Histoires

Lettre au Trésor

Article sélectionné par electricalstorm lors de semaine de rédac’chef !

Cher Trésor, j’ai bien reçu ton courrier, je te remercie. Tu es d’une constance et d’une fidélité à toute épreuve, cela fait chaud au cœur. Non, ne sois pas modeste : nombreux auraient abandonné après 10 ans de bénéfice nul, voire même de somme à débourser. Mais pas toi. Tu as continué, imperturbable, à m’envoyer ton courrier annuel, qui, tu le sais pourtant, ne te rapportera pas un rond et peut-être même te coûtera un peu plus que le timbre. Ta persévérance t’honore.

Lettre au TrésorJ’ai donc le plaisir de t’annoncer que ta rigueur consciencieuse, et, j’ose espérer, affectueuse, va enfin être récompensée. Tout ceci n’aura pas été vain. Cette année sera la consécration de tous tes efforts puisque tu vas recevoir la juste rémunération à laquelle tu as droit.

Oui, trésor, tu as bien compris : pour la première fois ce courrier que tu me destines à moi et à aucune autre, ce formulaire que tu prends même la peine, dans ton infinie délicatesse, de remplir à ma place pour me ménager, va te rapporter quelque chose. Et quand je dis quelque chose… crois-moi, tu vas être content.

Oui, je vais m’acquitter d’une somme que tu jugeras bon de me communiquer ultérieurement, dans un de tes billets doux aux couleurs délicates. Et tu auras la joie d’entrer un vrai nombre dans la colonne de droite, tu sais ta préférée ?

Pas un minable petit zéro, ni même un nombre digne de ce nom qu’un signe moins vient lâchement assassiner, sans lui laisser la moindre chance d’exister dans cette espace vierge, le reléguant dans la colonne maudite, celle de gauche dont on ne prononce pas le nom dans ta maison.

Non, cette fois, tu vas pouvoir combiner un magnifique nombre composé de, tiens-toi bien, quatre chiffres. Parole d’honneur. Vas-y, pleure, hurle, laisse libre court à ton émotion : c’est cadeau.

Ta joie retombant quelque peu, je sais bien ce qui te préoccupe, maintenant. Tu te demandes pour quelle raison je t’ai prévenu, au risque de gâcher une surprise, qui aurait été absolument incroyable tellement qu’elle était inattendue. C’est que je voulais que tu savoures la nouvelle.

Que tu en saisisses toute la portée, que tu laisses cette douce certitude s’emparer de toi, et croître jour après jour dans ton petit cœur si souvent privé de joie. Je voulais que l’ivresse du travail accompli, le bonheur d’une prière enfin exaucée ait tout le temps de s’installer dans tes pensées et qu’elle illumine tous les jours qu’il te reste à attendre avant un dénouement que tu sais d’ores et déjà heureux. Ça me fait plaisir.

Et puis surtout, je voulais que tu prennes la mesure de l’évènement, que tu t’en délectes tant que tu peux. Car je suis au regret de t’informer qu’il en sera tout autrement l’année prochaine. Tu m’en vois navrée. C’est pourquoi tu dois commencer dès aujourd’hui à profiter de cet état de faits qui ne peut être qu’éphémère.

Vois-tu, cet emploi tant chéri par ma mère et par toi, qui te faisait même un pied de nez avec son épargne défiscalisée, le coquin, mais qu’au fond tu aimais quand même, il s’en est allé. Oh, pas de son plein gré, tu t’en doutes bien. Je l’ai répudié.

Je sais qu’à cet instant tu me détestes, et pourtant je sais aussi que tu me pardonneras, et que l’année prochaine tu m’enverras un courrier, la mort dans l’âme et la rage au ventre certes, mais tu l’enverras, comme un traité de paix, comme un message de tendresse, malmenée mais intacte. Tu ne failliras pas.

Cher trésor, tu l’auras compris, cette année est la tienne, celle de ton triomphe éclatant, de la récompense de ta charmante fidélité. Profites, n’attends pas demain. Cueille dès aujourd’hui les bénéfices de tes lettres.

Avec mon plus beau numéro fiscal,

Laurie.

À lire sur http://les-pages-a-venir.over-blog.com

(cc) stevendepolo

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