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Constipation mentale

Quarante cinq putain de minutes à me dire que ce sac de voyage, cette contrefaçon burberry est lourde, et que j’aurais pu m’abstenir de prendre autant d’affaires pour ne rester qu’une nuit a Paris, mais merde, j’suis une fille et il me fallait au moins ça pour serrer dans la capitale. Comment rivaliser avec les filles parfaitement brushées et habillées comme une couverture de Comptoir des Cotonniers ?

Constipation mentaleEn mettant un trench qui m’a coûté trente euros dans un magasin pourrave au fin fond du Luberon, taché de vinasse de la fête de fin d’année de la semaine dernière, un slim trois fois trop petit pour moi mais on s’en fout personne ne le regarde parce que j’ai mis un décolleté à faire pâlir Pamela, et des fausses Converse, fausses oui, mais qui ont l’air nettement moins dégueulasses que si elles étaient vraies après 10 mois dans un bled perdu à boire, vomir, boire, vomir et déprimer parce que je suis là bas, mais c’est pas grave parce qu’au moins il y a de l’alcool. Alors je bois, vomis, bois, vomis, et merde mon métro est là.

Toute la ligne à parcourir, seulement un changement, une place près d’une fenêtre, histoire de mater les petits Parisiens avec leurs t shirts de toutes les couleurs, leurs fesses moulées dans ces jeans si étroits retenus par des ceintures qu’on a envie d’enlever à coups de dents, et ces cheveux, putain ces cheveux, la tignasse propre et lisse qu’il faut toucher, tirer, caresser, celle qui dit « je suis lavée au shampooing pour homme qui sent le musc et le frais, et même si mon propriétaire a une gueule de macaque, tu te le sauterais bien rien que pour pouvoir me toucher, salope ». Mais je m’égare et il est l’heure de descendre, et de faire face à la réalité du métro parisien et aussi des rues encombrées de vieux pervers moches et qui puent.

J’ai envie d’une clope. Mais c’est toujours le même dilemme quand je vais chez lui, tu sors du métro, il habite a deux minutes, et tu ne vas quand même pas ramener ta clope dans les couloirs de l’immeuble, alors t’attends comme une conne dans les rues de Paris en slalomant entre les merdes de chien, ton envie de cloper au bout des lèvres et ce putain de sac qui te fait mal au bras et qui te donne envie de le balancer à la gueule d’un de ces enculés au bar qui te matent le cul alors que toi, foncièrement, si c’était les seins, tu l’aurais vachement mieux accepté. Plus que deux mètres. Je vois la porte et le digicode devant. Après avoir trouvé les codes au fond du sac et monté les quatre étages par l’escalier, je sonne. Merde, c’est là ? Non c’est pas là. Attends mais c’est qui ce mec ? Ah si, c’est juste un pote de celui que j’attends, qui n’est pas encore arrivé.

Son pote me fait entrer, j’ai envie d’une cigarette, je sors le paquet de mon sac, le feu est dans ma poche le cendrier m’attend sur la table, contenant les cadavres compatriotes de celle que je suis en train d’allumer. Un, deux, trois, soufflez. La nicotine, s’engouffre dans mes poumons pendant que je parle a ce pote, là. Comme d’habitude pendant les premières rencontres, je parle trop, bien trop. Il m’offre un verre au bar d’à côté. Il chope des clopes. On boit, on revient, et là, libération.

Une clé cliquette dans la serrure, la porte s’ouvre. Cousin, t’es là, les bonnes discussions vont pouvoir commencer.

Alors là, je sais que je vais décrocher, premièrement parce que je viens de me taper cinq heures en voiture a me trimballer avec des sales cons qui éclatent les chtars qu’ils ont sur la tronche pendant que je bouffe mon sandwich, et deuxièmement parce que deux mecs ensemble qui sortent de la même école et qui sont un minimum potes finiront à un moment où à un autre par parler scato. Entendez par là parler merde. Parler caca. Jacter taupe au guichet quoi. Le sujet que le mâle de base aborde avec un plaisir presque sexuel, comme si aller chier c’était faire passer le Seigneur lui même par ton trou de balle.

« Tu parles pas, Tévy ? », dit mon cousin. Mes yeux le survolent, puis son pote, et je dis : « bah tu sais, moi j’ai jamais vraiment compris ce qu’il y avait de si bichant à aller chier, quoi. T’as envie, tu vas sur le trône et tu reviens en ayant laissé une putain d’odeur rétroactive qui te déchire les narines et un soulagement notable, certes, mais pas orgasmique ». C’est toujours après cette phrase que les porteurs de couilles me regardent avec des yeux horrifiés.

Le pote me fixe. A partir de ce moment je suis soudainement la curiosité qui ne sait pas apprécier le plaisir scatophile de « l’alleluïa dans mon bide ». La pouliche qui ne comprend pas le dilemme de la défécation libératrice. Celle qui ne voit pas où est l’intérêt de débattre de la théorie du perfect et son négationnisme complètement assumé par mon cousin, qui se rince la raie à l’eau après chaque démoulage de cake. Je suis celle qui n’aime pas chier. Celle qui, au fond, ne sait pas chier.

Alors j’esquive, je pose des questions. Je demande au pote : « Et c’est quoi la théorie de la chasse ? » et il me répond « c’est quand t’as chié, que t’as tiré la chasse, que t’es encore sur le trône et qu’au final t’as encore envie. Le dilemme est là. Tu tires la chasse ou pas ? ». Incompréhension. Je dis « Mais putain cousin, pourquoi ce genre de trucs ne me passent même pas par l’esprit, hein ? Je suis une sorte de constipée mentale, le caca me laisse aussi froide que la céramique que vous faites fumer à chaque fois que vous allez chier ». Mon cousin répond : « C’est parce que t’es une fille bien trop lisse pour tout ça. Tu ne laisses pas assez parler le côté khmer en toi. Pas celui de la jeune fille asiatique rangée, non, mais celui de la p’tite fille qui a grandi dans la rizière et qui vient à la ville pour entretenir sa famille en se prostituant. Le côté khmer sale, le côté pauvre du truc, tu ne laisses pas parler la vieille Cambodgienne dans les buildings qui bat ses prostituées et qui va boire de la bière qui sent la flotte tous les soirs avec les clients de ses filles. Tu ne penses pas avec la mentalité du pays du sourire ». Je m’étonne « Le pays du sourire ? », et mon cousin enchaîne « Ouais, celui du gros pédophile en train de toucher un gamin devant le palais royal au vu de ses parents ». C’est cool tout ça, ça va me mettre en joie pour me pieuter, tiens.

C’est en voyant ma gueule déconfite que le pote tente une explication qui changera peut-être le cours de ma vie gastrique et me fera connaître la jouissance de la défécation : « Tu dois être le genre de nana à ne pas lire aux chiottes. Ce qui est capital dans le plaisir d’aller chier, c’est de prendre un bouquin, un jeu vidéo, ou même ton téléphone histoire de faire passer le temps. Le trône sans un livre ou un magazine féminin à la con, pour moi, c’est sans intérêt, parce que ce sont des choses qui permettent d’annuler le stress que tu ressens quand ta chiure ne se décide pas à sortir de tes tripes. T’es là, sur la céramique, tranquilou, et si ça vient pas, tu t’en fous t’as de quoi t’occuper ».

Tout d’abord, grâce à cette réflexion sur le téléphone aux chiottes, je viens de comprendre la vanne que faisait mon frère à son meilleur ami quand ils étaient au téléphone, et que mon frère demandait à son pote « hé, tu sais quoi ? » et qu’il tirait la chasse en guise de réponse pour que son meilleur ami comprenne que pendant toute la conversation mon frère était effectivement en train de chier. Ensuite, je dois reconnaître que cette tronche de breton aux fringues de Parisien avait raison : dans mes toilettes aucun truc à zieuter, pas de passe temps dans un coin genre sudoku, tricot, ou autres loisirs abrutissants et même pas un petit journal en temps de pénurie de papier. Rien. Comme si j’étais la donzelle qui pétait des paillettes et chiait des roses. Ou le contraire. M’enfin l’idée y est.

« Et puis, y’a cette idée de libération du stress aussi », dit le pote. « Quand tu vas aux toilettes et que tu t’es retenu alors qu’une douleur insoutenable te déchirait le bide, qu’a chaque minute t’as peur de dégazer, à savoir péter et qu’un peu de caca dégouline dans ton froc, que chaque secousse te fait suer comme un porc, et que tu te retrouves là, enfin assis, et que tu commences à pousser, c’est une vraie libération ». Mon cousin applaudit. Effectivement, c’est convaincant.

« Bon, tu nous prépare ton bar ? » lance mon cousin. « Mon bar ? » dit le pote, « Ouais, ton poisson quoi. La binouze, c’est Tévy qui va la chercher ». J’me suis encore faite avoir. J’ai pas envie d’aller acheter des bières. J’aime pas ça. La bière c’est amer, c’est mauvais, ça te donne des relents immondes après chaque gorgée, ça mousse, ça me donnerait presque envie de gerber. Mais j’y vais quand même. J’suis pas chez moi, merde. Alors je me lance dans une expédition dans un quartier que je ne connais pas, pour trouver le franprix dans lequel je trouverai l’alcool ambré et libérateur « qui va super bien avec le sauciflard et les chips que t’as ramené cousine ». Je trouve le magasin, j’entre, je demande où est le rayon, pack de 12, et y’a un de ces putain de monde, et j’aime pas les gens.

C’est ça l’inconvénient de Paris, c’est que t’as beau avoir le droit suprême de détester tout le monde parce que t’es dans la ville la plus antipathique de l’univers, mais les Parisiens, t’es obligée de les supporter parce que malheureusement tu ne peux pas éviter les gens dans la plus grande ville de France. Alors je fais la queue, coincée entre un gamin qui ne doit pas dépasser les 16 ans, qui a une tignasse digne d’un jackson five et qui s’apprête à acheter des biscuits apéro pour une soirée entre potes avec du champomy et des joints (braves enfants), et une Japonaise qui achète une tranche de biftek des légumes et un fondant au chocolat. Vingt cinq minutes plus tard j’ai l’impression d’être dans une émission culinaire avec deux mecs en train de faire la popote dans une cuisine de la taille d’un dé à coudre, et je me dis que je vais aller passer le temps.

Je dépose les bières, j’enlève mon trench et le jette sur le lit entre deux taches et mon sac, et je me dirige vers les chiottes pendant que les deux chefs finissent le diner.

Dix minutes. Dix minutes pensant que j’avais droit a la tranquillité du petit coin et ses magazines à la con. C’est quand j’ai ouvert la porte que j’ai compris qu’avec deux mecs ensemble qui sortent de la même école et qui sont un minimum potes, on ne pouvait absolument pas dire qu’on ne comprenait pas cette obsession presque maladive qu’entretiennent les mecs avec leurs étrons. Ils esquivent un sourire béat derrière la porte des chiottes, et la mon cousin dit :

« Alors, heureuse ? » Et merde.

(cc) Éole

11 Responses to “Constipation mentale”

  • Hé ! Messieurs, On ne raconte pas ça à une fille, c’est trop personnel d’autant plus que celle la, elle le raconte à toutes les autres .
    Bon, comme elle utilise un langage particulièrement grossier, on peut penser que les fameuses autres ne vont pas tout comprendre… Mais sur ce site elles sont particulierement dégourdies…
    Alors gardons nos jardins secrets et ne les laissons pas bousculer notre délicatesse !

  • De la part du pote, je cite: “dis lui que je l’emmerde copieusement, rajoute dans la foulée que ce n’est pas un secret, que s’il avait été une fois dans sa vie en couple il saurait très bien que ce genre de choses ne peut se cacher bien longtemps, que le fait que les filles parlent ce n’est pas nouveau et que c’est outrageusement orgueilleux de sa part de croire ce qu’une fille peut comprendre, ou pas..”. Voilà. Pataper.

  • Avant de vous laisser définitivement, je sens bien que j’emmerde la demoiselle mi figue mi raisin…

    Alors, le second degré, cela ce lit entre les lignes, et le compliment il était pour vous ! Ce que j’écrivais voulait dire :
    “Décrire avec tant de finesse, une perception aussi masculine que le plaisir de chier : BRAVO !”

    En attendant, continuez à écrire, cela est rafraichissant et (ré)jouissant. Peut être aurons nous le plaisir, un jour, d’acheter un bouquin signé de vous…

  • Tchaah B. Sachez quz si jamais j’avais quelque chose à vous dire, je vous le dirais directement et je ne me cacherais pas derrière un ami pour vous le dire. Vous vous êtes adressé à lui, et à mon cousin, ils vous répondent, voilà tout. Moi, je n’ai rien à voir là dedans.

  • Ahhhhh absolument orgasmique comme texte j’ai rigolé du début à la fin, les hommes sont vraiment des nazes pour s’extasier devant leurs merdes respectives, n’empêche que moi je parle souvent de mon colon ‘syndrome du colon irritable’ donc je parle souvent des mes gaz récurrents. Encore une foid tevounette, Benie soit dieu que tu sois revenu!
    NB : n’empêche le perfect moi ça m’épanoui, le non-perfect c’est à chier!

  • @xena, merci, mais personne ne l’aime ce texte :D, certains de mes amis s’en sont indigné, d’autres ne l’ont pas lu jusqu’en entier, et moi j’en ai littéralement chié pour le pondre, quatre longs jours à penser et repenser à comment écrire comme j’en avais envie, avec un style particulier qui n’est toujours pas là et aaaaaaaah! Mais c’est trop dur d’écrire comme ça!

  • @tevouille : Il est très long, mais bon, n’est-ce pas comme ça qu’on apprécie un vrai perfect ? ;)

  • Vouais il est long parce que je me suis attardée sur des détails et que j’ai fait des phrases à rallonge. Mais bon, un jour ce sera aussi long et plus personne ne s’en rendra compte :D

  • Joli texte…

    Chez “moi” : BD, journaux, grilles de mots flêchés… serais-je un crypto-mec ?

  • @tevouille : @xena, … et moi j’en ai littéralement chié pour le pondre

    ils t’ont tellement fais chier, que t’en a chié, d’ecrire quelque chose sur l’art de chier ! je dirais pas que ce texte est a chié, mais t’avais vraiment l’air de t’y faire chier a cette soirée …

  • Ah non, j’étais bien chez le cousin, c’est juste que parfois j’ai du mal à comprendre certains concepts qui sortent de son imagination.

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