Histoires

En cloque ?

Article sélectionné par Nouvelle 30naire lors de sa rédaction en chef 

“Elle a mis sur le mur, au-dessus du berceau, une photo d’Arthur Rimbaud…”

En cloque ?Depuis quelques jours, cette chanson me trottait dans la tête. Et pour cause : environ, deux semaines auparavant, Doudou (celui-là même qui avait mis fin à mon célibat chronique) avait prononcé la phrase-sésame que j’attendais depuis des mois : “Je sens poindre en moi l’instinct paternel. Kakahuète, toi qui es le soleil de mes jours et la lune de mes nuits, concrétisons notre amour de la plus merveilleuse manière qui soit. Faisons un enfant”. L’est romantique, mon Doudou, hein ?

Pour être tout à fait honnête, dans la VO, il a plutôt dit : “Bon, ok, on le fait ce gosse, mais tranquille. Sans se mettre la pression”, mais quand on traduit en langage féminin, ça donne la même chose. Je me suis d’ailleurs empressée de le rassurer : “Mais oui, on a le temps”, tout en effectuant le calcul mental suivant : “J’ai eu mes règles hier, 2 août. Un cycle normal : 28 jours, ovulation: 14°jour. 2+14=16. Donc, date optimale pour concevoir : 16 août. CQFD”.

Le 16 août est arrivé, sans se presser, et j’ai avancé l’idée, comme ça, l’air de rien, d’avoir un rapport sexuel non protégé, mais attention, toujours sans se mettre la pression, de toute façon je savais même pas quel jour on était et puis y avait rien de spécial ce 16 août, bon il la voulait sa partie de jambes en l’air, oui ou non ? Évidemment, j’y ai mis un chouïa plus les formes, sinon je connais un ovule qui attendrait encore sa fécondation à l’heure qu’il est.

Maman m’avait dit : “Si tu veux mettre toutes les chances de ton côté, c’est matin, midi et soir, trois jours avant et trois jours après l’ovulation”. Mais bon, ça faisait déjà un an et demi qu’on était ensemble, dont sept mois de vie commune, alors autant laisser ce genre de gaudriole aux jeunes couples. Et puis, moi, ça me dérangeait ce côté froid et calculateur…

Quand Doudou est sorti de la chambre, j’ai fait le poirier, parce que j’avais lu que ça aidait les spermatozoïdes à aller vers l’ovule. Rapport à la gravité, Isaac Newton, la pomme, tout ça… Tout en encourageant mentalement mon champion, c’est important la stimulation.

Commença alors la phase la plus difficile dans le processus de procréation : l’attente. Longue. Interminable. Bourrée d’incertitudes. Tétard à Flagelles avait-il foutu la raclée de leur vie à ses innombrables collègues prêts à tout pour en découdre ? Avait-il, au bout de sa course, croisé le chemin d’un gros ovule pépère qui errait sans but précis, se laissant porter dans l’espace infini d’une de mes trompes de Fallope ? Leur union avait-elle engendré une réaction chimique mystérieuse très, très compliquée, à l’origine du fabuleux miracle de la vie ? Est-ce que j’étais enceinte, oui ou merde ?

J’essayais de me mettre au diapason avec mon corps, guettant le moindre signe de changement susceptible de m’apporter une réponse. En vain. Il ne se passait rien. Pas de douleur, pas de nausée, pas d’envie de fraises. Que dalle.

Il fallait se rendre à l’évidence : je n’étais pas enceinte. Pourquoi, hein ? Qu’est-ce qui clochait chez moi ? A tous les coups, j’étais stérile. Il devait y avoir un truc de bouché là-dedans. Voilà pourquoi j’avais toujours des règles douloureuses. Tous mes espoirs étaient réduits à néant. Ainsi, je n’aurais jamais d’enfant. Ne pouvant le supporter, Doudou me laisserait choir pour aller ensemencer un utérus sur pattes ultra-fertile qui lui pondrait un marmot par an, et je terminerais mes jours seule et abandonnée de tous, à moitié dévorée par mes chihuahuas (notez que j’aurais préféré des bergers allemands, mais quelqu’un avait déjà mis une option dessus). Pourquoi n’avais-je pas droit au bonheur, moi aussi ? Comme le destin peut être cruel parfois !

Bon, peut-être que j’extrapolais légèrement. La situation n’était pas forcément aussi dramatique qu’elle ne le paraissait. Après tout, Rome ne s’est pas faite en un jour. J’ai décidé de laisser le temps à la Nature de faire son œuvre.

Toujours rien.

Ma vie était fichuuuuue !

Le sommeil m’a prise en traître sur le coup des quatre heures du mat’.

La journée du lendemain fut particulièrement maussade et je ne pouvais même pas imaginer une seule seconde d’en parler à Doudou. Car, voyez-vous, lui et moi, on n’a pas la même notion du “sans se mettre la pression”. Figurez-vous que, pour lui, ça revenait à prendre les choses comme elles venaient, sans rien provoquer, et, surtout, sans s’émouvoir si le résultat escompté n’était pas au rendez-vous. Un haussement d’épaules, accompagné de l’invariable “Pas grave. La prochaine fois” suffisaient à balayer chaque revers de fortune qui frappaient à sa porte.

Non, mais vous imaginez le stress de vivre avec quelqu’un comme ça ? Ho, sale égoïste, une petite crise de panique par-ci, par-là, ce serait trop te demander ? Putain de bonze à la con ! Euh… non, désolée, la douleur m’égarait.

Fort heureusement, comme le dit si bien ma pote Scarlett, demain est un autre jour. Et ce demain-là ne dérogeait pas à la règle. Oui, ce 17 août 2010 était à marquer d’une pierre blanche. Je sentais quelque chose. Une sensation de poids, de tiraillement, pile sur l’ovaire droit. Pas vraiment douloureuse, mais bien réelle.

Pendant le service, je demandais son avis à la jeune médecin qui venait manger tous les midis. Sa réponse fut sans appel : on ne pouvait pas sentir de symptôme de grossesse aussi tôt. IM-POS-SIBLE ! C’était dans la tête, parce que, selon elle, je devais trop y penser. Genre ! Pffff ! N’empêche que Priscilla Presley, elle avait bien su immédiatement qu’elle était enceinte et avait accouché de Lisa Marie neuf mois plus tard, jour pour jour. Alors, n’en déplaise à Dr Quinn, j’étais sûre d’être enceinte. Enfin, à quatre-vingt-dix pour cent, quoi !

Le petit poids sur mon ovaire ne me lâchait pas. Tous les jours, Maman me soumettait à un questionnaire complet, au téléphone ou sur Facebook : “T’as pas les seins qui gonflent ?” “Non” “T’as pas mal au dos ?” “Non” “T’es pas constipée ?” “Non” “T’as pas une douleur de règles ?” “Non”; pour conclure invariablement par un “Ben, je sais pas. T’es peut-être enceinte”. J’étais drôlement plus avancée après ça…

Mais un jour, horreur, malheur, la sensation s’est faite douleur. Comment osait-elle me poignarder dans le dos de la sorte ? Elle sur qui tous mes espoirs reposaient. Salope, va ! D’ailleurs, en parlant de poignard, c’était comme si on m’enfonçait des petites lames de couteau dans le bas-ventre. Un rapide tour sur Google plus tard, les mots “tumeur”, “kyste” et “cancer” faisaient la ronde dans ma tête. Et j’avoue que je ne savais lequel choisir. Bien entendu, ma gynéco était overbookède jusqu’au mois suivant, alors… ben, comme d’hab’, j’ai attendu, attendu, attendu.

Bien que cela m’ait paru une éternité, le jour de mes règles est enfin arrivé. Sans elles. Un test de grossesse dans la poche, je filai aux toilettes après le boulot (pas la patience d’attendre jusqu’au lendemain matin). J’avais rêvé maintes fois de ce moment parfait, je l’avais appelé de mes voeux les plus ardents, tentant d’imaginer ce que je ressentirais à ce moment-là, le temps qu’il ferait, la tenue que je porterais, la réaction de Doudou (sans aucun doute, il serait au comble du bonheur et me ferait tournoyer dans ses bras, comme dans une pub pour Barbie et Ken). Ce serait un moment parfait, ça devait absolument l’être.

Je n’avais juste pas imaginé que je serais accroupie par-terre, encadrée par la cuvette d’un côté et la brosse à chiottes de l’autre, quand le petit trait rose pâle apparaîtrait dans la case “enceinte”. Et, finalement, la perfection, c’était ça ! What else ?

(cc) kygp

One Response to “En cloque ?”

  • Excellent! le sujet est traité avec beaucoup d’humour.Du vécu,beaucoup d’entre nous se retrouveront au travers de cette chronique!!on en redemande!!

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