Histoires

Ma campagne : 1 – Le pâté de tête.

Mademoiselle Yvonne était obèse. Pas l’une de ces obèses joviales qu’on trouve au sud de l’Espagne ou en Italie, affublées de couleurs vives, entourées d’une descendance nombreuse et volubile. Non. Une obèse rurale, dans une campagne où l’humidité est le meilleur ami de l’homme, pour peu qu’il en ait.

Ma campagne : 1 – Le pâté de tête.Je ne l’aurais pas remarquée en raison de la forte densité d’obèses quadragénaires, dans ma campagne. Il faut dire que dans mon pays, le gratton, les morceaux de lard sont à l’homme ce que le sacerdoce est au prêtre. Alors, ce qui doit arriver arrive : des visages congestionnés par les abus, des plaies qui ne cicatrisent pas, des furoncles et autres pustules à tête blanche… des jambes de plus en plus informes et lentes à mouvoir, des odeurs surprenantes, des souffles courts et de petits bras sans envergure… l’œil est terne, le mot économe, la parole rare, l’effort impossible.

Si je me souviens de Mademoiselle Yvonne, c’est que c’était mon nouveau professeur de piano. Après dix ans avec un prof misanthrope, orgueilleux et vénal, ma mère décida de s’enfoncer encore plus loin dans la campagne, pour que je continue mes cours avec Mademoiselle Yvonne.

Vers dix-huit heures, après quelques kilomètres dans l’obscurité vallonnée d’une route étroite qui semblait n’avoir aucune destination, nous nous retrouvions dans la rue de Mademoiselle Yvonne. Les murs des habitations étaient moussus, luisants d’humidité. L’air sentait le feu de cheminée et quelques autres remugles dont se détachaient avec brio l’oignon et le lard dans leur version la plus âpre.

Dès qu’elle entendait le bruit du moteur de la voiture de ma mère, Mademoiselle Yvonne entonnait une série d’arpèges destinés à la faire passer pour la fille naturelle de Chopin. Nous n’étions pas dupes du subterfuge qui, à force de se répéter, devenait plus pathétique qu’amusant. Ensuite, invariablement, tandis que Mademoiselle Yvonne continuait de faire semblant d’être surprise de notre arrivée programmée, sa mère nous ouvrait grand la porte de leur demeure dans de grandes bouffées de soupe chaude et âcre.

La mère de Mademoiselle Yvonne avait les cheveux gris anthracite, coupés en bol graisseux autour de son visage ingrat. Elle portait des tabliers et des collants si épais qu’on devait lui deviner des jambes. Elle nous installait sous un néon aveuglant, autour d’une table recouverte d’une toile cirée tellement usée qu’elle se délitait au contact, sans rien perdre de l’horreur de son motif, indescriptible.

Ensuite, théâtrale, Mademoiselle Yvonne faisait son apparition. Son poids l’obligeait à osciller de droite à gauche pour aller de l’avant, ses petits doigts boudinés vous empoignaient avec une certaine force et bientôt vous vous trouviez assise à ses côtés, devant un clavier jaunâtre.

J’avais beaucoup de mal à supporter le contact physique qu’elle m’imposait. Ses ongles durs et jaunes, bordés de saleté, terminaient ses petits doigts crasseux qui s’emparaient des miens pour les placer sur un bémol ou sur un dièse, s’en servant comme de petits marteaux qu’elle tenait avec férocité, en vociférant « do dièse » « si bémol »… Vibrante d’écoeurement, et tandis qu’elle me parlait de son génie, mon regard plongeait dans le vide où je voyais ses jambes couvertes de pustules écorchées, écartées jusqu’à tendre le tissu polyester de sa robe dont les motifs n’avaient rien à envier à la nappe de la cuisine.

Le cours se poursuivait ainsi, les informations recueillies par mes sens, rendaient la musique accessoire, voire impossible. J’évitais les erreurs pour éviter tout contact avec les mains luisantes et despotiques de l’ogresse. Je retenais ma respiration jusqu’à ce que la tête me tourne, fuyant l’haleine de la dame, sa voix stridente, l’odeur de ce corps que ni une douche, ni une subtilité n’avaient jamais effleuré.

Après une soixantaine de minutes aigres et interminables qu’aucune muse n’aurait jamais revendiquées, j’étais reversée dans la cuisine où la mère me faisait la conversation pendant que ma sœur entamait son cours en apnée. Ce soir-là, alors que le néon et la nappe me suggéraient subliminalement l’existence du LSD, la mère entreprit de partager avec moi, d’une voix aiguë, l’objet de sa dernière indignation : « J’avions fait un pôté d’tête, l’Yves, l’a même pô goûté, c’est ben du gâchis tout c’t’affaire ! »

Traduisez : Yves, son mari, n’a pas goûté au pâté de tête que sa femme lui a préparé. J’attendais, impassible, que l’intérêt de l’information affleure ma conscience. « L’ôt jour, j’avions fait du pôté d’tête, ‘cause que tout l’monde m’en d’mande toujours. Et pis, vlà qu’midi arrive, et j’vois pas l’Yves se l’ver. J’me dis : c’est un monde tout d’même, j’fais du pôté comme il aime, et y vint pô l’goûter ? Alors, j’va voir dans la chambre, je tire le rideau – j’avions mis un rideau dans l’lit, pour dire, chacun sa place, c’est pô par ce qu’on est mariés qu’on doit s’gêner – J’tire le rideau et j’vois l’Yves, y bouge pô. Forcément, j’le s’coue et j’li dis : T’as pô fini d’traîner comme ça au lit ? Viens donc goûter au pôté d’tête ! »

« Mais l’Yves, y répond toujours pô. Alors, j’le s’coue une deuxième fois et là ! j’m’aperçois qu’il est raide mort, l’Yves ! Y risquait pô d’le goûter mon pôté d’tête ! C’tait quand même bien dommage kek part, l’en est resté, du pôté, du coup ! ».

Après m’avoir dévoilé cette nouvelle grille de lecture du monde – la mort peut s’effacer devant le pâté – après deux heures de piano, de néon, de nappe et d’odeurs fortes et suspectes, de visions auxquelles seuls les abattoirs de ma région m’avaient préparé, je n’avais qu’une hâte : cesser le piano, quitter la campagne et ne plus rien approcher de rural, en pied ou en terrine.

Pendant longtemps, immanquablement, j’ai souffert d’entendre la campagne évoquée comme un endroit où la paix le disputait à l’entendement, où le bon sens paysan était l’Eldorado de l’existence. Comme j’ai souffert d’entendre qu’il faut être sensible et délicat pour faire de la musique. Et… je me suis toujours demandé si la mère avait mentionné le pâté de tête, dans l’épitaphe dédiée à son mari disparu.

(cc) drl

3 Responses to “Ma campagne : 1 – Le pâté de tête.”

  • Tu sais quoi ?? Je sais plus si je suis amoureuse d’Yvonne ou d’Yves…. ça m’a rappelé mes cours de piano à moi, pourtant beaucoup moins punk. Qu’est-ce que ça peut être long 60 mn !!
    J’ai hâte de lire la suite. En effet, la campagne c’est pas ce qu’on croit ….

  • Une vraie perle cet article. Je le trouve fort bien écrit, agréable à lire et surtout… incroyablement imagé ! Voici une fiction qui fonctionne car pourvue de détails et d’adjectifs… Ce qui lui donne tout son relief.

    L’imaginaire est stimulé. La maison, la silhouette et le visage de Mademoiselle Yvonne se dessinent au fil des lignes.

    Et puis, je dois dire que pour une fille des champs comme moi, ça me parle… BEAUCOUP ! :-)

    Merci à toi Calamity.

  • Avatar of Axe
    Axe

    Je lis toujours avec autant de plaisir tes écrits. Et, à part répéter presque mot pour mot ce qu’a écrit Lightuptheroad juste avant, je ne peux qu’insister : vivement la suite !
    Ecris, Calamity Gen, écris ! Tu es aussi faite pour ça et nous, on prend tellement de plaisir à te lire !

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