Histoires

“A toi qui n’est jamais né”- L’avortement… 6 ans plus tard

Article sélectionné par Nouvelle 30naire lors de sa semaine de rédaction en chef 

Il y a plusieurs années j’ai écrit ici un article, ” A toi qui n’est jamais né”, racontant mon avortement tardif et dans la douleur. Un avortement à 17 ans, forcément très mal vécu. Cet article a pu choquer, toucher, horrifier, mais il a alors beaucoup fait parler. Alors j’ai décidé d’y revenir, quelque 6 ans après cet avortement, avec un regard plus mature et un recul maintenant suffisant.

« A toi qui n’est jamais né »- L’avortement… 6 ans plus tardOn entend toujours dire qu’avec le temps “ça s’arrange”. “Ça” une perte, une rupture, un passage difficile. C’est vrai. En partie. En tout cas pour moi, le temps a fait beaucoup. J’y pense moins, presque plus même. Cet avortement fait maintenant partie pour moi de ces autres vieux souvenirs douloureux qu’on n’oubliera jamais vraiment mais qui ne nous empêchent pas d’avancer.

Ca a été un long voyage, un combat. J’ai fui, voyagé, découvert, j’ai vécu dans la débauche la plus totale pendant un an. C’est fou ce que l’alcool pas cher et les coups sans lendemain peuvent faire oublier sur le moment. J’ai fui longtemps, et je commence tout juste à réaliser que les souvenirs douloureux nous rattrapent toujours. Ma fuite m’a fait avancer, parfois avec l’énergie du désespoir, mais j’ai tout fait pour ne pas sombrer. Toujours bouger, toujours rencontrer de nouvelles personnes. Avancer malgré tout et toujours. Parfois un peu au hasard. Cette fuite m’a emmenée en Suède, où je l’ai rencontré, “lui”. Avec qui je me vois vieillir, qui ne m’a jamais caché son désir d’avoir des enfants, lui à qui je voudrais donner ces enfants.

Et tout revient. J’ai peur. D’y penser. A ce jour où on décidera que l’on est prêt, tous les deux. L’envie de fuir qui me reprend. Cette angoisse du test positif. J’ai peur, au plus profond de mes tripes, de revivre ces situations et sensations qui forcément, me replongeront dans ce que j’ai vécu. La peur de sentir un bébé bouger dans mon ventre, me rappelant qu’un autre bout de vie y avait bougé, il y a tant d’années. La peur de donner vie à un bébé et de me rendre compte que j’ai tué le précédent. Que lui aussi serait né aussi beau et parfait.

Cette peur je n’arrive pas à la contrôler. Elle me ronge. Pourtant, j’ai envie moi aussi d’être mère un jour. Et j’ai tellement peur. De regarder mes enfants dans 20 ans et de me dire qu’il en manque un. D’entendre à nouveau un échographiste m’annoncer que «c’est un garçon». Entendre à nouveau la taille des doigts, le périmètre de la tête. Je sens mon estomac se serrer rien qu’en y pensant. J’ai vraiment peur, et je rends compte que je n’avais pas cicatrisé aussi bien que je le pensais. Et j’ai peur de ce que je devrais traverser le jour où je serais vraiment enceinte, de l’immensité des sentiments qui m’envahiront. Cette peur, qui grandit à chaque discussion que j’ai avec «lui» sur le sujet. Cette peur qui finalement, m’a toujours suivie, moi qui fais des tests de grossesse régulièrement, sans raison particulière, parce que j’ai besoin de me rassurer, parce que j’ai cette paranoïa d’être enceinte sans le savoir, une fois de plus.

J’aime ma vie comme elle est. J’ai fait de mon mieux avec les cartes que j’avais, et je pense m’en être bien sortie. J’ai réussi à avancer là où il aurait été si simple de s’écrouler. Je n’ai pas guéri, j’ai cicatrisé. Ces souvenirs reviennent me hanter parfois, comme une claque en pleine figure, et ils font toujours aussi mal. Mais avec le temps, «ça s’arrange». Et, un jour, j’aurai des enfants. J’ai peur, comme je n’ai jamais eu peur avant, mais j’en ai envie, et je continuerai d’avancer, malgré le prix à payer.

Je ne sais pas si je regrette toujours cet avortement. Je regrette très certainement de ne pas avoir pu donner un enfant, mon enfant, à un couple. Avec très certainement la douleur de savoir que l’on a un enfant quelque part, que l’on ne connaît pas. Mais tout vaut mieux que ce sentiment de culpabilité destructif. Mon jeune âge m’avait alors ôté ce pouvoir de décision. J’ai été spectatrice malgré moi. Mais je ne regrette pas de ne pas être mère. J’ai pu grandir, profiter, voyager. Je n’ai plus de contact avec celui qui aurait été le père de cet enfant. Il a lui aussi fui à sa manière, plus littérale, en Chine.

Je sais que je ne serai pas là où je suis sans cet avortement. Je ne peux pas regretter les événements qui m’ont amené là ou je suis car je suis heureuse. Je ne sais pas à quoi ressemblerait ma vie si j’avais gardé cet enfant ou s’il avait été adopté. Je ne guérirai jamais mais j’espère que la cicatrisation continuera. Et j’espère qu’un jour je pourrais tenir dans mes bras un bébé, mon bébé, et que cela me remplira de joie. Mais j’ai peur.

(cc) Βethan

6 Responses to ““A toi qui n’est jamais né”- L’avortement… 6 ans plus tard”

  • Merci d’être revenue nous le raconter, vraiment. Merci beaucoup.

  • Je suis de nouveau très émue par tes propos… J’avais choisi ton article pour un Best Of car il m’avait bouleversé. Tu verras, crois-moi, ça ira mieux, mais tu vivras toujours come amputée… Je te souhaite d’être heureuse, de faire des enfants quand le coeur te le dira, de les aimer et de les voir grandir près de toi…
    Belle vie à toi!

  • Je voulais réagir à ton article car quand j’ai découvert le récit de ton avortement il y a environ deux ans, je traversais une épreuve similaire. En juin 2008, j’apprends que je suis enceinte le soir de ma fête d’anniversaire alors que les médecins me disaient “infertile” à cause de diverses problèmes (or, il a fallu ne pas me protèger une seule fois pour que ça arrive), je viens d’avoir 22 ans et je viens tout juste d’achever ma licence, je suis avec un mec que j’aime pas particulièrement mais avec qui je m’éclate au pieux et j’éprouve de la tendresse mais je sais très bien au fond de moi que c’est pas “l’homme”, sauf que quand j’apprend la nouvelle je tombe des nues et forcément emet de gros doutes sur notre relation sachant que je ne l’aime pas mais j’aime “ce bébé” déjà très fort (je suis sure et je reste persuadée que c’était une petite fille). Mais le géniteur qui me met la pression pour m’obliger à rester avec lui qui frise quasiment le harcèlement, mes études pas finies, mes parents qui me mènent la vie dure en me faisant comprendre que je suis une fille légère, j’ai fini par craqué et ne pas le garder. Certes je n’étais pas au même stade que toi mais la souffrance a été très grande, peu de temps après j’ai voyagé moi aussi pour fuir un peu mon passé j’ai vécu 4 mois en irlande pour un stage puis je suis rentrée, re-depression, j’avais un vrai trauma post-avortement ( c’est un trouble clairement connu et reconnu par la médecine) et je suis repartie dans le sud. Pendant cette période, je me suis également débaucher à fond et au point de ne plus trop avoir de respect pour moi même. Puis je suis tombée dans le sud sur un homme magique qui m’a fait comprendre que maintenant il était là et qu’il prendrait soin de moi et ça fait un an aujourd’hui qu’il me couvre d’amour. En aout 2010, rebelote j’apprends que je suis enceinte, je suis très très amoureuse de mon mec, je viens de finir mes études et suis en CDD mais pas non plus la situation idéale financièrement, malgré tout je panique car je suis en couple que depuis qques mois et en fait je panique car je reproduis ds ma tête le même séniario de deux ans auparavant, heureusement mon mec m’a raisonné pour ne pas que j’avorte et actuellement je suis enceinte de presque 9 mois (j’accouche ds une 10 aine de jours) d’une petite fille, j’ai bcp angoissé les premiers mois de ma grossesse en me disant que je n’avais pas le droit de garder cette petite parce que l’autre je ne l’avais pas gardé, mais à présent j’ai complètement changé de phisolosophie et je me dit que j’ai avorté il y a deux ans par amour justement pour éviter à ce bébé de vivre un tiraillement entre ces deux parents et vivre comme étant un “accident” même si je lui aurait donné bcp d’amour je n’aurait pas pu faire mes études et peut être rencontré celui que j’aime, malgré tout ce petit être reste ds mon coeur, la société nous impose aussi des choix et c’est ce qu’il c’est passé pour toi, les mères de 17 ans ne sont pas aidées et doivent compter que sur la famille. Pour ma part, je n’aurait pas été aidé par qui que ce soit. Ne regrette pas ce que tu as fait, n’oublie pas ce petit être et peut être que ces petits anges se réincarnent ds les suivants qui sait ?

  • Merci pour vos commentaires :) Et spécialement un grand merci à toi Xena d’avoir partagé ta propre expérience. Avec une jolie fin en plus :) Prends soin de ta puce et merci d’avoir eu le courage de partager tout ca, ce n’est jamais facile…

  • En découvrant ton article récemment lors de la semaine de rédaction en chef de Mimi, j’avais été très perturbée par ton article tant je le trouvais fort et très dur. Je n’avais même pas osé mettre un commentaire, de peur qu’il soit vampirisé par les 70 autres qui l’auraient précédé. Tout ça pour dire que, comme Xena, Nouvelle 30naire et Rose H., je te remercie d’avoir écrit cette suite, et j’en profite cette fois-ci pour te souhaiter tout le courage nécessaire et le bonheur que tu mérites :)

  • Merci d’avoir écrit la suite de ton témoignage, quelques années après, ça permet d’avoir une autre perspective … je te souhaite bon courage.

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