Histoires

Expulsion imminente (ou presque) – 3°partie

Article sélectionné par Tevouille lors de sa semaine de Rédaction en Chef.

Depuis que je suis passée du côté de la barrière des personnes investies d’un savoir et d’une sagesse infinis pour la bonne et simple raison qu’elles ont enfanté, je ne peux que me gausser dédaigneusement lorsque je tombe sur une scène d’accouchement dans un film.

Expulsion imminente (ou presque) – 3°partieParce qu’on ne peut pas vraiment dire que les gars qui écrivent se foulent beaucoup pour coller à la réalité. En général, ça se passe comme ça :

1. La future maman vaque à ses occupations habituelles quand soudain : Oh mon Dieu ! Une contraction ! Toute petite, toute mignonne, on dirait que le bébé lui a juste donné un coup de pied. Mais non, elle, elle sait que le travail a commencé et qu’elle va accoucher, là, tout de suite, maintenant.

2. Branle-bas de combat ! Tout le monde court dans tous les sens, il n’y a pas une minute à perdre, le bébé arrive, le bébé arrive. Là, malgré l’urgence évidente, le couple prend le temps de s’arrêter de gesticuler quelques secondes, afin de s’exprimer mutuellement le bonheur qui les submerge devant l’imminence de l’agrandissement de leur famille.

3. Arrivée à la maternité en trombe, après un trajet en voiture à 130 dans les ruelles du centre-ville. Bilan de l’expédition : 4 piétons renversés dont une grand-mère qui fait un soleil sur le pare-brise, 2 terrasses de café et l’étal d’un marchand de primeurs emportés, sans compter les dommages collatéraux causés par les oranges répandues sur la route. Mais qui pourrait leur en vouloir en un tel moment ?

4. Le mari hurle dans le hall : « Viiite ! Ma femme est en train d’accoucher. » Avant même qu’il ait fini sa phrase, huit infirmières et trois médecins ont déjà collé la femme, occupée à faire le petit chien, sur un lit et l’emmène en salle de travail.

5. La femme a six contractions entre le hall et la salle de travail. Elle hurle, broie la main de son mari et insulte tout le monde.


6. À peine arrivée en salle de travail,
une sage-femme lui dit « Allez-y poussez ! On voit la tête ! ». La femme pousse deux fois. Le bébé est né. Il pleure, puis sa maman lui sort une phrase super philosophique qu’il écoute bien sagement en la regardant droit dans les yeux et en serrant son doigt.

Clap de fin. Tout le monde applaudit. Que c’est beau !

Mesdemoiselles, vous qui n’avez encore jamais souffert le martyre dans une chambre froide et stérile, pardonnez-moi de briser vos rêves, mais, dans la vraie vie, un accouchement c’est aux antipodes de ce genre de délires audiovisuels sous acide.

Des contractions, il faudra que vous en ayez beaucoup, souvent, des longues et des fortes, avant de pouvoir commencer à envisager que, peut-être, le travail a débuté. Vous téléphonerez à la maternité, on vous dira de prendre un bain, vous vous rendrez sur place, on vous renverra chez vous parce que ce n’est pas encore le moment. Ça durera des heures, parfois des jours et, pendant tout ce temps, vous saurez ce qu’avoir mal signifie.

Quand on m’a (enfin) descendue en salle d’accouchement, cela faisait déjà cinquante-neuf heures que j’avais perdu les eaux. Cinquante-neuf heures, c’est long.

Et c’était loin d’être fini. Alors que je gigotais pendant une énième contraction sur le fauteuil roulant chargé de me conduire en Terre Promise, je m’imaginais que, la porte à peine franchie, toute la douleur s’évaporerait comme par enchantement. Évidemment, ça n’a pas été le cas.

Et il m’a fallu encore pas loin de trois heures interminables de souffrances, de gémissements et de suppliques larmoyantes, pour arracher à la sage-femme un « Allez, on va dire que c’est bon ! Je vais appeler l’anesthésiste. » pas vraiment convaincu.

Ouiiiii ! Youpi, hourra, Prosper youplaboum ! Ô soulagement, ô joie immense qui m’étreint ! Fin du calvaire en vue, cap au nord !

Notez que c’est un concept particulier de se réjouir d’une grosse piqûre dans la colonne vertébrale quand on a passé une partie de sa vie à avoir une peur panique des aiguilles. Et qu’on clamait haut et fort à qui voulait bien l’entendre quelques mois auparavant : « Moi, ce sera sans péridurale, c’est clair et net. Attends, mais comment elles faisaient avant ? »

Comment elles faisaient ? Ben, elles en chiaient grave, jusqu’au bout. Et probablement qu’elles auraient pas fait autant de manières si on leur avait proposé un truc pour les soulager. C’est fou le nombre de conneries qu’on peut débiter quand aucune tête n’a encore forcé le passage de notre vagin!…

Fort heureusement, j’avais retrouvé la raison dans les temps. Et, à cet instant précis, j’aurais pu baiser les pieds du premier gugusse prêt à m’enfoncer un cathéter dans le bas du dos, si je n’avais pas eu aussi peur de ne pas pouvoir me relever.

Sans exagération aucune, je dirais que la péridurale est la plus merveilleuse invention de l’humanité, la plus fantastique des avancées technologico-scientifico-médico-sociales. C’est un couloir quantique, un portail divin qui vous mène tout droit du neuvième cercle de l’Enfer à l’Empyrée, sans passer par la case Purgatoire. Un support transcendantal qui vous fait passer de Regan McNeil possédée à Sainte Thérèse extatique. À trois heures du mat’, je planais dans une dimension supérieure, détendue, souriante, transfigurée.

Le seul inconvénient de la péridurale, c’est qu’elle ralentit considérablement le travail. Alors, déjà que chez moi c’était plutôt la Famille Mou Du Genou au départ, je vous laisse imaginer la tournure rapide qu’a prise la suite des évènements. On a frisé la surtension générale, je vous raconte même pas !…

C’était d’ailleurs la raison pour laquelle la sage-femme m’avait fait promettre, avant d’appeler l’anesthésiste, de faire en sorte que mon col s’ouvre rapidement. Promesse intenable, évidemment, et probablement dite à la rigolade, mais, à ce moment-là, j’aurais même pu lui promettre de libérer la Bande de Gaza, si elle me l’avait demandé.

On m’avait conseillé d’en profiter pour dormir, histoire d’avoir toutes mes forces pour pousser correctement, au moment crucial. Dormir, c’est bien le truc qui se produit quand on ferme les yeux et qu’on perd momentanément conscience de ce qui nous entoure et de notre propre corps, ce qui implique de ne pas avoir à serrer le poing ou ouvrir les cuisses toutes les demi-heures, n’est-ce pas ?

Alors quelqu’un peut-il m’expliquer en quoi tout cela est conciliable avec des contrôles de la tension et du col réglés comme une montre suisse ? En temps normal, ça m’aurait gonflée. Mais là, non. Là, j’étais trop cool, trop dans la vibe. Positive vibration yeah !!!

L’interne bègue avait du du du du m…mmm…mal à évaluer l’ouverture de mon col et avait droit à une leçon obstétricale en trois chapitres alors qu’une partie de son bras était enfoncé entre mes jambes, me donnant la sensation agréable d’être une dinde la veille du réveillon de Noël ? Pas grave !

Le résultat laborieusement obtenu établissait une dilatation de 5 cm, soit aucun changement depuis deux heures ? M’en foutais ! La sage-femme venait de réaliser qu’il me restait encore une poche de liquide amniotique, que c’était sans doute ce qui ralentissait le travail et que si quelqu’un y avait regardé d’un peu plus près j’aurais peut-être pas eu à morfler autant pour rien ? M’en contre-balançais ! Moi plus bobo, moi contente. Positive, man !

Au changement d’équipe, à 7h, il n’y avait toujours aucune amélioration notoire. Ce qui signifiait que je n’allais pas accoucher avant facile cinq-six heures. Donc, que je pouvais m’asseoir sur le plateau-repas de midi. Et ça, voyez-vous, malgré ma toute nouvelle bulle rose tapissée de fleurs, de paillettes et de petits anges soufflant dans des trompettes, ça me contrariait passablement.

Par bonheur, Nouvelle Sage-femme avait décrété que cette histoire n’avait que trop duré et qu’il fallait donner un petit coup de pouce à la nature. Une pochette pleine de je-ne-sais-quel produit chimique destiné à booster le travail à fond est venue s’ajouter à celles de Dafalgan et de solution saline qui pendouillaient à l’autre bout de la perfusion plantée sur ma main gauche.

Ajoutez à ça le tuyau qui me sortait du dos, était scotché sur mon épaule, pour finir en pompe à potion magique dans ma main droite et le monitoring à cause duquel je devais appeler une infirmière lorsque l’envie de remuer ma carcasse de baleine échouée me prenait, et vous aurez sous les yeux le tableau d’un accouchement moderne. Ultra-médicamenté et pas naturel pour deux sous. Mais sans douleur.

À l’examen suivant, j’espérais ardemment un « six », je le voulais, je visualisais déjà les lèvres de la sage-femme en train de former ce chiffre. Allez, six, six, six, on y croit ! Ce n’est pas ce qu’elle a dit. La première fraction de seconde, j’ai été déçue. Et puis j’ai saisi.

« Pas de col. » Elle ne sentait plus de col. Ça voulait dire que j’étais complètement dilatée. Et que le poids sur mes tripes que, depuis une bonne demie-heure, je prenais pour un besoin bassement naturel et inassouvissable sur le moment, était en réalité le bébé qui descendait. Instantanément, j’ai dit :

- J’ai envie de pousser.

Dans un film, j’aurais accouché après deux poussées ; mais là, on était dans la vraie vie, et si on m’a dit d’y aller, c’était juste pour voir comment les choses se présentaient. Une sorte d’entraînement, quoi !

Ensuite, on m’a mise dans une position bizarre, censée favoriser l’ouverture du bassin, et j’ai attendu encore une heure. Les aide-soignantes sont venues installer le matos, tranquillement, sans se presser. Sauf que moi, je pouvais plus attendre.

Ce n’était plus seulement une envie, il fallait que je pousse. Ça touchait presque au domaine du vital. La bonne femme n’avait pas encore fini de visser le second repose-pied au lit, que je commençais mon affaire. Il était plus que temps de clore le chapitre « Baleine » pour entamer celui de « Mère Poule » et, cette fois-ci, c’était moi qui tenais le volant. Valait mieux dégager les routes !

Ici, nous entrons dans la phase 6 du scénar’. Et, encore une fois, on est loin de la version édulcorée façon « Allô Maman ici bébé ! ». Car, ce qu’il se passe à ce moment précis, même Grey’s Anatomy et ses cages thoraciques ouvertes, même Nip/Tuck et ses nibards sanguinolents, n’ont pas osé le montrer à l’écran.

Bon, ok, j’étais pas placée aux premières loges pour tout voir et j’avais surtout pas que ça à foutre sur le coup, mais, même sous péridurale, il y a des choses qu’on sent (dans tous les sens du terme, vous pigez ?). Au troisième « Allez, on va vous faire une petite toilette ! » de l’interne, j’ai subodoré qu’il y avait anguille sous roche.

D’où ce conseil, que dis-je, cette loi, ce théorème à appliquer immanquablement « SI tes pieds sont sur les étriers et que tu as envie de pousser ALORS ton Doudou derrière ton épaule tu dois garder ». Amen (vous verrez, vous me remercierez un jour).

Soudain, Sage-femme Très Concentrée m’a intimé impérieusement :

- Stop ! Arrêtez de pousser !

L’Instant Critique, la Minute M où se pose la question à trois points (de suture) : Qui c’est qui va avoir droit à sa petite épisiotomie ? Hein ? La réponse est dans cette enveloppe, mais j’ai choisi de ne pas vous la dévoiler tout de suite et de vous raconter tout un tas de choses inintéressantes pour entretenir un suspens à deux balles (avec la voix de Nikos Aliagas, ça donne encore mieux).

And the winner is… Paaaas Moooi !!!! Standing ovation, le public en délire ! OMG, c’est incroyable, je m’y attendais pas du tout ! Je voudrais remercier le personnel hospitalier qui a fait un boulot formidable, et surtout (sanglots) ma fille sans qui je ne serais pas là auj…

- Oh ! Elle a les yeux grands ouverts !

L’exclamation de l’infirmière m’a immédiatement faite redescendre sur terre. Quelques secondes plus tard, un petit OVNI atterrissait sur mon ventre surpris de passer de bouclier à support. Un enchevêtrement de peau, de cheveux, de chairs encore visqueuses.

Un minuscule amas de vie, avec des toutes petites mains, des tous petits doigts, un tout petit coeur qui battait très fort et de grands yeux de déesse égyptienne. Elle était parfaite, telle que je l’avais imaginée.

J’aurais voulu lui dire quelque chose de très profond, comme dans les films, mais j’ai rien trouvé de mieux que « Bonjour ». Et puis après tout, c’était pas si mal pour commencer notre relation.

Elle s’est mise à pleurer, moi pas. Mais j’ai su que, désormais, il y avait une personne sur Terre pour laquelle je pourrais mourir sans aucune hésitation, et cette personne s’appelait Isis. 2,9kg, 48 cm.

Clap de fin. Personne n’a applaudi. Mais c’était beau quand même.

(cc)  gagilas

13 Responses to “Expulsion imminente (ou presque) – 3°partie”

  • Moi j’ai fait le clap de fin, en vrai ! J’ADORE ! MERVEILLEUX ! STANDING OVATION !

    Et si elle s’appelle réellement Isis, je suis encore plus fan. Mais je ne crois pas que ce soit possible parce que je pense te vouer un culte à vie.

  • Ben vi, elle s’appelle vraiment comme ça, ma petite déesse <3
    Merci, ça me touche beaucoup. Promis, quand je meurs, je m’arrange pour que tu reçoive un bout de mon petit doigt comme relique^^

  • Avatar of
    ChaT

    Ces trois épisodes m’ont fait rire :) J’aime beaucoup la manière dont c’est écrit!
    Et Isis: joli prénom !

  • Mais c’est horrrrrrrrrible, cela vient de réveiller la douleur en moi!
    D’ailleurs à toutes celles qui disent, on oublie tout de suite… C’EST FAUX! Rien qu’en te relisant, j’ai revécu les scènes successives…
    La conclusion est si vrai, quand j’ai été maman la première fois, c’est ce qui m’a marqué, cet amour violent qui te prend aux tripes (ou à ce qu’il en reste;-)!)!
    Merci pour ce texte, tu viens de résoudre le problème de surpopulation mondiale :-))!

    PS: Moi je l’ai fait sans péridurale et comme tu dis…

  • C’est clair, ça me fait marre cette expression. Comme on si on pouvait oublier qu’on a ressenti la pire douleur de sa vie, à peine le bébé sorti. Perso, il m’a fallu des mois pour que le souvenir s’atténue. Aujourd’hui, même si j’ai pris du recul et que je sais que c’est une douleur qui prend fin au bout d’un moment, je suis pas prête à avoir un autre gosse de si tôt!
    Depuis que j’ai connu ça, je pense à toutes les générations de femmes qui ont enfanté sans péridurale depuis la nuit des temps… Chapeau!

    Sinon, c’est chouette d’avoir un enfant. Les filles, n’ayez pas peur (j’aimerais bien qu’il y ait quelqu’un pour payer notre retraite…)

  • Morte de rire!!!!
    Plus d’autre enfant???? On l’a toutes dit et résultat, ben on a toutes recommencé ou presque… Moi avec mon âge canonique, je peux enfin le dire, plus jamais ça! mais c’est surtout parce que j’ai 2 enfants, un garçon et une fille et que de demander de plus que le choix des rois…

  • Dites donc les filles, faudrait un peu penser à celle qui envisage dans les années à venir à enfanter (genre moi) ! Entre la pression pour pas en faire des cas sociaux et les récits de l’accouchement, je vais peut être repenser mon projet !
    Mais ton article m’a bien fait rire ;-)

  • T’inquiète pas, le jour où ton horloge biologique va se déclencher, tu t’en foutras de tout ce qu’on t’auras raconté avant. Parce que, quoi qu’on en dise et quoi qu’on en pense sur le moment, c’est une douleur qui n’est pas continue et qui ne dure pas. En revanche, le bonheur que tu vas ressentir quand tu verras la bouille de ton petit schtroumpf, ce sera pour la vie.
    J’ai grandi avec le récit des trois accouchements de ma mère, qui ressemblaient beaucoup à ce que j’ai vécu, pareil avec les deux premiers de ma soeur, et ça m’a inquiétée aussi. Mais le jour où j’ai voulu un enfant, ça a été au-delà de tout.
    Et puis, si ça se trouve, le tien sera super rapide, qui sait?

  • @electricalstrorm rapide du genre flash gordon?

  • Moi j’aimerai quand même bien qu’une cigogne me le pose tout prêt dans un joli berceau !

  • @tevouille: alors ça ce serait le top!!!

  • J’ai beaucoup ri en lisant cet article!
    Sauf que j’aimerais un bébé, et il se pourrait que je n’ai pas droit à la péridurale… bref, j’aurais peut-être mieux fait de garder mes illusions!
    C’est très touchant en tout cas, et ça fait -tout de même- très envie ;)

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