Culture

Augustine ou l’hystérie

A l’occasion de la sortie, le 7 novembre dernier, du premier film d’Alice Winocour – « Augustine » -avec Vincent Lindon dans le rôle de « Monsieur » Charcot (1825-1893) et la chanteuse-actrice (voire actrice-chanteuse) Soko en Augustine, je me suis intéressée de près au sujet fascinant de l’hystérie, maladie impressionnante et trop mal connue, initialement dévolue aux femmes.

Augustine ou l’hystérieDéjà, en 2011, David Cronenberg, avec A Dangerous Method, avait traité de l’hystérie en relatant la rencontre entre Carl J. Jung et Sigmund Freud, autour de la thérapie de Sabina Spielrein, d’abord patiente, puis maîtresse de Jung, et enfin première femme psychanalyste.

Les mimiques de Keira Knightley m’ont beaucoup plus troublées que celles de Soko, qui joue plus à l’économie et avec une sorte d’innocence brute, ce qui tient peut-être à la différence d’origines sociales des deux personnages, qui avaient aussi une vingtaine d’années de différence.

Curieusement, j’avais de l’hystérie une représentation plus édulcorée à travers le fameux tableau d’André Brouillet (1887) immortalisant le professeur Jean-Martin Charcot et sa patiente la plus connue, Marie Wittmann, surnommée Blanche. Lors d’une de ses célèbres séances du mardi, Charcot reproduisait en public sous hypnose les symptômes hystériques pour en étudier les mécanismes.

Moins connue que Blanche, Louise Augustine Gleizes est une des patientes hystériques de La Salpêtrière où elle est admise en 1875 à l’âge de 15 ans. Si Blanche présentait des crises d’une remarquable régularité comme « une mécanique de précision », Augustine présentait des troubles polymorphes et trompeurs, comme les célèbres crises pseudo-épileptiques ou les comas artificiels, mais aussi des paralysies (le « clin d’œil de l’hystérique » évoqué dans le film) ou des troubles de la parole ou de la sensibilité (le bras d’Augustine traversé par une aiguille).

Sa jeunesse et sa beauté en fit la plus photographiée par Paul Regnard, médecin et photographe de l’entourage de Charcot. Ce dernier se servit énormément de la photographie naissante et des talents artistiques de ses collaborateurs pour fixer les fameuses crises, ce qui constitue un remarquable vivier de documentation. Après une amélioration transitoire, la récidive amène Augustine devant le docteur Charcot.

Placée en nourrice très tôt, puis en pension religieuse, Augustine a connu dès son plus jeune âge des châtiments corporels. Victime d’attouchements à 10 ans, elle est violée à 13. En décembre 1878, les crises disparaissent sans qu’on sache pourquoi. Augustine quitte le service et continue à vivre à La Salpêtrière, employée comme femme de service, pendant les mois suivants. Augustine finit par se rebeller contre son statut de « vedette » et s’échappe de La Salpêtrière. Elle disparait totalement et la date de son décès reste inconnue.

A la suite de plusieurs lectures, j’en suis venue à penser que malgré l’indifférence apparente de Charcot vis-à-vis de ses patientes, l’appréhension de l’hystérie au cours des siècles a fait un sacré chemin. Si le docteur Paul Briquet a, dans son ouvrage de référence Traité de l’hystérie en 1859, avancé l’idée selon laquelle les hommes aussi pouvaient être hystériques, la théorie d’Hippocrate a longtemps marqué les consciences. En effet, c’est ce médecin grec qui, au IVe siècle avant JC, est à l’origine du terme, dérivé du grec hystera, signifiant « utérus », ou « matrice ».

On se posa longtemps la question de savoir si l’hystérie était une maladie comme les autres et même si elle était réellement une maladie, à cause de cette théâtralité des patients. D’ailleurs, autrefois, l’hystérique était qualifiée de “grande simulatrice”.

Avec le début de l’ère chrétienne, l’hystérie quitta peu à peu le domaine de la médecine pour tomber dans le mysticisme et ainsi prendre un caractère de punition divine qu’elle gardera pendant des siècles. Ainsi, au Moyen Âge, les hystériques étaient qualifiées de sorcières et brûlées sur le bûcher.

C’est au XVIIème siècle qu’un tournant est marqué. Les progrès de la science vont finir par faire triompher la théorie cérébrale, engendrant un changement dans les soins jusque là assez radicaux (excision, retrait des ovaires ou brûlure du clitoris au fer rouge, mais aussi massage de la vulve…). Il sera désormais admis que l’hystérie est une maladie nerveuse.

Le puritanisme de l’époque Victorienne amplifia le phénomène, en condamnant sévèrement les femmes qui montraient le moindre signe de désir. Il faut donc agir en prônant une éducation vertueuse et une vie saine (sic). A la fin du XIXème siècle, Charcot va donner à l’hystérie un statut plus précis en lui attribuant une origine traumatique. Il va développer le concept de névrose, terme introduit par l’Ecossais William Cullen.

On peut dire que Charcot est partie prenante dans la fondation de la psychanalyse car, c’est suite à un séjour dans son service en 1885, que Freud, fervent admirateur du médecin français, publiera les Etudes sur l’hystérie en 1895 avec son confrère Josef Breuer, texte essentiel.

Aujourd’hui, on ne parle quasiment plus d’hystérie mais de troubles psychosomatiques. En même temps que les médecins s’intéressaient de moins en moins à la maladie, elle s’est raréfiée. Cela a ainsi donné lieu à diverses interprétations faisant le lien entre l’évolution des rapports sociaux et la mort de l’hystérie.

On évoque l’émancipation de la femme comme principale responsable de cette disparition. Dans l’hystérie, c’était le corps qui parlait. Cette affection touchait plus particulièrement ceux qui n’ont pas trop la parole, c’est à dire les jeunes filles et les femmes plus souvent que les hommes.

Ses crises disparues, Augustine alias Soko, assume alors totalement son désir pour Charcot, en passant à l’acte. Ce qui n’est surement qu’une figure de style cinématographique, exprime parfaitement le dilemme de l’hystérique et par là-même de la condition féminine, tiraillée entre ses pulsions sexuelles et la maitrise de cette liberté.

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