la morne laideur des banquettes marron qui se faisaient face dans les compartiments. Même dans ces conditions, chacun faisait son possible pour éviter la présence d’un autre passager afin d’éviter le danger d’une conversation, la perspective de regards croisés ou l’assaut d’une quelconque forme d’humanité.

Je fus donc très surprise de voir, dans le train du samedi, quatre wagons de plus accrochés à la micheline, et des gens affairés à monter, encombrés de paniers qui semblaient bien lourds. Ils se hélaient le long du quai à l’aide d’onomatopées qu’eux seuls savaient interpréter « Hé, Ho », entrecoupés de « prends-y », « fous-y lô », « grouille toué », « où qu’il est ton foutrac ? ».

Les femmes montaient en ahanant, cramponnées aux barres métalliques, tandis que les hommes, tous en surpoids et à bout de souffle, engoncés dans des anoraks gris, verts ou noirs, formaient une chaîne pour passer les paniers. Je montai à mon tour et m’installai dans un compartiment vide. Bientôt, mais avec quelques minutes de retard –le chef de gare attendait que le monde amassé sur le quai soit à bord pour donner son coup de sifflet -, le train s’ébranla.

Je chassai de mon esprit ce que je venais de voir pour me plonger dans la lecture, seule façon d’éluder la laideur des lieux et la prévisibilité des paysages parcourus mille fois. Mais bientôt, les nombreux va et vient dans le couloir, le bruit inhabituel qui recouvrait presque le refrain de la motrice, tout cela m’intrigua. Je levai la tête de mon livre juste au moment où un couple, accompagné d’un adolescent trapu et boutonneux, faisait irruption dans mon compartiment.

Je me tassai près de la fenêtre tandis qu’ils s’installaient avec des paniers identiques à ceux que j’avais vus sur le quai de la gare. L’homme sortit une bouteille de vin terreuse et sans étiquette, tandis que la mère commençait à déballer, dans un froissement de papiers gras, des avalanches de tripes, cochonnailles, saucissons, boudins, pâtés, lard, jambons de toutes sortes sous l’œil impavide du fils.

Le père émit un grognement de satisfaction lorsqu’il put enfin se servir, après avoir coupé un morceau de pain dans une miche à l’aide d’un couteau qu’il avait sorti de sa poche et tenait comme un pouce supplémentaire, toujours en l’air. La mère servit ensuite le fils et, comme ils ne communiquaient que par grognements tacites, dans des remugles de charcuterie, j’eus bientôt l’impression d’être sur une terre ou une planète étrangère dont les codes m’étaient inconnus.

Les trois étaient assis en face de moi, les jambes écartées, ils ne me regardaient pas. Ils ne se regardaient pas non plus mais leurs regards coulissaient de côté comme si cela leur suffisait à se comprendre, le bruit de leur mastication était entrecoupé de grognements parfois soulignés d’un geste de l’index qui désignait ce qu’ils voulaient. Le bruit dans les wagons à côté s’amplifia. Un type, passablement éméché, le regard vitreux, écarta les portes vitrées du compartiment, plongea la tête à l’intérieur et, ignorant comme les autres totalement ma présence, leur dit :

- Bon, ben l’Jacques, l’est bientôt d’retour dans sa pâture. J’aurions jamais cru qu’il allait passer avant moé ! J’a quand même dix années d’plus que lui !

Le père continua à mastiquer, la bouche ouverte et ponctua :

- Pour sûr, l’avions pô prévu tout c’bazar. C’est quand qu’on arrive ?

- Ben c’est l’affaire d’une heure.

- Où qu’il l’ont mis, le Jacques ?

- Ben l’cercueil est dans l’dernier wagon, là où qu’on met les gros engins d’habitude. Et l’est bien calé, l’Richard l’en a profité pour monter les pièces du tracteur et le fourbi qu’il pouvait plus se servir dans son état.

- Pour sûr, va pas bricoler de sitôt.

- Ouais, pis on va pô gâcher d’la place pour rien en faire, au prix qu’elle paye sa dame, faut pô laisser s’perdre l’occasion.

- Ben au moins, y a d’quoi pôsser l’temps !

- Quand z‘aurez fini d’grignoter, la mère, elle a fait du coq au vin, y a des poulardes et des foies en pagaille…

- J’y compte bien, j’suis pô v’nu pour rigoler, moé !

Il frotta son gros nez couperosé du revers de sa manche, la passa ensuite sur le goulot de la bouteille qui semblait juste déterrée de sa cave et la tendit à l’acolyte :

- Té, goûtes-y et dis moé c’que t’en penses ?

Les regards de sa femme et de son fils qui continuaient à mastiquer bruyamment ne quittaient pas les deux hommes mais il était impossible d’y lire la moindre expression. L’homme but un coup :

- C’est pô du caca. Question gnôle, on va pô manquer.

- L’Jacques, l’aurait pô voulu qu’on s’laisse aller.

- Pour sûr. T’sais pô c’que sa dame elle compte faire, pour l’bois ?

La femme et le fils suspendirent un instant leur mastication, mais le père enchaîna en se taillant un morceau de jambonneau frémissant dans sa gelée:

- On va pô parler affaires l’ventre vide, t’avais pô dans l’idée d’nous faire goûter un truc ? S’tu veux, le mioche y va avec toé ?

- J’a dans l’idée qu’ça va t’caler, ben tein ! quand on porle du loup, v’là la mère !

Une femme ( ?) arrivait dans le couloir et l’homme s’effaça tandis qu’elle emplissait à son tour l’ouverture du compartiment. Les pieds enfoncés dans des bottes difformes, son corps comme une grosse brique engoncée dans une robe en polyester recouverte de fleurs mauves et noires, le triple menton ballottant au gré des secousses du wagon, sa tête carrée sans cou s’allongea tant qu’elle pût et ses yeux globuleux se promenèrent un instant sur les trois qu’elle considéra d’un œil morne. Sa bouche s’ouvrit sur des dents décalées et pourries, elle dit :

- Ben qu’est-ce faisions lô, à part des autres ?

- J’avions b’soin d’un peu d’place, c’est pô comme si comme qu’on pouvait s’asseouère les uns sur les ôts…

- C’est sûr, mais l’Jacques, l’aurait pô voulu qu’la famille s’mette à part.

Je réalisai que le mort, trois wagons plus loin, suscitait une affliction sans nom chez ses proches et qu’ils la cachaient aussi bien que s’ils avaient été, les uns pour les autres, de vagues voisins. J’étais partagée entre la curiosité et l’incompréhension, moi qui avais, depuis l’enfance, peur de perdre mes proches au point que l’idée seule m’en était insupportable !

Cet appétit de vivre sans l’avoir coupé par le deuil était souligné par le tumulte qui commençait à monter avec force des compartiments voisins : la famille frappée par le destin entonnait avec force des chansons à boire dont les paroles m’échappaient, mais dont se détachaient avec force quelques mots que je happais au passage : « cul », « crémière »…

Le père, sans cesser de mastiquer, de couper pain et tripailles, plissa les yeux et dit, comme s’il faisait là une bonne blague :

- En même temps, l’Jacques, y veut plus grand-chose à c’t heure !

Elle pouffa, me sembla t-il :

- Va pô dire ça d’vant m’sieur l’curé, y pourrait mal le prendre !

- Oh ben s’il est pô content, c’est pareil, moi, j’me mêle pô d’sa parouèsse, fô pô qu’il m’cherche sur les bondieus’ries.

- C’est sûr que quand on est au cul des vôches, on n’a pas l’temps d’se raconter des histouères !

- Ramène-nous donc un peu de c’t’affaire que t’as préparé, on viendra bouère un coup après avec vous ôt.

- Oublie pas qu’ôprès on va faire un ch’tit gueuleton chez l’Robert qu’ a sa ferme à côté du curé.

- J’pars pô, d’façon faut qu’on cause avec le notaire, j’vais pô gambader à tort et à travers jusqu’à perpet.

- C’est prévu, c’est prévu, qu’est-ce tu croué ?

La grosse dame à fleurs se retira de l’encadrement de la porte, le train continuait son chemin à travers champs, les trois en face de moi semblaient avoir prévu d’occuper tout leur temps à manger, le sac de la mère n’avait pas de fond, elle en sortit d’autres papiers gras pleins de fromages et les proposait avec d’autres grommellements significatifs, le ballet des mandibules était réglé sur le trajet.

Quand le train ne fut plus qu’à quelques minutes de ma gare d’arrivée, je saisis mes affaires et osai un timide au revoir à l’adresse de mes partenaires de voyage. Seul le père hocha la tête sans un mot et sans cesser de manger.

Sur le quai, je jetai pour la première fois un coup d’œil en arrière, examinant plus attentivement les wagons de queue où se trouvaient le mort et les vivants qui l’accompagnaient à sa dernière demeure. Par les portes ouvertes filtrait comme une odeur de viande sauce au vin, de charcuterie et de ferme ponctuée de chants égrillards et de jurons locaux.

Quand la micheline s’ébranla à nouveau, une foule de questions s’empara de moi et aujourd’hui encore, je me demande qui était Jacques, cette famille, qui a eu le terrain et les vaches, « où donc qu’il était le bois », et pourquoi, pourquoi, ils ne semblaient rien ressentir, ces autres hommes, de la mort ou de l’absence de leur proche, pourquoi je n’avais pas d’appétit quand j’étais triste, et comment nous pouvions, vivant les uns auprès des autres, ignorer aussi parfaitement l’existence de nos mondes respectifs.

On admire dans nos villes aujourd’hui l’homme-de-la-terre-bio-, petit Jésus rural plein de bonté, de bon sens, épris de santé, de partage et de solidarité. À chaque fois, je revois ces figures de mon enfance et je les imagine, en train de ricaner devant ces fadaises, se poussant du coude et spéculant sur ce que ça pourrait bien leur rapporter, tout en grignotant un p’tit truc, sur le pouce !

(cc) driek

2 Responses to “Ma campagne : 2 – Le dernier casse-croûte”

  • Avatar of Axe
    Axe

    Chère Calamity, on est avec toi, danc ce train ! On voit les personnages, on entend leur voix et les effluves du pâté et du pain de campagne nous chatouillent les narines !
    J’aime ta conclusion …

  • Gen, tu as été traumatisée … je me demande bien pourquoi. Ceci dit, en te lisant, finalement moi aussi je suis traumat’ !

    bravo, c’est un régal !! <3

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