Histoires

Arrière-goût d’Ethiopie

Article sélectionné par Cécile-n lors de sa semaine de rédaction en chef

Je m’étais toujours dit qu’une fois mon bac en poche je partirai faire un voyage humanitaire. Il y a deux ans et demi, donc, j’ai fait ma Viva Espana* comme disent mes amis, et je suis partie pour l’Éthiopie. Moi dont les larmes débordent dès qu’on me secoue un peu, j’ai décidé d’aider le monde en me rendant à Addis Abeba, dans un orphelinat, où tous les enfants, qu’aucun pays n’accepte pour l’adoption, sont séropositifs.

Arrière-goût d’Ethiopie400 enfants de 0 à 19 ans habitaient cet énorme centre tenu par des sœurs de Mère Thérésa. Je suis arrivée et c’était comme dans ces documentaires de France 5 : une flopée de petits enfants courant dans les bras des Blancs. C’était très touchant, mais quand une trentaine d’autres sont arrivés, je ne savais plus quoi faire et mon attitude a rapidement changé ; très vite j’ai compris qu’il allait falloir que je sois un peu distante. Les enfants avaient un tel manque de contact physique et de tendresse que s’ils le pouvaient, ils auraient passé la journée accrochés à mon cou. J’étais venue dans l’espoir d’aider et de donner de l’amour, mais j’ai vite réalisé que j’allais devoir le faire à un niveau… industriel.

Dès ce premier jour j’ai commencé à me demander ce que ma présence là-bas voulait dire pour eux, et si c’était vraiment une bonne chose. C’est vrai, quand on y pense, est ce que ça a vraiment un sens de venir passer 4 mois, faire des bisous, des câlins et puis partir ?

Puis j’ai commencé à créer des activités avec eux. Ça m’a aidée à me sentir un peu moins coupable. J’ai pu donner des cours d’art plastique. Ensuite je me suis aussi occupée de la préparation des médicaments. Puis on m’a appris à donner des massages pulmonaires aux bébés. C’était assez satisfaisant de me sentir utile et de voir que les enfants appréciaient ce qu’on faisait ensemble. Et même si donner des cours à une classe de 50 enfants de CP dans une langue qui n’est pas la sienne s’avérait pour le moins difficile, c’était agréable de les voir jouer après avec ce qu’on avait fabriqué en classe.

Au fur et à mesure que les semaines passaient, j’ai commencé à connaître un peu mieux les sœurs qui tenaient l’orphelinat et je me suis rendue compte qu’elles n’étaient pas aussi charitables qu’elles prétendaient l’être.

Elles clamaient haut et fort que les volontaires n’étaient bons qu’à donner des médicaments, et elles n’étaient absolument pas sensibles à la valeur que pouvaient avoir le jeu et les câlins pour ces enfants. J’ai aussi rapidement découvert leur façon « pas très catholique » de punir les enfants en leur rasant la tête ou les maltraitant physiquement par exemple (elles les battaient, en gros). Aussi, petit à petit, j’ai été éloignée des adolescentes de l’orphelinat parce qu’ensemble on parlait du Sida, de l’amour, de leur futur, et ça ne plaisait pas du tout aux sœurs qui craignaient probablement l’émancipation des ces jeunes filles (je ne vais pas rentrer dans le débat “émancipation et religion”…).

Elles étaient pleines d’humour ces sœurs ! Elles me demandaient de me rendre à la messe le matin pour montrer le bon exemple ! Impossible pour moi. Ça m’aura valu quelques ennuis, oh des bricoles, genre elles envoyaient des enfants me réveiller à 6 du mat’ pour rien. Ces sœurs d’un autre âge étaient aussi méchantes que dogmatiques, il n’y avait aucun moyen de discuter avec elles, et il fallait supporter leurs critiques vexantes tout au long de la journée. À ce régime j’ai tenu 3 mois, et puis j’ai décidé de quitter, le cœur gros, cet enfer d’orphelinat. Je suis allée à Dire Dawa, dans un hôpital où j’étais en charge de certains soins comme nettoyer les plaies gangrénées, ou encore couper les ongles de pieds… Les malades m’aimaient bien, il paraît que j’étais douce, et ça représentait assez bien le sentiment que j’ai eu alors ; celui de faire du bien sans faire de mal.

N’empêche, alors que j’en apprenais tous les jours un peu plus sur la corruption du pays, la culture du chat (plante très convoitée, utilisée comme drogue), la culture du café, la déforestation… je me sentais si dérisoire face à l’ampleur du désastre. Depuis je me dis que c’est pas si simple que ça de se rendre utile.

* Viva Espana. n. f. IRONIQUE. VOIRE MÉCHANT. Fille qui porte un sarouel et qui veut faire le tour du monde (en commençant par Barcelone) avec un truc en bois dans l’oreille, ou garçon écolo qui fume du goudron avec une bague au pouce.

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13 Responses to “Arrière-goût d’Ethiopie”

  • Tu es malheureusement tombée sur une communauté de connasses. Ça existe. Mais j’ai pas mal de potes qui ont fait ce que tu as fait (au Bénin, à Djibouti…) et ils sont ressortis ravis. Il faut dire aussi qu’ils étaient comme moi : catholiques praticants, voire futurs prêtres pour certains. Comme tu t’en es aperçu, ça aide un peu pour avoir un minimum d’aplomb face à ces connasses (ce n’est pas parce que ce sont des soeurs que je vais être polie, non mais). Et puis pour ce qui concerne le chapitre “Religion et émancipation”, petite anecdote : Soeur Emmanuelle n’hésitait pas à filer la pilule gratuitement aux filles dès 11 ans, même si la papauté à l’époque faisait la gueule.
    Je suis sûre que tu n’aurais pas eu la même expérience si tu avais été dans un orphelinat gérée par une ONG non confessionnelle. D’ailleurs, je pense que tu as eu une très bonne démarche en finissant ton service dans un hôpital… Cela t’a montré deux aspects de l’aide humanitaire. Malheureusement, tu le conclus à la fin, ces quatre mois n’ont pas réussi à effacer toute la misère du monde, mais au moins, tu auras compris tout l’effort qu’il faut faire pour que l’Éthiopie (par exemple) n’ait, un jour, plus besoin de l’aide humanitaire qui s’avère quelquefois être condescendante pour les populations locales.

  • Tout à fait d’accord avec toi Storia; je suis mal tombée. J’avais fait pas mal de recherches sur internet avant de me décider, mais tout ce que je trouvais étaient des sites qui proposaient des voyages humanitaires payants. Et puis j’ai choisi cet orphelinat sur conseil d’une amie d’une amie, donc à priori, toutes ces histoires n’avaient pas trop lieu d’être…

    Quant à soeur Emmanuelle, un cas à part :)

  • Cette amie d’amie était-elle catholique praticante ?

  • Je ne crois pas non. Je pense qu’elle n’avait juste pas passé assez de temps là bas pour se rendre compte .

  • Et bien c’est énorme ce que tu as fait! même si tu en sors avec du chagrin je pense que tu peux être fière de toi et de ce que tu as apporté (même si tu as l’impression que c’était à petite échelle…) Et pour la messe tu as eu raison de ne pas cèder: ce n’est pas faire preuve de respect pour une religion et les gens qui y croient de faire semblant d’y adhérer si ton coeur ne suis pas.

  • Grande classe… J’ai toujours rêvé de faire ça, à chaque fois que je me fais alpager par les collaborateurs d’Action contre la faim, AIDS ou encore la Croix-Rouge française, je me tue à leur dire que je veux me rendre utile plutôt qu’envoyer bêtement de l’argent.

    Et bah, tu sais quoi ?

    J’envoie bêtement de l’argent. Triste.

  • @roseh, je me demande si ce n’est pas mieux d’envoyer de l’argent justement, je me dis toujours que j’ai dû prendre plus de ressources au pays que j’en ai apporté, m’enfin… :) Moi je les esquive les recruteurs de dons, je dis que je suis mineure, ça commence à ne plus trop passer…

    @fama, tu as raison, et puis il y avait d’autres façons de montrer le bon exemple qu’en allant à la messe… franchement…

  • j’ai aussi eu une mauvaise expérience dans l’humanitaire…je ne suis pas partie, je pense que je choisirai bien…merci pour le récit de cette expérience qui confirme et écorne un peu le vernis mignon et lisse des gentils gens qui font du “bien” aux autres…

  • En effet, souvent beaucoup de langue de bois et d’hypocrisie dans ce milieu…

  • Ouais… Entre les bonnes soeurs pas bonnes, le ONG vérolées de l’intérieur, les gouvernements du monde qui s’entre-déchirent en prenant en otages une bonne partie de la population pour défendre leurs intérêts moi j’dis qu’on est pas sortis de l’auberge.

    Ca me fait penser à un dicton :

    “Le chemin de l’enfer est pavé de bonnes intentions” …

  • Au moins tu t’es faite une idée par toi même de ce qu’est le monde de l’humanitaire… C’est pas rose tous les jours. Cependant, tu sembles avoir gardé un bon souvenir des enfants et des malades, c’est à dire des personnes pour lesquelles tu faisais cela. Et ça c’est déjà pas mal.

  • Eh ben dis donc… chapeau bas!

  • c’est une expérience magnifique que tu as vécu sois en fière vraiment, quelque part en Ethiopie tu as marqué des enfants, ils se souviendront de ta gentillesse. Bravo

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