fiction

Le Miroir de Minas

Assise dans le noir, devant son ordinateur, Esther cherchait un morceau à écouter. La seule lumière venait de l’écran, elle inondait sa personne d’un voile blanchâtre lui donnant l’impression d’être sur la scène de son ancien théâtre. Ce soir, elle était l’unique actrice de son propre film et pour le réaliser, il lui fallait une musique de fond. Un son qui pourrait la transporter dans la thématique principale de son œuvre.

Le Miroir de MinasElle tira une latte sur sa cigarette et rejeta la fumée sur l’écran. De la main droite, elle fit défiler sa playlist sur itunes, les albums se succédèrent lorsqu’elle s’arrêta sur l’album de Hans Zimmer. “528491″ serait une parfaite symphonie pour créer le monde dont elle avait besoin. Lorsqu’elle double-cliqua sur la piste 6, elle ferma les yeux.

La musique s’empara doucement d’elle et un pêle-mêle d’images douloureuses lui revint : les projecteurs, les spectateurs en ébullition, son corps qui se contorsionne gracieusement au rythme de la musique, les pas de danse répétés à l’infini, saut, arabesque, pointe, balancé, saut, pirouette fouetté et pourtant, durant un instant, son corps se fige.

La symphonie transperçait son épiderme, la pénétrait tout entière jusqu’à lui donner la chair de poule. Les basses remontèrent dans son corps pour exploser à ses oreilles, son cœur s’accéléra. Les images défilaient toujours : la représentation au théâtre, le grand jeté, puis la chute. La douleur et le bruit sourd des os qui se brisent, ses cris qui se mêlent étrangement à ceux de la foule. L’échec.

Elle ouvrit les yeux dès que Betty poussa la porte de sa chambre. Instinctivement, cette dernière se dirigea vers les rideaux et les ouvrit à la volée.

- Il faut que tu sortes de ton trou ! Mais qu’est-ce que tu fous devant ton ordi depuis une semaine ?

- J’ai ce qu’on appelle le « syndrome de la page blanche ».

- Oui, oui, d’accord mais tu vas faire quelque chose de constructif aujourd’hui ou non ?

Elle battait ses cils de biche de manière excessive ce qui eut le don de l’énerver. C’était quoi ce regard grandiloquent qu’elle lui portait ?

Quoi ?

- Rien.

- Bin dis-le.

- Non.

- Alors casse-toi.

Elle savait très bien ce que pensait sa colocataire. Elle était une danseuse ratée et une piètre écrivain, pas foutue de finir tout ce qu’elle entreprenait. Betty posa son regard sur les cadavres de bière qui croulaient sous son bureau et ajouta :

J’appelle ta mère.

Elle quitta la pièce et partit dans le salon. Esther bondit littéralement de sa chaise et la poursuivit dans l’appartement.

Qu’est-ce que tu fous ? cria-t-elle complètement agacée. Ca va pas ou non ?! Ma mère va criser, revient bordel !

Betty s’empara du téléphone et Esther le reposa brutalement.

- Ne te mêle pas de mes affaires !

- Il faut que tu sortes ! Que tu prennes l’air ! Que tu t’occupes autrement !

- Que je m’envoie en l’air avec Marvin, le stagiaire ? Ou que j’écarte les cuisses dès que mes ex m’envoient un texto.

- Que tu peux être conne parfois !

- Et toi si pute !

Arrête de te la jouer « drama », la période ado est révolue chérie ! Entre nous, je comprends mieux pourquoi tes amis ne te parlent plus !

- Je me casse !

- Très bien ! Une bonne chose de faite aujourd’hui ! J’espère que tu ne décomposeras pas à la vue du soleil !

Esther prit son sac et partit en claquant la porte. Elle chercha ses clés de voiture et monta dans vieille Renault. Elle roula durant près de vingt minutes avant d’arriver à destination.

En haut du pont, elle contempla le paysage hivernal du Lac Parkinson. En ce dimanche grisâtre, personne ne se baladait sur les routes du parc avoisinant le lac. Le vent emportait des flocons de neiges plus bas. Les arbres morts semblaient sillonner les alentours du lac gelé comme des défunts à la dérive, leurs bras tortueux formaient des angles étranges, inquiétants presque. Elle pouvait entendre “Waiting for a train” résonner dans ses oreilles lorsqu’elle monta sur le rebord en pierre enneigé. Elle s’éleva, droite comme un i, et regarda plus bas, à quelques 150 mètres de profondeur. Irrésistiblement, elle fut attirée par le vide et son cœur s’emballa brutalement dans sa poitrine. Il s’efforçait de marteler de plus en plus fort comme pour la retenir inexorablement du néant.

Elle se remémora tous ses échecs : la danse, la chute, l’alcoolisme temporaire, les années à courir après une putain de publication, des nuits à écrire son histoire qui ne rimait à rien. La solitude, les cicatrices, les larmes, le regret. La naissance du monstre, l’enchaînement et le repli sur soi-même. Un grand bordel si récurrent qu’il était temps d’en finir. Il était temps de faire le grand saut. Elle déglutit péniblement à cause du froid, sentit l’air glacial s’engouffrer dans sa gorge pour la faire tousser. Son téléphone retentit.

Esther hésita. Il sonna plusieurs fois. Elle ne répondit pas. Un bip. Deux bips. Trois bips. Quatre bips. Qui pouvait bien la harceler de textos ? Elle se risqua à jeter un coup d’œil. Micha, son frère, lui avait envoyé quatre textos. Ils ne se parlaient plus depuis des mois, elle ne comprenait pas ses appels. Elle décoda le premier et son cœur glissa dans son estomac.

« Maman a eu un accident. Très grave, magne-toi. RDV à l’hôpital du centre ».

Elle se sentit complètement stupide, pathétique même, sur ce pont. Elle reprit ses esprits et voulu faire marche arrière. C’était malheureusement sans compter sur sa jambe bancale et la paroi glissante du muret. Elle s’effondra sur le rebord et voulut se raccrocher à quelque chose mais ses mains ne rencontrèrent que du vent. La jeune fille poussa un hurlement terrifiant. Son corps tombait dans le vide à une vitesse vertigineuse, elle ferma les yeux. La terre allait l’engloutir comme une vorace, elle avait soif de sang.

Elle s’écrasa si violemment sur le sol que son corps se disloqua telle une poupée de chiffon. Son crâne s’explosa sur la glace comme un fruit mûr et dessina une trainée vermeille sur le sol. Son voyage venait de se terminer…

Esther ouvrit les yeux brusquement. Sa tête lui faisait un mal de chien, elle avait l’impression d’avoir une énorme gueule de bois doublé d’un traumatisme crânien. Elle porta ses mains à son visage et se massa le front. Ses souvenirs étaient confus et la douleur semblait s’intensifier à chacune de ses pensées. Elle observa le lieu où elle se trouvait et sentit un malaise inconnu la submerger.

Elle était dans sa chambre, mais dans une version bien plus glauque. Les murs jaune étaient salis et fissurés de part en part. La moisissure s’était propagée dans tous les recoins de la pièce. À gauche, le bureau était défoncé, la chaise brisée. Les étagères avaient été fracassées, les livres déchirés et jetés sur le sol. À sa droite, la commode noircie avait été à moitié consumée par le feu. Des cigarettes par dizaines remplissaient le cendrier, des taches de cafés parcouraient le bureau en bordel… L’unique source de lumière venait de son ordinateur, ouvert sur Word, dont la page principale était blanche. Elle ne prit conscience de son état que quelques minutes après. Elle baignait dans son sang et l’urine, littéralement scotchée devant l’écran. Elle ne se souvenait plus pourquoi elle avait mouillé son pantalon. Du sang gouttait de son menton à ses jambes, s’écrasait par terre dans un « flop – flop » continu. Esther regarda le sol recouvert de neige, pourquoi y’avait-il de la neige dans sa chambre ? Elle n’éprouvait aucune douleur, aucune sensibilité face à la température glaciale de la pièce et alors qu’elle portait ses doigts à sa bouche, elle entendit comme une respiration derrière elle. Elle n’osa pas bouger, la peur la paralysait et malgré tout ses lèvres laissèrent échapper un « Betty ? » faiblement.

Derrière elle, « l’ombre » déglutit, fit d’étranges bruits de succions qui accélérèrent les battements de son cœur. Elle se retourna vivement et vit Betty, le regard interrogateur. Elle jouait avec ses cheveux blonds de manière déconcertante, depuis quand Betty était blonde ? Esther regarda sa chambre en parfait état et voulut s’expliquer quand sa colocataire lui coupa sec la parole :

- Arrête de fumer, tu veux ? Ta mère a appelé, elle passera ce week-end t’apporter les papiers de la voiture. J’dois y aller, Marvin m’attend à la cafet’.

- Betty ! Attends !

Mais celle-ci avait déjà quitté l’appartement. Avait-elle rêvé ? Halluciné ? Elle sortit de la chambre et s’empressa d’aller dans la salle de bain. Elle appuya sur l’interrupteur et se regarda dans la glace. Pas de cicatrices, pas de sang. « Je perds la boule » murmura-t-elle pour elle-même. Elle allait partir lorsqu’elle sentit une sensation étrange dans sa bouche, une de ses dents semblait branlante, elle s’approcha du miroir et arracha lentement une incisive. Ses mains se mirent à trembler, d’autres semblaient se déchausser.

- Putain, putain, putain…

Une, deux, trois, quatre. « tac, tac, tac, tac », comme dans un horrible cauchemar ses dents tombaient dans le lavabo les unes après les autres.

Le téléphone se mit à sonner dans le salon mais elle ne répondit pas, bien trop préoccupée par l’état de sa bouche. Le répondeur se mit en route et elle tendit instinctivement l’oreille :

“Schhhhhhht… schhhhhtttt… Esther… Ne sors pas. Reste à la maison avec moi… Schhhhhhtttt (bip – bip – bip)”

Stoïque, elle resta abasourdie par le message qu’elle venait d’écouter. Étourdie par la peur, elle recula jusqu’au mur et se laissa glisser au sol. Le stress et l’angoisse lui retournaient littéralement l’estomac, elle se sentait tremblante, fiévreuse même. Elle prit sa tête dans ses mains et se mit à sangloter doucement. Ce n’est qu’au bout d’une minute qu’elle sentit une chose étrange dans son dos.

Elle se retourna lentement et poussa un cri terrifiant en reculant. Des dizaines de bras sortaient du mur dont la surface était devenue mouvante. Ces « choses » semblaient coincées entre les parois de la salle de bain, et essayaient de l’engloutir dans cette marée de béton. Elles s’agrippaient à ses épaules, griffaient férocement sa peau comme pour arracher son enveloppe corporelle. Elle hurla de frayeur, se débattit comme une lionne pour s’échapper à l’emprise. Des mains s’enveloppèrent autour ses pieds, pressèrent douloureusement ses chevilles et tirèrent… Esther se mit à glisser sol, elle releva la tête et chercha des yeux une prise quelconque qui pourrait l’empêcher de sombrer.

À ce moment-là, la porte s’ouvrit dans un crissement strident, une petite fille pénétra dans la salle de bain. Vêtue d’une robe rose en toile et d’un tutu de danseuse, elle s’approcha d’elle curieusement. Ses gestes saccadés et les angles étranges que formaient son corps n’envisageaient rien de bon. Elle posa son visage frêle et couvert de bleue contre le sien et croassa :

- Tu as traversé le Miroir de Minas, il est trop tard… 

(cc) christing-O-

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