Coeur

Ma nuit avec Mathias

Il suffit de perdre brutalement ses repères pour laisser avec eux au rayon des souvenirs tous les codes et les attitudes de bienséance que l’on met des années à acquérir.

Ma nuit avec MathiasBrutalement, est adapté, c’est un mot violent qui blesse.

Le jour où mon regard s’est posé sur Mathias je savais déjà que plus rien ne serait comme avant, le fait de l’observer à la dérobée n’y changerait rien. Il faut dire que tu as attiré mon attention d’une manière remarquable. Un peu comme un ordre absolu au milieu d’un chaos intense. Je te tutoie parce que tu m’as apporté du réconfort et que tu fais partie de mes amis maintenant.

Je suis à demi orpheline, la vie m’a volée maman brutalement. La vie a mis Mathias sur mon chemin doucement. Le calendrier se fout éperdument du vide qui me ronge. Pire encore, je dois continuer à tenir compte des dates qu’il indique sans broncher.

Il faut bien restituer à la bibliothèque ce livre que tu n’as pas terminé maman. La date est venue. Sinon papa va recevoir une lettre qui t’est adressée et il va encore pleurer, lui si fort, dont la voix grave s’étrangle dès qu’elle résonne depuis quelques jours, ça m’est insupportable, plus intolérable encore que le vide que tu laisses dans nos vies.

Alors ce livre je le serre contre moi, j’en retire ton marque-page, et je le pose sans dire un mot sur la table des retours. Le code barre au dos de l’ouvrage dira à ma place que tu l’as rapporté dans les temps.

Orpheline, les mains vide je regarde machinalement l’étagère des livres récemment acquis par la bibliothèque mais, maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, je n’ai plus envie de lire. Mes yeux sont trop secs, trop brûlants. Une persistance rétinienne dessine en continu l’image terrible d’une dalle de béton couverte de fleurs. Je t’ai lu un poème de Victor Hugo dans ce décor insolite qui m’empêche de voir ton visage, de te serrer dans mes bras, de te dire que j’ai perdu mon sens de l’humour. Cette plaisanterie n’est pas drôle, il est temps que tu reviennes. Maman je ne peux pas croire que tu ne reviendras pas.

Dis, maman, tu as entendu ? Je n’ai pas bafouillé en lisant les mots de Victor Hugo… Pourtant, maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi, ce livre de Mathias Malzieu, instinctivement, je le sors de son étagère et je repars en le serrant contre moi plus fort encore que celui que je viens de reposer.

Plus tard il fait nuit noire, dans la maison tout le monde s’est endormi, pas moi. Je fixe le plafond, je n’ai plus de maman, je ne peux pas fermer les yeux. J’ai peur de ne pas me réveiller pour mes enfants.

Et puis j’ai ouvert ce livre. Je l’ai lu d’une traite cette nuit là. Mathias non plus n’a plus de maman et les mots qu’il a posés sur le papier sont tous vrais.

« La seule manière de tuer la mort, c’est de rester en vie » … 

« Noël pour papa, Lisa et moi c’est fini »… 

« J’ai un peu froid – le manque de sommeil sans doute. Pour une fois que je suis debout de bonne heure, je vais aller prendre le petit déjeuner avec papa. »

Désespoir, réconfort imaginaire, espoir à nouveau, tous les instants du récit relèvent d’un ressenti plein d’amour, d’humour et de poésie.

Par ce petit mot, qui n’est pas triste, je voulais juste remercier Mathias Malzieu de cette sincérité profonde et conseiller ce livre magnifique, sorti en 2005, découvert par « hasard » à l’instant où j’en avais besoin.

Maintenant qu’il fait tout le temps nuit sur toi
Mathias Malzieu / Flammarion

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