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Chapitre 2. La Cité Triviale

 

-          Que s’est-il passé ? balbutia-t-elle encore toute secouée.

-          On s’casse d’ici au plus vite !

Chance ramassait ses affaires aux quatre coins de la chambre avec nervosité et inquiétude, il était en état de choc, comme elle. Ils devaient quitter les lieux au plus vite avant qu’on ne découvre le décès du roi.

-          Où sont les autres ?

-          Une minute ! s’écria-t-il en empoignant sa cape.

Il s’approcha d’elle et la prit par les épaules, il respira profondément et expliqua :

-          Mastéma, il faut que tu comprennes qu’ici nous sommes des Héléreides et que notre parole n’a aucune valeur. Si on découvre que le roi est mort en notre présence nous allons écoper de la guillotine ou du bucher, tu comprends ça ?

Des gouttes de sueurs se mirent à perler de son front.

-          Bon sang ! C’est toute l’armée que nous allons avoir sur le dos !

Il prit sa main et la tira hors de la chambre. Ils dévalèrent les marches de l’escalier à toute vitesse et empruntèrent un long couloir lumineux. Là, ils pénétrèrent dans « l’ascenseur sphérique » et descendirent de nombreux étages. Une fois en bas, ils sortirent par l’arrière de la Tour des Vents, là où se trouvaient les écuries. Van et Gabriel avaient déjà sellés les chevaux.

-          Où est Andromeda ? Demanda-t-il à Van.

-          Elle est allée récupérer le reste de nos affaires dans le Dragodakhos. Elle sera bientôt là, vous avez tout pris ?

-          Oui, mais…

Il fit un mouvement de tête vers la droite lui signifiant qu’il voulait lui parler seul à seul. Ils s’éloignèrent alors de Mastéma et Gabriel.

-          Ecoute, je ne sais pas ce qu’il s’est passé là-haut…mais la mort du roi, Van ! Ce sont les Yevo-Génésis qui vont finir par nous tomber dessus si on continue comme ça !  

-          Chuuut… ! Il se passa la main sur le front, il paraissait dépassé par les évènements. Ecoute, je sais que c’est de la folie mais nous allons devoir nous réfugier dans la forêt d’Ixion[1], nous ne pouvons pas prendre le risque d’utiliser le vaisseau.  

Chance resta muet. Avait-il bien compris ce que venait de lui dire son ami ?

-          Qu…Quoi ?

-          Nous n’avons pas de temps à perdre, c’est le seul endroit à proximité d’Aggaïs qui ne soit pas habité par des anges…la nouvelle va se répandre comme une traînée de poudre…

-          Nous sommes perdus. Souffla-t-il pour lui-même.

-          Calme-toi, il ne faut pas céder à la panique ! Ce n’est qu’une fois là-bas que nous pourrons décider de la marche à suivre. Dépêche-toi d’aider les autres, Andromeda arrive.

Ils équipèrent leurs montures et tous prirent la direction de la forêt d’Ixion. Chance savait pertinemment qu’il s’agissait d’une mauvaise idée mais ils n’avaient pas le choix.

 

 

 

                                                                                    

Ils traversèrent une vallée verdoyante, entourée de montagnes enneigées. Chance resserra sa cape sur son cou et appréhenda les forêts froides de l’Est qui lui rappelaient son enfance…

 

1526

 

Chance descendit les marches du seul escalier en bois de la maison. Il s’attarda longuement sur la pièce principale dont l’ambiance générale dégageait une sensation de solitude et de pauvreté intense. Il n’y avait pas grand-chose de valeur dans cette minuscule pièce où se bousculaient bibliothèque, fauteuils, commodes, lits et malles de toutes sortes. La seule source de chaleur et de lumière provenait d’une grosse lampe à huile. Elle se trouvait au centre d’une vieille table où sa famille mangeait silencieusement. Le peu de nourriture ingérée était visqueux, presque immangeable. Sa sœur ainée tripotait de vieux restes dans son assiette, elle semblait dépitée. Son père se tourna vers lui – sa moustache noirâtre lui donnait un air encore plus sévère qu’il ne l’était déjà – et se leva brusquement, la chaise crissa sur le sol dans un vacarme assourdissant. Une fois à sa hauteur, il lui retourna une gifle magistrale.

-          Ta mère t’a appelé plusieurs fois ! La prochaine fois tu seras à l’heure !

Il ouvrit la porte d’entrée, l’empoigna brutalement par l’épaule et le jeta dehors en plein hiver. Charakea était une petite contrée boisée au sud de Seheirah. Leur maisonnette se situait en pleine montagne, là où les hivers étaient les plus rudes.

Pieds nus, il sentit le froid entrer à toute vitesse dans son pyjama. Il observa à travers la fenêtre sa mère hurler des paroles incompréhensibles. De là où il se trouvait, il pouvait entendre les cris et les pleurs de sa sœur. Il pouvait voir comment, avec acharnement et rage, son père frappait sa mère à coup de poings. Dans la bataille, elle avait réussi à le repousser contre la table mais sous le choc, la lampe à huile s’était renversée. Durant un instant, Chance ferma les yeux, les larmes se mirent à couler le long de ses joues. Puis, du haut de ses onze ans, il prit son courage à deux mains et pénétra dans la maison.

Sa mère s’écrasa de tout son long à ses pieds, le crâne fendu dans la longueur. L’ogre qu’il avait pour père se dirigea vers lui, une épaisse buche à la main, et en deux enjambés il s’empara de son col en hurlant :

-          Tout ça c’est de ta faute ! Tu n’es qu’un monstre ! Une erreur de la nature !

Sans attendre, Chance posa les mains sur le visage de son père et ils basculèrent tous deux en arrière.

Le petit garçon se releva, quelque peu sonné par la chute et regarda sa mère étendue sur le sol, le crâne fracassé ; sa sœur sanglotant dans un coin ; et enfin son père, dont le corps raidit par la mort trônait lamentablement au centre de la pièce.

 

Il fuyait la maison ce jour-là, en pyjama, en temps de guerre…Personne ne devrait connaître ce secret inavouable…

 

 

 

 

 

 

1536

 

Mahidaël jeta le cahier noir sur la table. Chance regarda l’objet et leva la tête vers son interlocuteur. Ce dernier était assis dans son fauteuil majestueux, dans un style Louis XVI très prétentieux. A ses côtés, se trouvait deux immenses bibliothèques et objets de grands luxes qu’il avait acquis grâce à sa fonction de marchand et de voleur. Le bureau auquel il était accoudé était en acajou, bois très prisé à Zébulkiah, tandis que le sol était recouvert d’un tapis pakistan fait main. Tout dans cette pièce dégageait la luxure et l’orgueil, si bien que Chance en eut mal à la tête.

-          Qu’est-ce que ça signifie ?

-          « Ce que ça signifie ? » Hmm, que la liste vient de s’agrandir.

Chance s’empara du cahier et le feuilleta, des dizaines de pages étaient recouvertes de noms, de lieux…Il n’était pas sur de bien comprendre. Mahidaël se mit à rire :

-          Ecoute-moi bien mon garçon, un don comme le tien ça s’entretient ! Tu recevras l’argent une fois le travail accompli.

-          Je veux des garanties. La moitié des noms contre les informations dont j’ai besoin, le reste, à la fin.

-          Des informations avant l’argent ?! Comme tu veux. Mais attention, personne ne doit savoir que tu travailles pour moi. Je veux que tu changes de nom, que tu ne laisses aucune trace derrière toi, qu’on ne puisse pas relier ces meurtres à moi. C’est capital. Est-ce clair, Uriel ?

-          Très.

Chance quitta le bureau de Mahidaël et se retrouva dans les rues bondées de Zébulkiah. Sa première victime se trouvait non loin de là, ainsi, une fois le travail fait, il retrouverait peut-être sa sœur…

 

-          Chance ?

-          M’oui ? Dit-il rêveur.

-          Je m’inquiète pour Van.

-          Andromeda…

Il baissa les yeux navré. Même après ce qu’il lui avait fait subir, Van avait toujours grâce à ses yeux. Il n’avait jamais compris l’attachement qu’elle éprouvait pour lui et ressentait une certaine jalousie à son égard. Van ancien Soldat de l’Elite[2] et Andromeda séraphin de première classe…Quel beau couple ! Pensa-t-il amèrement.

-          CHUT ! Gronda Gabriel au devant du groupe.

Ils arrêtèrent aussitôt leur monture, le doigt en l’air, Gabriel semblait avoir entendu quelque chose. Ils venaient tout juste d’arriver à la lisière de la forêt d’Ixion et en écoutant bien, un bruit sourd leur parvenait du bois. Chance resserra ses mains autour des rênes, son cœur se mit à battre la chamade, ils n’avaient rien à faire ici !

-          Van, on devrait partir !

Au moment où ce dernier se retourna pour le réprimander une créature impressionnante sortit de nulle part et sauta par-dessus un énorme tronc qui les séparait de la forêt. Dans la confusion la plus totale, les chevaux se mirent à cabrer, apeurés, et Mastéma perdit l’équilibre.

Le centaure, qui devait mesurer plus de deux mètres, se positionna fièrement devant eux. Il se mit à marteler le sol nerveusement lorsqu’il empoigna Mastéma d’un geste vif :

-          Vous êtes perdus ! Quittez les lieux ou elle mourra !

Il partit au galop et l’emporta avec lui sous les cris de Van et Gabriel. Médusé, Chance la regarda disparaître dans les bois, impuissant. Van descendit de son cheval à toute vitesse et se mit à courir derrière la créature.

-          Van, attends !

Mais ce dernier s’était déjà enfoncé dans les ténèbres…

 

 

 

 

Le centaure s’arrêta de galoper et lâcha Mastéma sur le sol. Elle releva la tête hagarde et regarda autour d’elle. La forêt dans laquelle elle se trouvait était à la fois dense et humide. Les arbres étaient recouverts de feuilles et de fleurs surdimensionnées, à ses pieds, l’herbe était drue, personne ne semblait avoir foulé cette végétation luxuriante.

-          Tu vas mourir pour votre insolence !

Elle en avait oublié l’animal et le dévisagea avec curiosité. Elle n’avait jamais vu de bête de la sorte : il avait un visage osseux, étrangement allongé, ses arcades sourcilières proéminentes creusaient d’avantage ses grosses billes noires faisant office d’yeux. Son museau de cheval était aplati et transpercé par une boucle en or, d’autres bijoux ornaient ses oreilles curieusement longues. Mais ce qui la perturbait le plus étaient les deux immenses cornes qui sortait de ses joues…Le centaure, de corpulence massive, se mit nerveusement à tourner autour d’elle, tapant sans cesse avec ses sabots, écrasant l’herbe fraîche, relevant la terre molle, secouant son épaisse crinière avec fureur. Il y avait chez cette créature, quelque chose de vif, de sauvage.

-          Réponds ! Que venez-vous faire ici ?!

-          Je…nous…mais qu’est-ce que vous êtes ?

Il fronça les sourcils et lui retourna une gifle si puissante qu’il lui fendit la lèvre.

-          Ton ignorance insulte mon peuple ! Tu mérites de…Il s’arrêta brusquement.

Elle venait de tomber à genoux, pliée en deux, sa vision se troublait petit à petit. Un mal de tête grandissant s’emparait d’elle. La gifle avait eu pour conséquence directe de déclencher une de ses visions incontrôlables.

 

Ses yeux se mirent à lui brûler, sa vision s’accélérait dans le temps, intensifiant la douleur. Les images se brouillèrent, elle sentit une brûlure déchirante au niveau de ses épaules. Complètement aveugle, elle essaya d’enlever sa combinaison sous l’effet de la montée de température.

 

Lorsque la vision s’arrêta enfin, il lui fallut quelques minutes pour reprendre ses esprits. En position fœtale, elle essuya ses larmes rouges et se redressa lentement. Elle prit alors conscience que le haut de sa combinaison blanche et rouge était sur ses hanches. Lorsqu’elle croisa les bras pour cacher sa poitrine, elle remarqua des brûlures sur ses épaules, en forme de cercles. Son cœur se mit à battre la chamade, que lui arrivait-il ?

-          Qui es-tu ? Questionna l’animal. Et qu’est-ce que ce pentacle fait à ton cou ?

Elle se rhabilla en silence, nauséeuse.

-          Je me sens mal…souffla-t-elle pour elle-même.

-          Ce pouvoir est trop grand pour toi.

Mastéma se releva vacillante et alla vomir plus loin. Le centaure clopina jusqu’à elle.

-          J’ai déjà vu cette chose que tu portes à ton cou. Les prêtresses de la forêt possèdent une pierre comme la tienne, mais elles en contrôlent les dons.

-          Je ne sais pas ce qui se passe avec ce truc. J’ai l’impression que mon estomac va éclater tellement j’ai mal…

-          Tu devrais t’asseoir et attendre que ça passe.

Elle se retourna vers lui, surprise de ce changement de personnalité, et se présenta simplement. Les tics nerveux qui parcouraient son corps semblèrent s’apaiser un instant quant il commença son monologue :

-          Je suis le seul dans cette région à connaître parfaitement le Lynkaï, c’est pour cela que je peux aisément communiquer avec toi. Mon savoir dépasse celui de ces Hophélias[3] prétentieux ! Et même si notre don dépend de la force de la Nature, nous pouvons rattraper les lacunes causées par l’Eternel.

Tu te trouves au cœur de la Forêt d’Ixion, entre la Terre des Anges et la Forêt de Haley. Je t’emmènerai voir les prêtresses lorsque le moment sera venu, tu auras ce dont tu as besoin. Ma cité fait partie d’une des trois cités triviales qui compose notre territoire, on l’appelle Cauros.

Autrefois, bien avant la guerre, personne ne pouvait y pénétrer car la forêt n’en était pas une, il s’agissait plutôt d’une mangrove. D’une immense mangrove, froide, dense et inhospitalière, du moins c’était ce que les peuples qui entouraient notre cité racontaient aux étrangers. Il y a si longtemps de cela, qui repenser me bouleverse… La mangrove était une sorte de rempart qui nous cachait du monde extérieur, préservant une nature hautement sacré. Ce qu’il y a de plus beau chez elle, c’est qu’elle innée, c’est un fait. Alors que nous acquérons de traditions, elle, elle est immortelle, siècles après siècles, elle est intacte et sa façon d’être n’a aucunement changé. Voilà ce qui l’a différencie des hommes. Ces hommes, avides de pouvoir et de conquêtes, assoiffés de sang et de carnage…Je parle bien sur de ces anges, imbus de leur personne et de leur statut que leur a attribué l’Eternel.

Durant des années, plus une seule goutte d’eau n’est tombée sur la Cité Triviale, la mangrove s’est asséchée et la terre est devenue praticable.

Il regarda Mastéma pour la première fois depuis qu’il contait son histoire et avoua :

-          Nous avons été envahis. Devant notre aspect animal et notre langage inconnus, ils en ont conclut que nous avions été créé pour les servir. Ils ont massacrés des milliers de centaures qui ne se pliaient pas à leurs lois. Durant la guerre nous avons été esclave de leur personne et de leur besoin, devenant de vulgaires bestiaux… Après notre révolte, une partie des douze Cités a affranchi l’esclavage des centaures. D’autres, à ce jour, n’ont rien changés à leur pratique.

Nous avons vécus des siècles d’esclavage et aujourd’hui, nous préservons le reste de notre civilisation à l’écart du monde brutal qui nous entoure. C’est pour cela que notre terre est dite « maudite », seule la mort pourra satisfaire les plus hardis.

Il s’arrêta et se leva brusquement.

-          Viens, je vais te montrer ce qu’aucun mortel n’a vu avant toi.

Mastéma le suivit, silencieuse, et ils s’enfoncèrent lentement dans les profondeurs de la forêt.

 


[1] Dans le mythe grec,  Ixion est le « père » de Centauros et par définition le créateur des centaures. Il est le prince des fourbes et des imposteurs. Il va commettre l’irréparable en jetant son beau-père dans un puits remplit de charbons ardents, qu’il avait préalablement creusé. Rejeté par tous, il est néanmoins pris en pitié par Zeus qui le convie à un banquet sur l’Olympe. Sans aucun scrupule, Ixion tente de charmer l’épouse de Zeus. Ce dernier le châtia donc en l’enchaînant à une roue enflammée qui tournait éternellement en Enfers. Lorsque Zeus eut vent des intentions d’Ixion, il façonna un nuage à l’effigie d’Héra. L’union d’Ixion et du nuage engendra Centauros, l’ancêtre des centaures.

[2] Un point ici sur l’organisation militaire lynkaenne :

Le grade le plus prestigieux est celui de Yevo-Génésis, il s’agit de la garde personnelle du Premier Roi de la capitale Lynka, à Seheirah la Grande / Le deuxième grade honorifique est celui de Soldat de l’Elite, qui comprend généralement des troupes cavalières surentrainées / Le troisième groupe est celui des Messagers, il concerne principalement les troupes de reconnaissances, les messagers, les espions… / Le quatrième groupe est celui des Troupes Auxiliaires / Enfin, le dernier groupe concerne la Légion et la Cavalerie.

[3] Une des nombreuses races d’ange vivant sur Lynka. Ils se situent principalement dans le sud-ouest de la Sphère, à Seheirah et Janaeya. 

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