Histoires

Addict

Tout a commencé un jour de 1997. En bons pionniers, Mamour et moi nous sommes initiés à cette superbe application de tchat, qui permettaient de converser avec des gens du monde entier.

AddictEt, des gens du monde entier, il y en avait beaucoup ce jour-là, eux aussi sagement installés derrière leur ordinateur.

Car bien avant Facebook, il existait des sites de tchat. Et bien avant l’ADSL existait le modem qui chantonnait (faux) pendant plusieurs minutes avant d’aboutir à une connexion, ou pas. Un temps où une heure de connexion coûtait 15 francs, car oui, on parlait encore en francs…

Cachés derrière des lunettes noires virtuelles, des millions de gens clavardaient, comme diraient nos amis québécois. De tous pays, de toutes religions, et dans toutes les langues.

Après avoir soigneusement choisi un pseudo (nickname), je me suis retrouvée aux commandes pour la première fois, Mamour a dû m’encourager à taper la première phrase. J’ai tapé “allo, ça va ?”. Et là, miracle de la technique moderne, quelqu’un m’a répondu “oui, et toi ?”.

Donc, pour résumer, je venais de m’adresser à quelqu’un, un être humain visiblement doté du langage, et cette personne m’avait répondu. Un inconnu. Ce qui dans la vie quotidienne paraîtrait tout à fait inconvenant et incongru.

Emballée par cette première expérience concluante, je décidais de persévérer.

Après plusieurs séances régulières, je devins très copine avec Loulou, quadragénaire du Nouveau Brunswick, avec Tintin, trentenaire habitant à quelques kilomètres de chez moi, Doctor, quadragénaire suisse, et avec beaucoup d’autres, bref avec tout un tas de francophones qui habitaient dans tous les coins du globe. Ma vie devint trépidante. J’encourageais Loulou dans son nouveau travail, je soutenais Tintin qui avait des soucis d’argent, Nina nous racontait ses voyages, ceux qu’elles faisaient dans la vraie vie (irl), on parlait cinéma ou lecture. J’avais envie de parler un peu anglais ? Rien de plus simple, j’allais sur Calif ou Newyork et je m’incrustais dans une conversation.

Au bout de quelques semaines, je ne regardais plus du tout la télévision, je me connectais tous les soirs, plusieurs heures.

Dès que les enfants étaient couchés je me ruais sur l’ordinateur. Ma fréquence cardiaque fluctuait en fonction du degré de connectivité.

Le décalage horaire aidant, les conversations ne devenaient réellement intéressantes sur les canaux (channels) qu’à partir de 22 heures 30 ou 23 heures. À ce moment précis, commençait mon autre vie, celle qui me faisait voler au-dessus des océans, celle pendant laquelle ce que je disais était intéressant, celle pendant laquelle j’étais drôle, entourée et le plus souvent, attendue, on me demandait mon avis et on en tenait compte. Le rendez-vous incontournables avec mes amis virtuels, et pourtant bien réels, en chair et en os. Les conversations duraient des heures, deux au moins, je me couchais donc au minimum tous les jours à une heure du matin. Je ménageais toutefois quelques soirées pour Mamour, je me couchais alors à une heure raisonnable.

Les semaines passèrent, les mois passèrent. Je m’égarais sur des canaux plus généralistes, où certains fêtards m’accostaient frontalement grâce à la formule “asl” (age, sexe, location) ou “asv” (age, sexe, ville) pour les plus franchouillards. Je jetais sans ménagement ces malotrus d’une phrase aiguisée ou pire, je leur infligeais l’option “ignore”.

Un monde idéal dans lequel on parle avec ceux à qui on veut parler, on insulte des utilisateurs comme on n’oserait jamais le faire dans la vie réelle, et on ignore royalement tous ceux qui nous dérangent.

Je devins même “admin” de grands canaux. Le nec plus ultra. Le summum du privilège. Avec droit de vie ou de mort sur les utilisateurs (users), rappel au règlement en direct et en public pour les indisciplinés et bannissement plus ou moins long, voire définitif pour les cas graves. Le privilège qu’on ne demande pas, mais qu’on vous accorde, au mérite. Mon quart d’heure de gloire. La plénitude de la félicité.

Puis, un jour, après plusieurs mois, Mamour a compris qu’on s’éloignait un peu plus chaque soir. Ce bijou magnifique allait nous séparer. Le moment fût plus que délicat. Les discussions nombreuses, et houleuses. Et, pour finir, à sa demande et pour sauver ce qui pouvait encore l’être, j’acceptais de renoncer, immédiatement, sans préavis, et pour toujours, à ma vie virtuelle, celle où j’étais belle, drôle, et intelligente.

Ce fût terrible, je me souviens encore de cette première soirée devant la télé. Un comble de frustration. J’aurais pu rester deux heures devant la mire, cela m’aurait fait le même effet. Cela ressemblait à s’y méprendre à une déprime. Je vivais une minute après l’autre, une heure après l’autre. L’heure habituelle de la connexion était un déchirement muet chaque soir, d’autant plus que j’étais partie précipitamment sans faire mes adieux. Je m’employais à adopter les postures d’une vie normale, sans tchat. Chaque jour passé me paraissait une petite victoire. Je cultivais le muscle du renoncement.

Je fis une petite rechute, mamour s’en aperçu. Je redésinstallais tout. Penaude, comme un alcoolique pris en flagrant délit avec un litron de rouge. Contre toute attente, et après des semaines de pas de fourmis mentaux, en silence et sans rien y laissé paraître, j’y parvins.

Depuis, je m’interdis de tchatter. Je sais comment ça marche, je connais tous les codes de conduite. Plus jamais… quoique…

(cc) See-ming Lee 李思明 SML

6 Responses to “Addict”

  • Avatar of
    La Chieuse

    hoooooooo ma chérie comme je suis triste pour toi tu fais partie de ceux qui ont fait une over-net je sais j’en ai eu une fois ^^

    Il faut savoir doser (je fais ma maman du web là) ^^

    Moi sans le net c’est simple je ne suis pas moi, j’aime la vie réelle car je fais ce que je veux quand je veux avec qui je veux voui voui voui. Mais ma vie webique je peux pas m’en passer plus de aller je vais être gentille 24h .

    Il me faut ma dose, il m’est arrivé des fois de trembler à l’idée d’ouvrir mon pc, là le souvenir des bêtises faites la veille me reviennent en mémoire, à la vue de mon mur facebook et de ma boite mail pleins de humm comment on dit déjà ….ha réponses à mes post écrit sous le coup de mon rosé….

    Merci pour ton partage, et n’oublie pas une vie sans le net c’est pas pire qu’une vie sans code wifi ^^ (geekette quand tu nous tient) ha je vais la twetter celle la ^^

    bisous H

  • C’est incroyable comme cet article est bien narré… il cite point par point nos débuts à tous, en allant jusqu’au pire du pire, ce que tu as appelé “le nec plus ultra” et qu’on considérait comme tel à l’époque : être admin d’un salon, c’était la super méga classe.

    J’ai commencé par Caramail, une période de flottement, et puis j’ai traîné des mois et des mois sur IRC…
    Heureusement, sans me souvenir quand et comment exactement, le jour où j’ai compris que je pouvais être aussi “exceptionnelle” derrière mon clavier qu’IRL, tous ces souvenirs appartiennent désormais au passé.

    Même si aujourd’hui, ce sont les réseaux sociaux qui ont pris la relève : d’abord MySpace puis Copains d’Avant, Facebook, Twitter, Tumblr… on n’est plus dupes de rien.

  • Merci, à toutes les 2.

    Oui rose H, irc, je m’appelle vero et je suis ircoolique :)

  • Avatar of
    La Chieuse

    Vous êtes déjà allée sur l’IRC de feu emule ? Je dis feu, car ce derniers aura fini dans ma corbeille ^^

  • Bonjooooooooooooooooour vero. :)

  • Et oui, ce qu’elle a pu être grisante cette phase de découverte d’internet ! J’ai commencé sur le tchat de voila. Ça doit bien faire 9 ans maintenant. Je me suis détachée peu à peu, en m’apercevant qu’une fois face à face, la magie s’effaçait, et que vivre 24h/24 devant un écran n’était bon ni pour ma ligne, ni pour mon teint, ni pour ma santé mentale.
    Aujourd’hui j’arrive à doser, à équilibrer les choses. Je garde du temps pour mes communautés : LadiesRoom et Les vieilles meufs. Je raconte les histoires de mes colliers surDevoirs de vacances, et lis mes mails matin le soir (en plus du boulot bien évidemment). Le reste, je le consacre aux gens réellement présents autour de moi.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>