Histoires

La croisière s’amuse

Ce matin, comme tous les matins, je me suis réveillée. Mais cette fois-ci, j’ai senti comme un petit quelque chose de changé. C’est en essayant de sortir mon corps douloureux du lit que je me suis rendu compte que j’avais mouillé le matelas. En tâtant le terrain, je réalise que ma peau est devenue molle et flasque, et que le truc qui pèse sur mon nombril, c’est mon sein gauche. Merde, qu’est ce qu’il se passe ? J’extirpe mes articulations arthritiques hors du lit et me dirige vers la salle de bain clopin-clopant.

La croisière s’amuseFlûte, j’y vois rien, faut que je mette mes lunettes. Je me fais ma toilette de chat, je brosse mes dents, je les mets dans ma bouche, j’avale un seau de cachetons divers et variés et complètement inefficaces pour des maux tels que l’arthrite, les ballonnements, le cholestérol, l’hypotension, l’incontinence, et les chairs molles. Ah donc oui, c’est bien ça, suite à un concours de circonstances autant surnaturelles que divines, ce matin, je me suis levée en étant âgée de 74 printemps. Expérience inédite. Autant en profiter à mort.

Je me décide à me pomponner. Je retouche ma mise en plis, je me mets du rouge, des boucles d’oreilles-clips, une culotte gainante, un Playtex, un damart, un pantalon à pinces, des crocs (je reste «tendance» comme disent les jeunes), une douzaine de pshitts de numéro cinq et je me prépare un sacré planning pour la journée : Thierry Beccaro et Tex seront encore là demain. Alors Aujourd’hui, c’est décidé, je pars en croisière.

11h, j’arrive sur le quai. Que de jouvencelles et de charmants jeunes hommes ! Je sens déjà les regards enjôleurs de ces messieurs sur moi. Je me sens jeune à nouveau : j’ai 62 ans ! J’ai encore la hanche que le bon dieu m’a donnée !

Nous entrons dans le bateau. Dieu que c’est beau. La décoration fait très élégante. Les sièges sont rembourrés, ce qui est plutôt une bonne nouvelle, vu que je sens que mes hémorroïdes sont sur le point de revenir, et ils sont superbement ornés de motifs provençaux. Les murs sont orange-saumon, ma couleur préférée (la couleur de mon blush, j’en mets beaucoup) et il y a plein de doré. La table est déjà dressée, et on a même quelques amuses bouches. C’est tout de même la moindre des choses, il est déjà 11h15, presque l’heure de manger !

C’est quand même très classieux : j’ai trois fourchettes, trois couteaux et deux cuillères. Comme dans l’ancien temps. Dire que de nos jours, les jeunes, ils mangent avec leurs doigts ou avec des baguettes… Non mais je vous jure. Je prendrais bien un kir pour aller avec mon petit feuilleté au fromage, mais déjà, il est à 7 euros et en plus l’alcool, ça me donne des flatulences. Oh, puis voilà qu’on m’apporte une petite assiette bien raffinée avec des pâtes, de la mayonnaise (oui, mais de la Amora, c’est la seule que je digère), de la ciboulette séchée et du surimi. Le surimi c’est très bon, c’est du crabe, mais sans les pinces.

Pas le temps de roter mon amuse bouche que déjà, c’est l’heure de l’entrée : de la terrine de poissons à la gelée. Ça tombe bien, je trouve ça aussi bon que le surimi, et en plus, comme j’ai les gencives gonflées, mon dentier glisse un peu, ça fait des effets de ventouse et la terrine de poisson, on n’a pas besoin de mâcher c’est très pratique. Je remarque que la petite serveuse, elle est pas très sympathique, pourtant, elle est toute jeune, il lui reste bien cinq ans avant la retraite, elle a la vie devant elle. Mais bon, que veux-tu, c’est comme ça, les jeunes de nos jours, c’est plus ce que c’était. Enfin bref, j’ai pas le temps de trop râler, puisqu’on m’apporte le saumon. Et oui, en croisière on mange du poisson, c’est judicieux comme idée. Et puis surtout, il est bien bien cuit. Parce que cette manie de manger du poisson cru, il n’y a que les chinois pour faire ça.

D’ailleurs, en parlant de chinois, il y en a une dizaine derrière moi, et deux dorment sur la table. Moi qui croyais qu’ils étaient toujours bien élevés et tout. C’est la faute de leurs mangos ou je sais pas trop quoi là : c’est violent et cochon, ça leur fatigue le cerveau et du coup, ils dorment sur la table. Tant pis pour eux, ils seront tout chiffonnés quand la dame à l’appareil photo viendra immortaliser cette merveilleuse journée, que moi j’aurais bonne mine, j’ai mis du blush en plus. Il est bon ce saumon, et il est servi avec de la ratatouille (c’est provençal). C’est très assorti aux motifs classieux des chaises rembourrées. Par contre, la sauce au beurre blanc, je la digère pas, je commence à me sentir ballonnée. J’espère bien que les toilettes du bateau son propres.

Tiens, on arrive à l’écluse. C’est SPECTACULAIRE elle dit la mignonnette dans le micro. Ah oui, je confirme, c’est spectaculaire. Pendant 30 minutes, le bateau s’arrête, il fait du bruit, puis plus rien, puis il repart. SPECTACULAIRE. Je serais pas venue pour rien. Surtout qu’on m’a apporté un bout de chamois d’or. C’est très bon le chamois d’or pour l’ostéoporose. Oh puis c’est pas fini, on a droit à une part de gâteau. Au caramel et à la poire, avec une texture tout à fait originale. Un peu dure et un peu molle et un peu froide et un peu chaude. J’ai pas trop aimé, c’est trop extravagant pour moi. C’est un gâteau bon pour Lia, de la Star Academy, sur la sixième chaine du poste, celle qui a un affreux dessin sur l’épaule.

On arrive à destination. Je vais pouvoir me dégourdir les jambes. Où est ma canne ? Voilà, je suis prête. Je vais aller acheter quelques sachets de lavande pour mettre dans les caleçons longs de pépé, une cigale dorée pour la mettre au revers de mon chemisier (le doré, c’est mode et élégant), et un vide poche en céramique avec une olive peinte dessus, parce que vraiment, ça fait typique. Mais déjà, c’est la fin de l’escale. Je dois retourner au bateau. Je marche pas bien vite, ma hanche me fait mal, alors je prends de l’avance. Vraiment, je ne tiens pas à rater le voyage de retour. Trois heures de Bateau. C’est pas tous les jours qu’on vit une telle aventure.

J’arrive sur le bateau. Je suis bien mieux placée. Tout au fond, avec une belle vue sur la caisse à gilets de sauvetage. Je peux pas me remettre à ma place de midi, j’ai pas le droit, la jeune péronnelle du service me l’a interdit. En même temps, c’est pas grave, ils savent mettre l’ambiance sur le bateau. Ils nous ont mit une cassette… je vous dis pas. J’aurais pas été autant ballonnée ni eu autant mal au dos, j’aurais guinché comme une polissonne avec ce jeune et séduisant québécois qui passait son temps à renifler.

Une ambiance ! Je vous raconte pas : Bezu, la danse des canards, le petit bonhomme en mousse, Sabrina, Gilbert Montagné, Lio, Partenaire Particulier, Etoile des neiges, Bienvenue à Galaswinga da la dirladada… j’en passe et des meilleures. Je me suis sentie jeune ! Toutes ces chansons entrainantes, ça m’a mis du baume au cœur. La jeune serveuse a dû le sentir, elle a remis la cassette plusieurs fois, de sorte que j’ai pu écouter tous mes chanteurs préférés en boucle pendant trois merveilleuses heures, en étant merveilleusement bien assise sur cette chaise provençale rembourrée.

Malheureusement, toutes les bonnes choses ont une fin, et on arrive à destination. Je suis bien triste. Mais j’ai une photo du bateau pour immortaliser la soirée. Et peut-être qu’avec un peu de chance, quand je rentrerai à la maison, je constaterai que pépé a enregistré Motus.

(cc) {Poli}

One Response to “La croisière s’amuse”

  • J’adore la thématique saumon ! Des murs à l’assiette en passant par les joues ! Du grand wannagetafly, j’adore !

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