Coeur

Vengeance.

Vengeance.- Ta mémoire me tue. T’aurais pas pu oublier ?

- Non. J’aime beaucoup trop le fait de pouvoir te torturer avec mes souvenirs.

- Tu ne me lâcheras pas, alors ?

- Non. Je préfère autant crever.

- Pourquoi ?

- Parce qu’il est bien plus facile de te détester épidermiquement que de te pardonner ce que tu m’as fait.

- Ça fait trois ans.

- Et alors ? J’ai une bonne mémoire. Et si tu n’avais vraiment plus rien à te reprocher, si tu avais vraiment tout oublié, tu n’aurais pas si peur de toutes les représailles que je pourrais t’affliger.

- Je… Je n’ai pas peur.

- Je vais te donner des raisons d’avoir peur.

Elle prit une feuille de papier dans le bac de l’imprimante.

- Tu as un stylo ?

- Pourquoi ?

- Parce que tu me dois au moins ça.

Il prit son sac de sport, le même qu’il trimballait depuis des années et dont il prenait le plus grand soin, comme toutes ses affaires d’ailleurs, en sortit une petite trousse noire qui contenait quatre stylos, un de chaque couleur, bon marché, et puis un autre.

- Je veux celui-là.

- Si tu le veux.

Elle savait que ça lui faisait mal de lui prêter le stylo le plus cher de sa trousse, celui qu’il gardait précieusement pour écrire ses contrôles, et ça lui procurait un sentiment de puissance inexplicable. Il la regardait avec un air à la fois inquiet et paniqué. Il demanda :

- Et maintenant quoi ?

- Maintenant, regarde. Regarde attentivement.

Elle savait que ce qu’elle allait faire était puéril. Elle savait que de torturer son ex et ses comportements obsessionnels compulsifs était aussi lâche que le fait de ne pas parler avec lui, de ne pas lui pardonner ce qu’il lui avait fait, de ne pas se comporter en adulte et arrêter cette petite guéguerre… Mais la haine qu’elle avait nourri pendant ces trois ans sans nouvelles, ces trois années à penser à tout ce qu’il lui avait fait subir pendant leur relation, cette haine, cette colère lui dictaient toutes deux ses actions et son comportement. Elle savait qu’elle ne se sentirait pas mieux après ça. Elle savait que ça ne rimait à rien. Mais elle prit quand même un autre petit tas de feuilles de son imprimante, qu’elle ajouta à la feuille qu’elle venait de sortir.

Elle décapuchonna lentement le stylo si précieux en s’asseyant à table. Quand le bouchon tomba à terre, elle le regarda tomber dans un moment d’hésitation. Puis elle le laissa sur le sol. Quand il se pencha pour le ramasser, elle dit :

- Non. Laisse ça. Tu pourras le prendre quand j’en aurai fini. Mais pas avant.

Puis, toujours assise sur sa chaise, elle donna un léger coup de pied dans le capuchon pour l’envoyer à l’autre bout de la pièce. Elle fit face aux feuilles, et commença à dégainer ses plus beaux idéogrammes. Caractère après caractère, elle pressait la feuille de papier de plus en plus fort sous le stylo, elle s’esquintait les doigts à pratiquer encore et encore son écriture. Ses gestes étaient précis, les traits se succédaient les uns après les autres dans l’ordre qu’on lui avait appris, elle écrivait les sinogrammes de manière mécanique et automatique, elle se souvenait de chaque signification, de chaque prononciation, du jour où elle les avait appris. Tous les jours où elle les avait appris.

Il ne comprenait pas. Il regardait son stylo se détériorer seconde après seconde, caractère après caractère, et au fur et à mesure qu’elle réalisait à quel point elle détestait la façon dont lui disait « kanji » plutôt que « hanzi » quand elle s’exerçait à la calligraphie, il ne comprenait pas pourquoi, pourquoi elle s’en prenait comme ça à ses affaires, à sa propriété, à son stylo, celui qu’il gardait précieusement pour réussir ses examens. Il avait l’impression qu’elle le faisait souffrir. Son stylo. Son précieux stylo.

- Arrête. Arrête.

- Mais je vais arrêter, ne t’inquiète pas.

Elle noircit page après page, recto-verso. Le but n’était pas de gâcher du papier. Chaque caractère avait une signification pour elle : « han » correspondait à son premier cours d’écriture, « wei shenme » au jour où elle l’a attendu trois heures le temps qu’il sorte de son cours de civilisation japonaise, « chou », la même semaine que quand elle s’est rendue compte que le sport passait avant elle.

Au bout d’un petit quart d’heure, le stylo n’avait plus d’encre. Et elle en avait fini.

- Tu vois. J’ai terminé. Ça te fera de la lecture. Oui, ne t’inquiète pas, ces pages, je te les laisse, et ton stylo aussi. Tu peux le jeter toi-même. Ou le garder. Mais je pense sincèrement que ça ne sert à rien de te torturer. Je suis là pour ça.

Il ne comprenait pas. Son esprit se focalisait depuis un quart d’heure à la fois sur le bouchon qu’il voulait ramasser et sur le stylo qu’il l’avait laissé abîmer délibérément. Il ne comprendra sûrement jamais. Il a beaucoup souffert de cette expérience. Elle, de son côté, lui a fait payer. Elle ne se sentait pas mieux, non, mais avait enfin l’impression qu’entre lui et elle, tout était fini.

- Tu as toujours trouvé que mes caractères étaient magnifiques. Et moi j’ai toujours trouvé que les tiens étaient laids et illisibles. Ce stylo aura au moins servi à faire quelque chose de beau et non à être bêtement utile.

Elle jeta le cadavre en plastique à terre et sortit de la pièce sans se retourner. Elle eut un rictus de contentement en atteignant la bouche de métro. Et le soir même, pour la première fois depuis trois ans, elle prit du plaisir à séduire quelqu’un.

(cc) TMAB2003

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