Histoires

Expulsion imminente (ou presque) – 1ère partie

“C’est qui que donc que voici, que voilà ? Mais !… le grand vilain “naccouchement”, bien sûr. Alors les petits “nenfants”, où qu’il est le grand vilain “naccouchement” ? – Là-bas, là-bas ! – Oh la la ! On dirait qu’il va mettre du temps à arriver, ce vilain méchant. Allez, les petits « nenfants », appelez-le avec moi !…”

Expulsion imminente (ou presque) – 1ère partieC’est à peu près à ça qu’auraient pu ressembler les derniers jours de ma grossesse racontés par Guignol, dans un monde où un col de l’utérus, un vagin et une femme se vidant sur un lit d’accouchement parce qu’elle a eu la bonne idée de manger mexicain avant de se rendre à la maternité, pourraient, éventuellement, servir de support à un spectacle niais pour les enfants.

Sauf que, si tel avait été le cas, je me serais fait un plaisir de mettre au point diverses expériences mêlant vivisection et conduction électrique des métaux, le tout visant à tester la résistance à la douleur d’une putain de marionnette en bois à la langue bien pendue. Oh oui !… Que ça aurait été bon !

Malheureusement, je n’ai même pas eu cette joie. Et j’ai subi, stoïquement, héroïquement, sans même violenter Doudou (pourtant, c’était pas l’envie qui m’en manquait, je vous le garantis). Comme tout le monde, oui, c’est vrai, mais ici je parle de moi et uniquement de moi. Non mais oh !

Ma grossesse n’a pas été des plus reposantes et, pour terminer en apothéose, j’ai eu droit à un petit désagrément, du genre qui gratouille là où se gratouiller fait plutôt mauvais genre. Une mycose, voilà c’est ça !

Qui t’empêche de dormir la nuit, au cas où tout le reste t’aurait laissé quelques minutes de répit pour t’assoupir. Qui te prend bien le chou parce que t’es à cinq jours du terme et que tu peux pas utiliser le médoc qui te soulagerait illico-presto (tu le sais tellement que, quand tu fermes les yeux, tu vois des ovules danser la farandole autour de ta tête). Alors, tu mets de la pommade qui sert pas à grand chose mais qui te donne l’illusion d’aller mieux pendant un court laps de temps. Surtout, qui te fait perdre beaucoup de mucosités, comme si tu suais du bas, mais en plus visqueux.

Si je vous explique tout ça, ce n’est pas (uniquement) pour faire vomir les deux du fond, mais pour que vous compreniez le pourquoi du comment de ce qui est arrivé ensuite.

Au réveil, le lendemain matin, j’ai réalisé que j’avais saigné. Enfin, quand je dis saigné, c’était pas l’hémorragie, hein. Plutôt une micro-goutte, mais peu importe. J’ai couru (= trottiné avec la grâce du petit canard qui se secoue le bas des reins en faisant « coin coin ») dans tout l’appartement, en braillant :“Y a du sang dans ma culotte!” Histoire de réveiller tout le monde avec douceur et poésie.

Maman a réagi avec le calme et la zénitude qui la caractérisent : « Viiiiiite ! Il faut aller à l’hôpital, c’est pour maintenant! Ça y eeeeest, tu vas accoucher !!!!! ». Oui, mais non, euh… attends. Déjà, t’arrêtes de me secouer comme si j’étais un arbre fruitier, d’une. Et, de deux : on est pas censée avoir mal quand on va accoucher ?

Un coup de fil à la maternité suffit à confirmer ce que l’absence de contractions laissait fortement pressentir : y avait pas le feu au lac. En revanche, dans la « techa », si ! Et, bien entendu, comme ce genre de choses est programmé pour nous emmerder du début à la fin, on était samedi et il fallait trouver un médecin de garde.

En appelant le 15, j’ai eu la désagréable sensation de parler dans le vide. Moi, tout ce que je voulais, c’était un ovule, un truc tout bête qui calme les démangeaisons. Et mâdâme-à-l’autre-bout-du-fil, elle, était obnubilée par le fait que j’avais saigné à deux jours de mon accouchement présumé. Non mais, allô ! Est-ce que c’était trop demander que quelqu’un prenne mes problèmes en considération ?

Et voilà que, maintenant, elle voulait m’envoyer une ambulance. Qu’est-ce qu’ils allaient penser, à l’hôpital, quand ils me verraient débarquer fraîche comme la rosée du matin (à quelques détails près, je vous l’accorde, mais c’est une image) et totalement valide ? Que j’avais rien d’autre à foutre, un samedi matin, que de me taper un petit tour de ville en faisant “pin pon”?

Parce que c’était évident : JE N’ÉTAIS PAS EN TRAIN D’ACCOUCHER. Du tout.

- Vous avez perdu la poche des eaux.

J’ai écarquillé les yeux. La sage-femme a continué :

- Vous n’avez rien senti ?

À vrai dire, maintenant qu’elle en parlait, il y avait bien eu cette tache que Doudou m’avait faite remarquer sur le canapé, la veille au soir. Mais, dans la mesure où je mettais ça sur le dos de la pommade suintante et que j’étais mieux placée que lui pour savoir ce qui se passait dans mon utérus, je lui ai gentiment demandé de s’occuper de son caleçon, stp, merci. Si j’avais envie de mouiller le canapé, j’avais le droit, d’abord, et puis j’étais enceinte de neuf mois en phase terminale et même que j’en avais un peu ras-le-bol, alors fallait voir à pas trop me gonfler !

La sage-femme a dit, en rigolant :

- Finalement, vous avez bien fait de venir. Et on va même vous garder.

Nous étions le samedi 14 mai, il était midi trente, j’avais la dalle, la fille qui me parlait avait ses doigts dans mon vagin ainsi qu’un élève buvant ses paroles scotché à ses basques et elle venait de m’annoncer que je n’étais encore dilatée qu’à 1 centimètre. Malgré tout, la fin du calvaire commençait à se dessiner nettement à l’horizon. Au rythme d’un centimètre par heure, ma petite musaraigne pointerait le bout de son museau aux alentours de vingt-deux heures. Et en plus, j’avais même pas mal. Alors j’ai rigolé avec la sage-femme, même si j’ai toujours pas compris pourquoi ça la faisait autant marrer.

Je vivais ma dernière journée de grossesse. J’étais heureuse.

Dimanche 15 mai, trois heures du matin.

Bébé n’était pas encore arrivée, mais après tout, elle pouvait aussi prendre son temps. C’était un accouchement, pas la course du 100 m. Un peu de patience, que diable ! De toute façon, elle n’allait plus tarder, je le savais, je le sentais. Les contractions, arrivées gentiment dans l’après-midi, s’étaient accentuées et revenaient exactement toutes les cinq minutes depuis un bon quart d’heure.

J’ai réveillé calmement Doudou, qui dormait comme il le pouvait, vautré sur la chauffeuse déglinguée fournie par le CHU : « Surtout, tu paniques pas, hein, mais… JE CROIS QUE C’EST POUR MAINTENANT !!! » (Leçon du jour : ne jamais commencer une phrase par “surtout tu ne paniques pas”, si on veut vraiment éviter que la personne ne panique!)

Après m’avoir collée sous monitoring et explosé les parties intimes en cherchant mon col qui devait s’être lancé dans une partie de cache-cache et était visiblement doué pour ça, la sage-femme de garde a soupiré : « Toujours à un ! ». J’ai sorti la kalachnikov que je planquais sous le lit et lui ai fait 56 trous dans le corps en 4 secondes 2 dixièmes. Ou bien était-ce seulement une image produite par de quelconques hormones euphorisantes ?..

Six heures.

La sage-femme (toujours en un seul morceau) a déboulé dans la chambre, en claironnant : « De-boooout ! ». C’était légitime, n’empêche, vu que j’avais dû dormir facile 1h30 dans toute la nuit (en plusieurs fois, hein, sinon, c’est pas marrant) et que les contractions venaient, momentanément de se calmer. Bah oui, on était pas au Club Med, non plus !

J’ai cherché le fusil mitrailleur sous mon lit, avant de me souvenir qu’il n’était, malheureusement, qu’un fusible imaginaire pour éviter le « pétage de plomb sur infirmière » qui sourdait en moi. En compensation de quoi, je l’ai mentalement maudite, ainsi que sa descendance jusqu’à la dix-huitième génération, en m’appliquant à inscrire dans mon regard « Je vais te crever, salope ! » à chaque fois que je levais les yeux dans sa direction.

Ça n’a pas eu l’air de la déranger outre-mesure, mais, moi, ça m’a drôlement soulagée. Surtout quand elle a rajouté de ce ton guilleret qui me donnait à chaque fois une furieuse envie de lui enfoncer n’importe quel truc pointu dans les globes oculaires : « Allez, on va vous descendre en salle d’accouchement, pour le déclenchement ! ».

Déclenchement… Ah ! Quel bonheur pour les oreilles que d’entendre ces quatre petites syllabes à la sonorité cristalline, vous ne trouvez pas ? Dé-clen-che-ment. Un vrai chef d’œuvre !

J’ai quitté la chambre sur un fauteuil roulant, bercée par la douce mélodie de ce mot enchanteur… Bon courage ! Et quand on se reverra, vous aurez votre bébé. … et la vision réconfortante d’une multitude de cure-dents virevoltant autour d’un œil…

(à suivre…)

(cc) Trobis

2 Responses to “Expulsion imminente (ou presque) – 1ère partie”

  • Oh oui ! Vivement la 2e partie ! Bon, ça me donne pas franchement envie d’être enceinte de sitôt, mais tu le racontes tellement bien que ça ne peut pas être si infâme que ça. Quoique.

    Si j’peux faire de mon propre accouchement (j’allais écrire enterrement. Lapsus révélateur) – et si ça doit arriver un jour – un récit aussi cocasse, j’achète le concept !

  • Merci Rose H. :)
    Meuh non, il faut pas que cet article te décourage de donner la vie un jour. C’était pas si affreux que ça… à ce moment-là…
    En revanche, la suite…

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