Coeur

Le cercueil de l’amitié

Une solitude intense s’était emparée de moi. Seule, au milieu d’un bain de foule, je restais stoïque, inapte à me confondre avec mon propre environnement. Il y a peu, le syndrome de la page blanche m’avait frappée de plein fouet. Aujourd’hui enfin, la tristesse avait été le moteur de mon inspiration.

Le cercueil de l’amitiéJe n’arrive plus à écrire. Je ne comprends pas. Je fais des efforts pour m’investir, je me mets en position d’écriture, assise, l’ordinateur sur les genoux dans l’espoir que le syndrome de la page blanche ne refasse plus surface mais, c’est plus fort que moi. Je bloque.

Mes sentiments, mes impressions, mes envies restent cloitrées dans mon corps, impossible d’y associer des mots, de formuler des phrases cohérentes. Je regarde la ponctuation, la stylistique, la conjugaison. Je suis frustrée par ce nouveau changement qui s’est imposé à moi.

Les doigts glissent sur le clavier, effacent les mots. Rien de très productif n’arrive à sortir de ma tête. Quel sujet aborder ? L’amitié ?

Sujet réellement sensible ces derniers temps. On va dire que question amitié je ne fais pas le poids, des amitiés non réciproques, alternées… Du coup je me questionne sur ce terme qui me paraît aujourd’hui bien flou. Un changement dû à la société de nos jours ? A ces relations à courts termes qui n’engendrent absolument aucun attachement ?

Je suis usée de tout cela, de tous ces reproches que l’on peut me faire. De tout ce non rien des autres qui ne cherchent même pas à me contacter. Fatiguée du rapport si compliqué que j’ai avec autrui, de ce manque d’amour que je porte à moi-même avec mépris, de cette aigreur que je rumine sans cesse…

Une fois encore, ce sentiment d’angoisse m’avait pris la veille, après quelques semaines de « désociabilisation » et malgré quelques soirées festives, je n’arrivais plus à communiquer. Jalouse de cette facilité qu’avaient les autres à tisser des liens entre eux, à créer de véritables réseaux communautaires.

L’ordinateur sur le côté, les yeux fixés sur le plafond fissuré, je ne cessais d’observer ces veines blanches dans l’espoir de ne plus penser.  Personne. Il n’y avait personne qui pouvait se soucier de moi. Était-ce égoïste ou exigeant de ma part ?

Malgré mes efforts considérables pour devenir un Moi meilleur, le Monstre était revenu, cognant de plus fort, ramenant avec lui le sentiment de paranoïa, d’angoisse et de tristesse. J’étais emmurée en moi-même avec cet apriori certain que personne n’écouterait jamais ce que j’avais à dire. Depuis ma rupture, tous liens extérieurs conduisaient à un échec et ce fatalisme un temps évincé revenait aux grands galops.

L’envie de me planter ce couteau dans les veines avait été instinctif. J’aurais voulu l’espace d’un instant réfréner cette colère grandissante. Hors de contrôle, elle semblait se répandre comme un poison dans mon corps. J’avais ce désir intense de me faire violence, de découper ma chair aux ciseaux pour mieux souffrir encore. Étayer ce corps pitoyable par le biais de nouvelles cicatrices pour satisfaire mon égo inexistant. Mais mon corps semblait s’enfoncer un peu plus dans le matelas et je devenais trop lourde pour effectuer le moindre geste. Le cerveau en ébullition, les membres paralysés par la douleur, je commençais à m’endormir dans mon propre cercueil. Il était inutile de meurtrir un corps aux tissus nécrosés, pourri par le temps et la rancœur. Doucement, je sentis mon corps descendre dans les limbes. La lumière s’amenuisait petit à petit jusqu’à ce que l’obscurité m’envahisse totalement. Un coup. Deux coups. Trois coups de pelle.

Je pouvais sentir la terre fraichement retournée s’infiltrer à travers les blessures de l’ébène. Inconfortablement installée, je me mis à me retourner dans ma tombe. La poussière s’immisça aussitôt dans mes orifices et engorgea douloureusement mes poumons.  J’étouffais. Contre toute attente, je n’eus aucune envie de me voir mourir et avec une détermination déconcertante, je me mis à griffer les parois du cercueil dans l’espoir de voir la lumière du jour.  Un coup. Deux coups. Trois coups de pelle.

Et avec la terre qui me recouvrait, les ténèbres fourmillaient. Je pouvais entendre les vers se déplacer autour de moi. Dans la panique la plus totale, je me cassais plusieurs ongles, en retournais un. Je me mis à taper du pied dans l’espoir de sortir de ma « boite » mais il n’y avait rien à faire. Et tandis que je me débattais comme un diable, je pouvais me sentir grouiller de l’intérieur, comme si la décomposition avancée de mon corps favorisait le développement de ces vulgaires lombrics.

Un coup. Deux coups. Trois coups de pelle.

Le Monstre allait venir me chercher car j’étais entrain de mourir. Seule. Y’aurait-il seulement quelqu’un qui viendrait me chercher ?

(cc) S H O G – Q A T ™

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