Coeur

Ah Muse… moi ?

Article sélectionné par Nouvelle 30naire lors de sa semaine de rédaction en chef 

Je pianotais des doigts sur la table, et tenais dans l’autre main une coupe d’un affreux champagne trop vert. Je tentais de trouver dans la foule des invités quelques têtes connues.

Ah Muse… moi ?J’échangeais quelques mots avec le père du marié. Les compliments d’usage, la beauté de la mariée, l’élégance de son fils, la salle si rustique, le discours du maire si drôle… Je me perdais en banalités pour ne pas rester l’esseulée, perchée sur ses talons, qui vidait coupe sur coupe pour se donner une certaine contenance.

A qui parler ? Que faire, pour ne pas avoir l’air de s’ennuyer ferme ? Comment repousser l’angoissante sensation d’être trop seule dans ce monde de couples ? Saluer les mariés, les accaparer le temps d’un verre à leur santé. Sourire à la grand-mère, aider la mémé à s’asseoir, faire passer l’assiette de petits fours. Sourire encore, boire à nouveau…

Une cigarette pour casser le rythme de la valse des flûtes de champagne vidées. Peut-être qu’au bout de dix coupes, le serveur ne me reconnaîtra plus, ou qu’à force de faire couler ces bulles en moi, je noierai la culpabilité qui m’assaille quand je lui tends à nouveau ma flûte ?

Soudain, je découvris un homme qui lui avait la parade. Il tenait tant et si bien son rôle, qu’on aurait pu croire qu’il avait été engagé par les mariés. Il portait une chemise noire, un pantalon qui, en y regardant de plus près, n’était qu’un simple jean foncé. Il ne chaussait pas les mocassins de rigueur, mais une paire de Vans foncées.

Je décidai de lui piquer sa technique, et de mitrailler tout ce petit monde qui fourmillait. Clic, clac ! C’est dans la boîte ! Tous semblaient avoir leur place, leur rôle à jouer, sauf lui et moi. Le marié cherche sa toute neuve femme. La mariée soupire en voyant l’état de son jupon. La belle mère houspille le traiteur. La grand-mère avale tous les macarons à la fraise. Je mitraille en rafale. Je les immortalise. La mariée minaude. Le marié est ivre. La témoin de la mariée raconte avec force de détails l’enterrement de vie de jeune fille.

Soudain je la vis… Elle grimpait dangereusement sur une chaise pour être dans ma ligne de mire. Elle faisait mine de passer devant moi sans voir l’objectif. Elle devint de plus en plus insistante. S’invitant davantage sur les différentes photos, l’air détaché mais le sourire aux lèvres comme un trophée. Son manège durait et m’amusait beaucoup.

Je l’invitais à venir seule devant l’objectif. Elle se tenait maladroitement face à moi. Elle soulevait son jupon et laissait apparaître une paire de baskets plus très blanches. Elle se forçait à sourire à l’objectif de toutes ses dents. Elle a dans le regard cette malice éclatante, et la certitude d’être magnifique. A 5 ans, on l’est forcément, on ne se pose même pas la question, c’est évident.

Le photographe à la chemise noire de l’autre côté de la pièce a immortalisé le moment. Je faisais face à cette starlette décadente en puissance et je souriais à mon tour de toutes mes dents. “L’arroseuse arrosée a sorti son ciré” comme dirait cette très chère Anna Gavalda. J’ai demandé son prénom à cette petite princesse au jupon de tulle et genoux écorchés. La minuscule Octavie a couru vers son père, qui n’était autre que le photographe d’en face.

Je vins à leur rencontre, je lui montrais les clichés de sa starlette de fille, et lui me fit découvrir cet instant qu’il m’avait volé plus tôt. Je me vis, avec un grand sourire qui se dissimulait à peine derrière le boîtier de mon appareil. Gênée, je réorientais la conversation sur sa fillette. Je la complimentais, et lui demandais son âge. Celle-ci, me dit de but en blanc : « Tu sais mon papa n’a pas d’amoureuse, il est tout seul ». Cette fois-ci, c’est lui qui a manqué de s’étouffer avec son petit four. « Non, il est pas tout seul, il t’a toi ? » Argument normalement infaillible pour les petites filles en phase oedipienne, chose qu’elle ne semblait pas connaître.

Elle m’expliqua alors : « Oui, mais moi c’est pas pareil, je suis sa muse, pas son amoureuse, c’est mieux d’être une muse, tu vois, car c’est plus grand que l’amour ». Merci fillette, j’y songerai, quand je serai grande, je serai muse, ou je ne serai pas…

Certaines personnes portent en elles,
d’une manière inexorable,
le compte à rebours du saccage intime.

David Foenkinos

 (cc) Βethan

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