fiction

Chapitre 1. Le cimetière – partie 2

- Penses-tu que nous atteindrons Kérubin un jour ?
- Tout dépendra des paroles d’Yératel… Je… Ma mémoire reste incomplète pour l’instant…
- Ce n’est pas grave.

Chapitre 1. Le cimetière – partie 2La porte s’ouvrit brusquement et dévoila un homme inconnu. Ils sursautèrent tous deux et Gabriel se positionna devant Mastéma de façon protectrice.

L’homme, d’une trentaine d’années, était vêtu d’un kimono kaki et d’une culotte bouffante aux symboles japonisants. Il était pourvu de protège-épaules solides, de manches métalliques et de robustes jambières de cuir qui renforçaient plus encore son armure défensive. Sa main gantée de fer glissa sur son katana prudemment et il ajouta :

- Veuillez nous suivre, le roi Yératel souhaiterait s’entretenir avec vous.

Ils quittèrent le cockpit entourés par la garde personnelle du roi. Ils traversèrent une forêt de pins et débouchèrent sur un chemin de terre menant à la Cité Blanche d’Aggaïs. Lorsqu’ils franchirent la muraille de la cité, Mastéma ne put s’empêcher de contempler les immenses colonnes salomoniques [1] qui sillonnaient la ville de part en part. Ces colonnes atypiques en verre tourné faisaient office de demeures aux habitants d’Aggaïs. Forts et contreforts les rattachaient parfois les unes aux autres pour créer des arches grandioses, identifiables à des arcs-en-ciel incolores. Des arbres translucides aux formes noueuses parcouraient la totalité du site et dégageaient un parfum de fruit.

Ils parcoururent une cité silencieuse, dépourvue du moindre signe de vie. Le décès prématuré de Pétra avait été officiellement célébré deux jours auparavant et suivant la coutume, une semaine de deuil devait suivre l’enterrement. En étant Heleiréides, le roi leur avait fait la faveur d’un dernier adieu en privé. Ils arrivèrent au centre de la cité et furent écrasés par les vingt-cinq mètres de hauteur de la Tour des Vents [2]. Ce cylindre ovale en aluminium perforé était parcouru de cercles lumineux, semblable à un emboîtement d’auréoles saintes. Sa forme, suggérée par un réseau arachnéen, était un miroir d’éléments immatériels. L’intensité du vent se muait en impulsions électriques qui exposaient ou subtilisaient l’ossature de l’architecture pour la rendre éphémère dans l’espace.

Mastéma resta bouche bée face à cet édifice lorsqu’un homme attira son regard. Sur le perron de la Tour des Vents, elle reconnut Yératel. L’homme était très âgé, son visage marqué par l’usure du temps. Il caressa sa longue barbe blanche et plongea son regard électrique dans le sien. Il était majestueux vêtu de sa longue cape d’hermine… Arrivés à sa hauteur, les hommes de la garde personnelle du roi se courbèrent à l’unisson en guise de salut honorifique. Le roi acquiesça légèrement et se tourna vers eux. Van ne put s’empêcher d’exprimer ses plus sincères condoléances.

- La disparition de mon unique fille me brise le cœur et je sais que nous partageons la même douleur.

Peiné, il détourna son visage en larmes et les invita à entrer dans sa demeure. L’intérieur était d’une grande beauté, les matières les plus nobles s’y assemblaient avec goût : verre, ivoire, argent, or blanc, marbre… Éblouie par tant d’éclat, Mastéma cligna des yeux un moment. Ils traversèrent un couloir immaculé avant de pénétrer dans l’une des sphères lumineuses. Là, ils furent happés par une brume chaleureuse et se téléportèrent au dernier étage de la tour, dans les appartements privés du roi. Plusieurs serviteurs vinrent les débarrasser de leurs affaires lorsque le roi murmura :

- Je voudrais m’entretenir seul à seul avec Mastéma. Mes domestiques vont vous accompagner à vos chambres. Veuillez-nous excuser.

Prise au dépourvu, elle suivit le monarque en silence.


Dans son bureau ovale, elle observa une quantité impressionnante d’ouvrages (histoire, géographie, langue, musique, théologie, magie, sciences…) qui recouvraient les murs arrondis. Elle s’arrêta sur l’un d’eux, intitulé L’art de voir le paysage à l’encre noire, un ouvrage qui référait de très nombreuses toiles de Shi-ito, le peintre préféré de Pétra. Au centre de la pièce se trouvait un large bureau en verre encadré par deux chandeliers en argent. Des divans et des fauteuils confortables faisaient face à un gigantesque aquarium aux couleurs épurées. Yératel l’invita à s’assoir, il retira sa cape d’hermine et se positionna en face d’elle, les jambes croisées.

- Je sais ce que vous comptez faire.

À ces mots, elle resta interdite. Était-il sérieux ? Mal à l’aise, elle se mit à se dandiner dans ce fauteuil devenu trop moelleux.

- Pardon ? feinta-t-elle.

- Il est inutile de commencer ce genre de jeux par les temps qui courent. Je vous en prie, ne salissez pas ces jours déjà noirs.

Elle baissa les yeux, confuse. Il était le seul à pouvoir entendre ce qu’elle allait dire…

- Je suis désolée. Ma « naissance » remonte à il y a peu et malgré tout, mon destin est aussi clair que la sainte lumière de votre tour. Il y a trop de déséquilibre entre les forces positives et négatives. Pétra devait m’aider à rééquilibrer ces forces car elle en connaissait les secrets. Je ne suis que le messager qui doit rétablir le libre arbitre. Même si la position de l’Eternel est intouchable, car il n’en reste pas moins un dieu, il n’a pas à abuser de ses prérogatives au point d’enchaîner les âmes à son service. Sa religion est devenue le symbole même de l’esclavage et je ne puis accepter cela.

- Pétra savait-elle que vous aviez pour projet de tuer un dieu ?

- … Non. Elle l’ignorait. Tout comme les autres.

- Je ne tiens pas à savoir d’où te vient cette haine contre l’Eternel, ni quelles sont les véritables raisons de ce périple suicidaire. Mais, je dois t’avouer que tu es celle que j’attendais.

Silence.

Je sais ce qu’il va advenir de ce monde, parce que je le vois.

Dans sa chambre, Van jeta brutalement le reste de ses affaires au fond de la pièce. Il était énervé d’être ainsi mis à l’écart par le roi, lui qui le connaissait si bien. Andromeda fit soudain irruption dans la chambre ce qui eut le don de l’agacer un peu plus :

- Que fais-tu ici ?

- Van, tu devrais te calmer avec l’alcool… On s’inquiète tous de ton état, particulièrement Chance.

- Je n’ai pas envie d’entendre ça maintenant.

- Van, reprends-toi, le décès de Pétra était un accident…

- C’est FAUX ! Et tu le sais éperdument ! Ce sont les Gouverneurs qui l’ont tuée ! Ils savent ce qu’il se passe…

- Ce n’est pas de ta faute. C’est notre mission, notre destin d’accomplir la délivrance de Kérubin.

- Kérubin n’a pas besoin de nous… Elle n’avait pas besoin de Pétra non plus…

- Tu n’es qu’un idiot !

- Ferme-la ! beugla-t-il brusquement.

Il la repoussa brutalement contre la commode et mit sa main à sa dague. Sur le moment, elle sembla ne pas comprendre ce geste totalement absurde certes mais nécessaire pour lui. Il fallait la faire taire et l’alcool qui lui brûlait les veines décuplait ce sentiment de puissance. Hors de lui, il fit glisser la lame le long de sa gorge et balbutia ivre et fou de rage :

- Tu ne connaissais de rien de Pétra ! Rien de ce que j’ai l’obligation d’accomplir !

- Van ! Lâche-moi ! s’écria-t-elle en tentant de se dégager.

Et tandis qu’il continuait à lui cracher des abnégations confuses au visage, la lame s’avançait dangereusement de son cou. Lorsque la porte de la chambre s’ouvrit à la volée, Van sursauta instinctivement, laissant la dague trancher la chair avec précision. Le sang gicla sur son visage, s’écoula entre ses doigts avec volupté, faisant redescendre son taux d’alcoolémie à vitesse grand V. Au même moment, Chance s’agenouilla près d’Andromeda et murmura :

- Ne t’inquiète pas ! On va arranger ça…

La main sur la blessure d’Andromeda, Van tenta d’endiguer le sang qui s’échappait de sa plaie avec une facilité déconcertante. Il ferma les yeux et commença à murmurer en langue morte des formules médicinales. La plaie se résorba « comme par magie » pour apparaître sur son propre cou. Il avait cette capacité étrange d’absorber le mal des autres pour ensuite mieux se régénérer, une caractéristique propre aux anges guérisseurs.

- Ce n’est pas ce qui devait se passer… avoua-t-elle en s’éloignant de lui.

- Quoi ? s’écria-t-il encore sous le choc.

- Je n’ai pas vu ça…

- Tu as eu une vision et tu es quand même entrée ?! Tu es suicidaire ou quoi ?

- Je n’ai pas vu ça je te dis ! s’énerva-t-elle. Je n’ai pas vu ça ! C’est depuis l’arrivée de Mastéma… mes visions sont troublées…

- Ne recommence pas ! coupa-t-il.

- Je te dis qu’elle a une influence négative sur nous ! Pourquoi ne m’écoutes-tu jamais ?!

- TAIS-TOI !

- Excusez-moi.

Ils se retournèrent tous trois et tombèrent nez à nez avec Mastéma.


Tous réunis dans une minuscule pièce, ils observèrent Yératel inquiets. Le boudoir privé du roi était étroit, faiblement éclairé par des bougies à demi-consumées. De multiples tapis et étoffes grand luxe pendaient sur les murs, réduisant un peu plus l’espace qui les entouraient. Mastéma se sentait comme étouffée dans ce lieu confiné, son regard glissa lentement vers le roi, qui était allongé sur un divan, recouvert d’une couverture, la mine grisâtre, il paraissait mourant. Cinq minutes passèrent, longues, interminables, avant que ce dernier ne rompe le silence.- C’est ici que tout commence. Pour rétablir l’équilibre entre le Paradis et l’Enfer vous devez récupérer les six pierres du pentacle aux mains des Maîtres des Sens, installés aux quatre coins de Lynka, et vous rendre en terre sainte, à Kérubin. Là-bas, par la destruction du Sphinx Yrmin [3], votre quête prendra terme. Mais ce n’est pas tout, il vous faudra affronter maintes périples pour parvenir à vos fins, alors vos péchés seront absous. Cette quête n’est pas aisée mais je sens en vous une détermination sans équivoque…

- Que sont ces six pierres ?

- Elles correspondent aux cinq sens, la vue, l’odorat, l’ouïe, le goût et le toucher, cadeaux de l’Eternel pour les plus sages d’entre nous pour nous aider dans la lutte contre les Anges Infidèles. Ces pierres détiennent de grands pouvoirs, chacune à sa propre forme, ses propres codes. Elles sont très difficiles à manipuler, à utiliser dans leur intégralité. Mais une fois apprivoisées, elles sont d’une grande utilité et d’une grande force, elles vous permettront notamment de briser les chaînes du disque solaire d’Yrmin…

- Vous ne nous aviez pas parlé de six pierres ?

- La dernière m’est inconnue. Elle est à la fois multiple et unique. Elle change de forme, de caractéristique et de propriétaire selon son bon vouloir. Elle est une difficulté de plus à ajouter à votre quête.

Il se mit à tousser brusquement, une fois, deux fois, trois fois. Il déglutit avec peine, s’étrangla presque… Mastéma s’approcha de lui pour lui taper dans le dos mais il refusa d’un geste de main. Il empoigna une serviette dans sa poche et la porta à sa bouche. Les projections de sang sur le tissu eurent pour effet de rafraîchir l’atmosphère.

- Que se passe-t-il Yératel ? questionna Van.

- Le prix à payer pour être sage, lança-t-il d’une voix grasse. Tout don quel qu’il soit engendre un contre-don. C’est la loi sur Lynka, et même moi, je n’y échappe pas.

Son regard devenait opaque, sa respiration étrangement lente, quelque chose d’anormal était entrain de se produire.

- Mastéma. Prends la boite en acajou sur le meuble, désigna-t-il faiblement.

Elle s’empressa de la ramener au roi et de l’ouvrir pour lui. À l’intérieur se trouvait une perle de culture blanche qui avait été déposée délicatement sur un petit coussinet rouge.

- Cette pierre symbolise la vue. Son pouvoir t’appartient désormais.

Il lui montra le pentacle autour de son cou et ajouta :

- Le pentacle est le socle de ces pierres, il en canalise la force et le pouvoir. Lui et toi ne faites qu’un à présent. Tu ne pourras te détacher de lui et de ta quête, maintenant pose la pierre au centre du pentacle.

Elle regarda la pierre avec fascination et la posa sur le bijou. Instantanément sa respiration fut coupée, sa vision fut troublée et elle se sentit comme happée dans l’obscurité. Des images explosèrent dans sa tête, elle avait l’impression de feuilleter un immense album dont les prises se mêlaient entre elles sans aucun sens. Son rythme cardiaque s’accéléra, elle vit son corps s’écrouler sur le sol douloureusement. Les images étaient plus rapides, plus nombreuses.

Sans aucun contrôle, elle devenait spectatrice d’une pièce théâtrale hallucinante. Des larmes brûlantes se mirent à couler sur ses joues, la torture devenait irréelle. Elle avait la sensation monstrueuse qu’on lui plantait des aiguilles dans le globe oculaire si bien qu’elle envie de s’arracher les yeux avec les ongles. Des mains solides retenaient ses gestes incontrôlables lorsqu’enfin les images cessèrent petit à petit.

Elle arrêta de se débattre et se laissa glisser sur le carrelage en sueur où elle reprit une respiration plus lente. Elle porta un regard brûlant sur ses mains rouges et réalisa que des larmes de sang avaient roulé sur ses joues, expliquant peut-être une partie de sa douleur. Elle balbutia des mots incompréhensibles, comme sonnée, et leva difficilement les yeux vers ses compagnons. Ils semblaient tous horrifiés de la voir dans un état pareil mais quelque chose derrière eux attira son attention.

Le corps du roi avait une posture étrange sur le divan, avachi, le bras branlant sur le sol lui donnait l’impression étrange d’être mort. Elle se releva fébrile et tituba vers Yératel. Son visage cireux était tourné vers le ciel, ses yeux avaient roulés dans leurs orbites et sa bouche entrouverte la laissa interdite. La main de Van se posa sur son épaule :

- Nous devons partir d’ici le plus vite possible…

Le roi était mort.


Relire Le cimetière – partie 1

Pour connaître la suite, rendez-vous sur Absolution, page Facebook en construction.[1] À l’origine, il s’agit de colonnes en bois, le tournage salomonique désigne des spirales articulées sur elles-mêmes.[2] Je me suis fortement inspirée de la tour des vents à Yokohama, préfecture de Kanagawa, au Japon. La tour des vents est construite dans un milieu urbain qui connaît une croissance rapide. L’ancienne tour de ventilation de la gare routière de Yokohama, qui servait aussi de château d’eau, a été recouverte par un cylindre ovale d’aluminium perforé de 21 mètres de haut. La tour n’est jamais la même en raison de ses jeux de lumière qui la font se mouvoir dans la nuit japonaise, elle est l’incarnation de l’éphémère.

[3] Yrmin est la statue divine symbolisant l’Eternel. Entre les crocs de l’animal se trouve un disque solaire dont les chaînes représentent la main mise de l’Eternel sur ses créations, autrement dit le pouvoir du libre arbitre.

(cc)  keeva999

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