Mens Room

Woodkid ou comprendre intimement les hommes

A toi, ô noir héraut flamboyant de nos mâles douleurs,

Porte-étendard doré de nos virils cœurs.

J’aurai pu intituler cet article « Woodkid et moi », tant depuis plusieurs jours ses 3 EP tournent dans mes oreilles et mon cerveau. Ils phagocytent mon esprit, squattent mon âme tristement humeurée du moment, m’obsèdent, esclave volontaire, sur tous mes lecteurs, m’insufflent une énergie combative rare.

J’aurai pu, oui. Mais c’eût été si petitement égotique alors que je souhaite simplement rendre un modeste hommage à cet immense artiste, aussi complet que beau, simplement magnifique. Comme le sont ses textes, sa musique, ses clips.

Car Woodkid a tout compris au mâle. Et si vous n’y entendez rien, vous, à ce mâle mystérieux, écoutez ses chansons avec attention et prenez-les comme des manuels. Croyez-moi, c’est ce qu’elles sont.

I LOVE YOU

Certes, des allures féminines dans cette chanson puisqu’un « boy » en est l’objet et le sujet. Mais c’est bien d’un amour viril dont il s’agit, fût-il homosexuel on s’en fout. Il s’agit d’amour. Atroce car contrarié. Fait d’ « aime-moi », « vois-moi », « regarde-moi », de « que puis-je faire pour que tu m’aimes au moins moitié moins que moi je t’aime ? ». Rien à faire évidemment, car cela ne s’obtient pas. C’est, ou cela n’est pas.

Alors cette chanson nous jette en plein visage l’immense brûlure de l’amour à sens unique, quand l’autre, sans même le faire exprès, s’interdit à nous. Oui cet amour là, terrible, Woodkid le chante avec cette justesse d’homme qui le garde secret, qui en est torturé, et ne trouve que la fuite pour lui échapper, tant il le rend désemparé. Fuite, pour ne pas se perdre, se détruire, pour ne commettre aucune folie, et parvenir à survivre, finalement, dans le souvenir douloureux de l’autre disparu (e).

Whatever I feel for you
You only seem to care about you
Is there any chance you could see me too ?
‘Cos I love you
Is there anything I could do
Just to get some attention from you ?
In the waves I’ve lost every trace of you
Oh where are you ?

[…]

As we were dancing in the blue
I was synchronized with you
But now the sound of love is out of tune

IRON

Un morceau aussi audacieux que prodigieux, symphonique, qui mêle puissance émotionnelle des violons et force tribale des percussions. Le tout animé, inspiré, par un souffle épique, combatif, et intensément tragique, que sert un texte parfaitement ciselé.

On s’imagine sans mal ce morceau adapté aux Grecs de la gente alexandrine. C’est dire s’il nous remue de loin. Dès les premières notes, ça y est. L’envie me saisit d’affûter ma lame, de vêtir mon armure, de tout laisser et de partir pour des promesses de gloire. Ne faire plus qu’un avec mes camarades de folie, me ruer avec eux à l’assaut, heureux et exalté.

Dévaster, occire et piller sans pitié, avec joie même. Goûter le sang de mon ennemi terrassé. Conquérir, faire périr, voir périr, et enfin périr aussi. M’abandonner et m’oublier dans la destruction de l’autre et de moi-même. Je ne sais d’où ça vient, cela vient de loin sans doute, et, quoique enfoui, c’est irrémédiablement ancré, primal. Rien ne peut l’éradiquer.

Pourtant il n’oublie pas, Woodkid, au-delà de cette exaltation guerrière, chevillée à elle, la plaie béante de l’homme en marche. Il nous dit cette force irrépressible qui nous contraint à partir chercher si loin, ce qui est pourtant si près mais qui ne sait nous retenir. C’est cet amour (d’une femme, d’une mère peut-être ?) dont le visage peu à peu s’efface quand nous nous demandons parfois : « Mais qu’ai-je fait ? Pourquoi suis-je ici, si loin de chez moi depuis si longtemps ? Alors que j’avais tout là-bas…». Mais il est trop tard déjà pour les remords. Les cohortes sont en ordre de bataille. Pour le pire.

[…]

From the dawn of time to the end of days,
I will have to run… away.
I want to feel the pain and the bitter taste…
of the blood on my lips… again.

This steady burst of snow is burning my hands.
I’m frozen to the bones, I am.
A million mile from home, I’m walking away.
I can’t remind your eyes, your face.

RUN BOY RUN

Une chanson optimiste et ô combien exaltée pour finir. De somptueuses ruptures de rythme dans un morceau parfaitement scandé, et dans les mots et dans les notes, où Woodkid nous dit qu’en tout homme reste le petit garçon.

Celui qui voulait dévorer le monde et croquer la vie. Celui qui court, toujours, dans une course démente, pour se trouver lui-même et s’accomplir, pour combattre l’évidence et renverser les obstacles. Celui qui ne peut que se penser leader de son destin, créateur de son quotidien. Et qui s’élance pour le saisir, le forger de ses mains, motivé par la « beauté gisant derrière les collines ». Qui l’aime le suive.

Vous voulez savoir qui est vraiment votre homme, votre amour ? Renseignez-vous sur le petit garçon qu’il était. Car ce « boy » est toujours en lui. Il est son moteur, conscient ou non, affirmé ou contraint, ne demandant qu’à resurgir. Au final, un morceau qui remet les pendules à l’heure et, tout simplement, fait un bien fou, à mesure qu’il aide à se souvenir de ce petit garçon que nous étions. Vorace, frondeur, fonceur.

Run Boy Run ! This world is not made for you
Run Boy Run ! They’re trying to catch you
Run Boy Run ! Running is a victory
Run Boy Run ! Beauty lies behind the hills

Run Boy Run ! The sun will be guiding you
Run Boy Run ! They’re dying to stop you
Run Boy Run ! This race is a prophecy
Run Boy Run ! Break out from society

Tomorrow is another day
And you won’t have to hide away
You’ll be a Man, Boy !
But for now it’s time to Run, it’s time to Run !

Quelques mots, peut-être, sur les clips. Car Woodkid, artiste entier, les réalise. On ne l’y voit pas, ce sont des histoires pensées, scénarisées, pour éclairer le propos. L’image dialogue avec les morceaux, le cinéma avec les sons. Les clips, en noir et blanc, sont des merveilles liées aux chansons. Ils en sont l’autre part d’une œuvre entière. Ils enrichissent le contenu et lui permettent de se déployer encore. Le religieux y est omniprésent, lui qui est absent des textes. Et ce n’est pas le moindre coup de génie de l’artiste.

Encore, il a compris ce que le religieux, clairement monothéiste, peut être à l’homme. Une force. Un réconfort. Un confortable abandon, quand il est si facile de se laisser guider par l’oubli de soi dans un principe simple de vie et d’action. Oui, la religion permet au mâle de tenir à distance ses ingérables angoisses dont quelques-unes ont été abordées ici. Elle transpire à nouveau, partout ou presque. Cet aveuglement religieux est une tentation salvatrice permanente chez l’homme, même refoulée. Il est, seul, à même de combler sa fragilité, quand celle-ci s’avère inacceptable.

Demain, 18 mars, sortThe Golden Age, premier album si attendu de Woodkid, dont le titre seul me fait frissonner. Je vais me ruer à la Fnac, bien sûr, et m’emparer de l’Edition Deluxe, beau livre, textué (140 pages) et illustré, truffé de sa perle, le CD. Une œuvre à part entière, totale. Un vrai concept-album comme on n’en a pas vu depuis longtemps. Je pense ne pas pouvoir être déçu.

2 Responses to “Woodkid ou comprendre intimement les hommes”

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>