Humeurs

Pervers pépère

C’est toujours de la faute de la victime. Faut le savoir. Victime de quoi ? De n’importe quoi. De n’importe qui. La victime, c’est le loser dont personne ne veut croiser le regard. La personne abîmée qu’on ne veut pas voir. La réminiscence vague de notre propre vulnérabilité, qu’on préfère éluder au profit de « m’enfin, pourquoi se trouvait-il/elle là ? Pourquoi s’est-il/elle laissé(e) faire ? Pourquoi n’a-t-il/elle pas fait ceci ou cela ? »

Pervers pépèreAinsi, on finit par entendre que les filles violées n’ont qu’à ne pas porter ce genre de jupes – qui attirent les hommes-, les gens malades n’ont qu’à interroger l’agence du médicament avant d’accepter la perfusion qu’on leur fait aux urgences, les victimes d’effraction n’ont qu’à ne rien avoir et les chômeurs qu’à travailler.

Et les victimes de pédophiles ? C’est la faute de leurs parents. « Les nôtres, on sait toujours ce qu’ils font, où ils sont, avec qui ». Et si ces parents nous ressemblent trop, alors c’est sûr, c’est la faute des enfants. On ne dit pas comme ça. On minimise, on explique : « c’est un enfant à problèmes ». Après l’arbre à pain, l’enfant à problèmes est un spécimen sur lequel tout le monde s’accorde, sans savoir jamais définir ce qu’il veut dire par là : un enfant né pour avoir des problèmes ? Un enfant qui créée des problèmes par distraction ou par ennui ? L’enfant d’un Problème ? Un paratonnerre à problèmes conçu pour soulager les autres de la différence ?

Aux Assises, la Justice reflète l’expertise d’un Président de cour, de ses assesseurs, la candeur éclairée des jurés et laisse s’exprimer, après des années de témoignages réïtérés, une longue instruction, les victimes des pédophiles, le pédophile. Même après ces toutes années, les enfants ou adolescents qui témoignent sont souvent encore mineurs. Pour qui connaît la solennité d’une Cour d’Assises, décliner son nom et sa date de naissance est déjà intimidant, et pourtant, ce n’est pas une confidence.

C’est juste le début de la fin : c’est la dernière fois que la victime pourra s’exprimer, elle ne pourra pas se faire entendre quand elle sera remise en question, souillée par la Défense, conspuée par les amis du pervers. Qui reste pépère. On le sait, les enfants qui sèchent les cours ne sont pas crédibles. En plus, ils ne savent pas s’exprimer en public.

Alors il faut encore parler, après avoir entendu la lecture de tous les procès verbaux des choses subies par toutes les victimes, qui n’osent même pas se regarder entre elles, par pudeur. Qui baissent la tête. Parce que les mots jettent une lumière crue sur des souvenirs qu’ils préfèreraient ne pas avoir. Qu’ils ne veulent pas retrouver, en images et en verbe, dans la bouche de parfaits étrangers, tous adultes et tous hermétiques, par devoir. Ou pire, dans les yeux de ses proches qui ne savaient peut-être pas tout.

Il faut entendre que le petit gars à côté de soi, lui aussi, il s’est fait sodomiser, saouler, qu’il l’a fait comme ci ou comme ça et « est-ce qu’il peut ou non se rappeler le nombre de fellations qu’on l’a obligé à pratiquer ? ». Cerise sur le gâteaux, le p’tit gars, il sait pas ce que ça veut dire « fellation », le Président traduit : « pipe ». Un sourire de compréhension éclaire le visage du gamin pas scolaire du tout. Il replonge dans l’ombre, il réfléchit : « non, beaucoup, à chaque fois. »

Y a-t-il un forfait légal de la pipe ? Deux pipes, moins grave que dix ? Une sodomie par jour seulement. Ça compte avec un gode ? « Beaucoup », ça fait « combien ? ». Impassibilité obligée des jurés. Qui regardent les enfants comme des cailloux sur une plage. Qui n’ont pas le droit de rire quand le violeur, d’une cinquantaine d’années prend la parole et clame : « Vous me connaissez, monsieur le Président, j’ai le cœur sur la main ! Quand le petit, il m’a appelé et qu’il a dit « R. ? Tu viens, je te suce ? » j’ai pas pu refuser, je suis comme ça, je suis trop gentil. »

Bon, le « petit » il n’avait pas de téléphone, et il ne savait même pas que ça existait, une pipe,  avant de rencontrer ce vieux pitoyable qui pleure sur sa vie d’enfant esseulé et pense que tous ces enfants se sont ligués contre lui qui est si gentil. Qui leur a offert une canne à pêche, un jeu vidéo et les a incités à boire sans compter. Qui leur a raconté toute sa vie misérable et choisi un gode rose, parce que c’est plus joli.

L’avocate de la défense intervient : « moi, j’ai des petits enfants. » - faut-il s’émouvoir ? - « oui, vous dites que le jeune homme (13 ans ?) s’est scarifié le visage, le torse et les bras… Je regarde souvent la télé avec mes petits enfants : eh bien, la scarification, c’est une mode, monsieur le Président. Ça n’existait pas de mon temps. C’est juste une façon de se faire remarquer ! »

Tant pis si le médecin de l’hôpital parle de boucherie dans des termes techniques, si l’enfant s’est trouvé à plusieurs reprises aux urgences à deux doigts de la mort, parce qu’il ne voulait plus vivre et avait des conduites à risques. Si on l’a interné, enfermé, assommé de médicaments pour qu’il ne voie plus jamais la tête ou la queue de son agresseur, même dans sa propre tête. C’est une mode, qu’on se le dise. La souffrance se porte bien, chez les jeunes. Ils ont toute la vie pour oublier.

Tant pis pour le jeune qui ricane bêtement, par gêne, parce qu’il lui est insupportable de parler de sexe, et même de dire le mot, devant tous ces gens. Il ne peut pas parler, disserter sur sa vie. Il peut faire des cauchemars, cesser de manger, ne plus pouvoir se concentrer sur rien, ne plus rien aimer vraiment, s’il ne peut pas convaincre que c’est important, s’il ne peut pas produire la liste détaillée des sévices subis au nombre près, s’il est incapable de parler, alors, c’est sa voix qui semble s’éteindre, et lui avec.

Tant pis pour le jeune dont la mère vient assurer qu’il n’est pas « ce genre d’enfant, et elle, ce genre de mère qui laisse des choses comme ça arriver à son fils », elle qui a été, la pauvre, « très choquée par les mots des policiers qui lui ont appris la nouvelle. »

« Lui », comme le dit l’une des victimes à sa mère, « il ne peut même pas en parler à sa mère ». Du coup, même si l’accusé a avoué et tout raconté aux policiers, il vient de perdre le droit à la parole, pour sauver l’idée que sa mère se fait de lui, ou d’elle. Elle s’est pomponnée comme pour aller à la fête, pensant prouver ainsi que rien de tout ceci n’a pu arriver, à elle, à lui, dans cet ordre. Il acquiesce. On a dû se tromper.

Les avocats sont là, pour ceux qui osent encore se défendre. Et le Procureur qui rappelle qu’aucun des ces jurés, tous plus ou moins quinquagénaires, ne serait capable d’évoquer un moment d’intimité, même non sexué, devant cette assemblée. Et que ces adolescents qui ont entre quinze et dix sept ans, quatre ans après les faits, doivent parler avec ces mots crus qui indisposent tout le monde, de ce qu’ils ont eu tant de mal à vivre, et à présent, tant de mal à évoquer avec les mots des adultes.

Même si le dégoût et la souffrance n’ont pas d’âge. Même si c’est dans l’intérêt de la Justice, celle là même qui a permis au pédophile la récidive, avec les moyens que l’État lui donne : un psychologue pour deux cents personnes. Ces gens ne sont pas malades, non : car la pédophilie n’est pas une maladie. En psychiatrie, c’est juste une « paraphilie » comme les autres, et elle n’est pas non plus une maladie aux yeux de la loi qui impose pourtant des « injonctions de soin » à des gens qui ne sont donc pas officiellement « malades. »

L’huissier raconte : « Avant 1984, légalement, le viol entre personnes de même sexe n’existait pas ». Les enfants ont de la chance… En revanche, la Défense n’oublie pas de souligner que l’accusé a des moyens intellectuels limités. J’imagine un cimetière faisant figurer sur les tombes des mentions du type « tuée par un ingénieur », « assassinée par un abruti », comme si ça faisait une différence. Pour la victime. « Violée par un idiot manipulateur de presque soixante ans », « violée par un cadre sup. » ? C’est sûr, ça réconforte, toute cette nuance, soudaine et tellement délicate.

On demande à l’accusé : « que voulez-vous faire maintenant ? J’aimerais bien vivre à la campagne, parce que c’est de la faute de cette ville, si on croit que j’ai fait tout ça. » Oui, et la Défense l’affirme, la ville est criminogène. – cette salope - C’est elle qui a transformé ce brave vieux qui n’a de cesse  d’aller au Samu social, à l’église, à la fête foraine, en victime de jeunes voyous sans morale et visiblement perturbés.

Je pourrais aussi vous raconter des scènes qui ne sont pas dans les procès verbaux : les amis du vieux qui interdisent l’accès de la machine à café pendant les coupures d’audience aux quatre jeunes muets et très éprouvés. Le départ, après le verdict, en fin d’après-midi, dans un tribunal soudain désert, de tous ces gens, ensemble et qui se mettent à insulter les jeunes et à leur lancer des pièces de monnaie au visage en profitant de l’absence de policiers.

Le vieux fera peut-être huit ans de prison. Les adolescents n’ont perçu aucun dommages et intérêts, comme si on leur accordait le statut de victimes sans aller jusqu’à leur accorder qu’ils ont perdu quelque chose comme le bonheur d’une innocence qui irait au-delà de leurs treize ans et l’avenir qui va si bien aux rêveurs. Ambigu, non ? S’ils avaient volé une mobylette, leurs parents auraient dû payer des dommages et intérêts à la… victime.

Ils s’en foutent, les adultes du tribunal y pensent, mais eux, ils n’ont pas témoigné pour l’argent, parce qu’il n’y a pas de monnaie dans ce monde susceptible de leur rendre ce qu’on leur a pris, ou tout ce qu’ils ne pourront jamais dire ou faire, ou expliquer. Ces années qui effaceront des souvenirs qu’ils raconteront aux autres, plus tard… Années que le vieux a requisitionnées, pour son plaisir en maintenant que « c’est de la faute des enfants ».

On se demande pourquoi il y a tant d’affaires de pédophilie ou d’inceste, ces dernières années. « On est un con » comme le répète souvent ma meilleure amie. « On », c’est « nous ». Nous sommes bien cons de croire que la pédophilie ou l’inceste fleurissent avec les années. C’est la parole qui s’épanouit, et à grand-peine, car il faut parfois  la détermination d’un seul jeune, soutenu par sa mère, plus rarement son père, pour découvrir les victimes muettes, celles qui n’auraient jamais rien dit si une enquête n’avait pas été faite, s’ils n’avaient pas réussi à répéter inlassablement leur histoire à des policiers, des juges, des psychiatres, des avocats, tous inconnus et terrifiants.

Certains ne se sont pas présentés à l’audience, ultime épreuve, insurmontable pour eux comme pour leurs parents. Les autres sont venus. C’est grâce à eux qu’un fait divers parvient à nos oreilles, de temps en temps. Que ce pédophile la, qui vivait en face du collège de votre fils, ou vous serrait la main le dimanche au marché, ne le rencontrera pas avant huit ans, quand il sortira de prison. Pas guéri parce qu’il n’est pas malade, juste libre, de continuer à être ce qu’il est. Un homme qui aime baiser les petits enfants, qui n’a jamais pu faire autrement.

(cc) VinothChandar

4 Responses to “Pervers pépère”

  • L’idéal judiciaire et moral n’est hélas pas encore une réalité pour tous. Manque de moyens, de temps, de formation des acteurs concernés…? Comme souvent, les réponses sont multiples et insaisissables, surtout pour les victimes.
    Si je ne devais déplorer qu’une seule chose, c’est le manque de prise en charge des victimes, qui, seules et perdues, cherchent à retrouver non pas LEUR chemin, mais UN chemin, n’importe lequel pour peu qu’une âme bienveillante les accompagne. Si cette victime est mineure, et si en plus les faits ont été commis avant la “maturité sexuelle”, laquelle se situe , il me semble, autour de 15 ans, alors, les dégâts sur la personnalité et donc le comportement de la victime seront considérables.
    Les dommages et intérêts, absents dans le cas présent, ne sont pas seulement une manière de reconnaître la souffrance de la victime; c’est peut-être aussi pour notre société, un devoir thérapeutique. De nombreux détenus sont aujourd’hui incarcérés pour violences sexuelles, ne sont pas considérés comme malades. Pour quelle raison, s’ils sont reconnus coupables par un jury, se voient-ils dégagés de toute obligation financière?
    La victime et sa famille paient l’avocat, et ne sont aucunement soutenus par qui que ce soit.
    Ce silence hurlant des victimes n’est qu’un aspect de la question. Il nous appartient à tous et toutes de soutenir la justice. Celle qui punit et celle qui récompense, celle qui soutient mais qui aussi baisse les bras devant l’immensité de la tâche. Les prisons françaises sont surpeuplées et malsaines, on n’y peut plus caser tous ceux que l’on voudrait y mettre, alors la reconnaissance financière…

  • Ça faisait longtemps que j’attendais de lire un point de vue comme celui la, alors merci! Je suis malheureusement de ton avis, malheureusement car j’aimerais tant qu’il n’en soit plus ainsi! Et que les agresseurs soient soignés et punis a a hauteur de ce qu’ils ont fait, que donc l’agression soit reconnue et qu’elle soit attribuée a l’auteur et non a une invraissanblable faute de la victime! Que les victimes soient écoutés et respectés et que leurs droits soient préservés plutôt que sacagé au nom d’une justice qui n’est même pas faite!…

  • La perversité est partout dans ce système. Quand je lis que l’avocate de la défense parle du “jeune homme” … j’ai envie de dire saloperie non pas “le jeune homme”, espèce de manipulatrice, mais L’ENFANT !! “Le coeur sur la main”, oui, mais pas le sien

  • Je ne l’avais pas précisé avant, mais je me suis replongée dans tes articles calamity gen, et je suis ravie que tu sois revenue écrire chez nous, réellement.

    C’est encore et toujours un vrai plaisir que de te lire, surtout lorsque le sujet que tu évoques est délicat à aborder et que tu parviens à rendre ce qui est déjà critique, accablant, de sorte qu’on ne peut pas rester indifférente aux injustices trop nombreuses de ce monde, et de notre société en particulier. Bravo, et merci.

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