Back Room

La Fille qui n’aimait pas ses seins

Aline Tilleul, « Les bons comptes », in La fille qui n’aimait pas ses seins, Éd. Thebookedition.com, 2009.

Les bons comptes

- Pourquoi n’êtes-vous pas parti avec elle ?
- Comment ? ! Mais parce que je voulais passer la nuit avec vous !
- Ne m’aviez-vous pas offert, pourtant, le droit de vous prostituer à mes amies ?

La Fille qui n’aimait pas ses seinsIl en resta bouche bée. Déjà, au retour de vacances passées loin l’un de l’autre, qu’elle ait cru bon d’inviter cette Brigitte à leur dîner de retrouvailles l’avait surpris. Leurs relations étaient bien assez orageuses comme ça. En fait, ils n’avaient que de bons souvenirs de leurs rencontres, et s’il arrivait parfois, à elle, de verser quelques larmes, c’était plutôt de se quitter trop vite. Dès qu’ils étaient séparés, pourtant, leurs rapports tournaient au vinaigre. Le courrier électronique — sa traîtrise — facilitait sans doute l’énoncé des rancœurs et des doutes. Mais leurs feintes colères épistolaires, leur cruauté réciproque fondaient d’ordinaire dès les premières minutes de leurs face-à-face.

Comme une buée, le désir les enveloppait si vite qu’ils n’avaient plus le temps de tenir leurs promesses de gifles, morsures et coups de fouet ; ou alors plus tard, à l’acmé du plaisir. Cet été n’avait pas démenti la règle. Un mois de juillet pour s’échanger par mails des adieux aussi amers que définitifs, puis en août un sale coup qui lui était arrivé à elle, et ses excuses à lui, ses offres de paix, de réconciliation, et ce cadeau incongru : l’offre de prostitution.

Et ils étaient là, dans cette nuit prolixe de fin d’été, cheminant hanche contre hanche à travers les rues désertes et les jardins publics. Débarrassés de l’amie inattendue qui avait partagé leur dîner. Il avait cru d’abord à une erreur, deux rendez-vous télescopés, et avait fait bonne figure à cette encombrante compagnie, riant aux plaisanteries de Brigitte, la faisant rire, volontiers flirtacious. Aurait-il pu imaginer que cette première nuit avec lui, elle avait sciemment prémédité de la céder à une autre ?

- Vous vouliez vraiment que je reste avec elle ?
- Mais oui. Son copain l’a quittée cet été. Il avait le même prénom que vous: Alain… j’ai pensé à quelque chose de prédestiné…
- Alors pourquoi ne m’avez-vous pas prévenu ? Pourquoi ne vous êtes-vous pas, vous-même, discrètement éclipsée ?
- Je me suis éclipsée ! Je vous ai laissé le champ libre.

C’était vrai. Au sortir du restaurant, dans la nuit encore vibrante de chaleur,
Brigitte avait proposé « J’ai ma voiture, je te ramène ? – Non, avait-elle répondu, je préfère rentrer à pieds. – Et vous ? — Moi aussi, je crois que je vais rentrer à pieds ». Et Brigitte était montée seule dans sa voiture avec une ombre de regret qui ne lui avait pas échappé. Mais de là à penser qu’il trahissait sans le savoir un engagement pris en son nom !

- Vous lui aviez vraiment dit que j’étais pour elle ?
- Non, bien sûr ! Mais quand une femme dit à une copine esseulée « Tiens, j’inviterai un collègue », elle comprend forcément qu’il est pour elle.
- Et vous aviez tarifé mon service ? Vous lui faisiez payer combien ?

Son petit rire frais fit clignoter la nuit.

- Mais non ! Je vous offrais ! Elle vous aurait plu ?
Bien sûr qu’elle lui aurait plu. Brigitte était vive, libre et rieuse ; elle avait plaisanté sur les fesses de son amie — « rieuses » avait-elle dit —, sur son chemisier qui s’ouvrait tout seul dans son dos et qu’elle devait lui reboutonner de temps en temps. Mais ce soir-là il n’était pas venu pour Brigitte, il était venu pour elle. À la rigueur il eût compris qu’elles l’eussent invité chez l’une ou l’autre pour un dernier verre. Et là il se serait laissé violer par elles deux. Soixante-huitard bohême de la race des « champagne caviar », il se voyait, allongé sur un tapis inconnu, vêtements défaits, elle agenouillée, lui serrant la tête entre ses cuisses et bloquant ses bras tandis que Brigitte l’enfourchait…

- Mais que racontez-vous ? Elle n’a pas à me plaire ou non ! Ce n’est pas elle que vous donniez à moi, mais moi que vous donniez à elle ! D’ailleurs, je ne vous ai pas offert de me « donner », mais de me vendre, pour vous acheter des robes !

C’était la plaisanterie de son dernier email. Une vieille histoire, en fait. Depuis plus d’un an, elle s’obstinait à lui expliquer qu’il lui devait de l’argent pour leur liaison. Non qu’elle considérât qu’elle se prostituait à lui : féministe, elle n’aurait pas toléré le soupçon d’une telle idée. Non qu’elle jugeât qu’elle lui offrait sans contrepartie un service sexuel : elle concédait bien volontiers qu’elle en jouissait au moins autant que lui. Non, elle réclamait de l’argent au nom de l’égalité.

Dans cette ville où ils passaient deux ou trois jours de temps à autre, lui était le professeur, l’intellectuel reconnu, bien assis dans la vie, et elle la jeune poétesse locale qui offrait à son exil son amour et son corps. Elle avait admis, la rage au cœur, qu’elle ne serait jamais son Grand Amour sénile (une femme déjà septuagénaire, écrivaine de salon, qui se cancérisait littérairement à la maison et qui pour elle n’était autre qu’un surmoi maternel), quand elle avait rompu pour lui toutes ses antiques réserves. Elle n’avait jamais admis que ce globe-trotter la sifflât d’un coup de téléphone quand il passait par là, quand il avait envie d’elle, quand un collègue ou une autre femme (voire même une thèse à lire) ne lui retenaient pas sa soirée.

Alors qu’elle ne pouvait jamais l’appeler quand elle avait besoin de lui, même pour un coin d’épaule, même pour un mot de réconfort, dans ses vies de galères professionnelles, de femme seule, de mère débordée.
Pour toutes ces inégalités, elle réclamait la plus générale des compensations : de l’argent. De l’argent qu’elle n’aurait bien sûr jamais accepté. Une enveloppe de billets posée au petit matin sur la table de nuit, imaginez ! Alors, elle avait suggéré fermement des cadeaux, tels que les députés de province en font à leurs maîtresses de la capitale. Mais comme, sous la matière des cadeaux, la forme d’argent ne manquerait pas d’affleurer, encore fallait-il camoufler ces présents en « matériel usagé» de leurs jeux érotiques : robes qu’il effeuillerait avec délices, foulards servant de baillons, de garrots, de bandeaux pour leurs yeux… Une casuistique pire que le cynisme, à bien y réfléchir.

Il avait donc cru plaisant de lui proposer cette solution : puisqu’elle voulait une compensation pécuniaire sans avoir le sentiment de se prostituer à lui, elle n’avait qu’à le prostituer lui, et prélever sa dîme.

- Bon, répondit-elle avec vivacité, disons que je vous ai acheté une passe, et que je la lui ai offerte.

Elle lâcha sa taille, se dégagea. On entrait dans un grand parc près du Sablon qu’éclairait seulement le lait de la pleine lune. À Bruxelles, ville exquise, parcs et jardins publics restent ouverts la nuit. Il observa son profil : elle avait déjà cet air grave qui annonçait les disputes.

- Mais vous ne lui avez rien offert du tout… Si vraiment vous aviez voulu que je reste avec elle, vous auriez très bien su me le signifier, et j’aurais obéi.
C’était retourner le couteau dans la plaie. Son visage durcit encore.

- Vous avez parfaitement raison, dit-elle tristement, sans aucune agressivité contre lui. Je savais exactement les mots qu’il fallait dire. Mais quand je vous ai vu, tout bronzé comme pain d’épices, quand je vous ai vu rire et plaisanter avec elle, j’ai eu terriblement envie de vous et j’ai repris mon cadeau. Oui, je lui ai volé cette nuit avec vous.

Il était vraiment ému, et lui reprit la taille avec tendresse. Sa main, remontant sous le chemisier, fit dans son dos sauter les boutons, tandis qu’il la serrait contre lui, caressant la base du sein. Elle se laissa faire, glissa la main autour de ses hanches, sous la chemise, dans le pantalon, jusque dans le slip, jusqu’au bas-ventre. L’ombre des grands arbres sous la lune les enveloppait par les allées du parc. Un jeune couple d’amoureux s’embrassait éperdument au coin d’une porte.

- Vous êtes vraiment une amie très délicate.
- Pourtant je lui ai volé mon cadeau.
- Voyons, vous ne m’aviez pas explicitement offert !
- Il n’y a que l’intention qui compte, et dans mon intention je vous avais déjà donné. Je suis dégoûtante. Cette nuit, je ne ferai pas l’amour avec vous.

Il sentit son cœur se serrer. Ça commençait à bien faire.

- Mais elle ne saura pas si nous avons couché ensemble ou non ! Vous ne lui rendez donc rien du tout.
- Vous dites vous-même qu’elle ne savait pas non plus vraiment que je lui avais offert cette nuit avec vous. C’est pareil.
- C’est pareil entre vous deux, d’accord. Mais pas entre vous et moi.
- Vous et moi ? Mais je ne vous dois rien.

Il se rua dans la faille.

- Bien sûr que vous me devez quelque chose ! Vous me devez le prix d’une passe, puisque vous m’avez acheté pour elle.
- Mais puisque vous n’avez pas couché avec elle !
- Peu importe, vous reconnaissez lui avoir volé cette passe que vous lui aviez offerte, donc vous me l’aviez vraiment achetée, donc vous devez me la payer.
- D’accord, mais je la lui ai reprise, et comme j’en ai honte, je ne la consomme pas.
- Ça, c’est une affaire entre vous et elle. Moi, vous m’avez prostitué, et j’attends le prix de cette passe, peu m’importe qui paie, peu m’importe qui est la cliente, et si la cliente consomme ou pas. Sinon, vous ne lui avez rien offert du tout, donc vous ne lui avez rien repris, donc vous ne lui devez rien, et donc nous pouvons faire l’amour cette nuit.

Elle réfléchit, toujours serrant sa taille. Leurs pieds battaient en cadence la poussière du chemin.

- Vous avez raison, je vous dois le prix de cette passe. Mais, selon votre proposition, le salaire de votre prostitution me revient.
- En grande partie, mais en partie seulement. Une prostituée, un gigolo, empoche le prix de la passe, et en rend un pourcentage au maquereau, à la maquerelle.

Elle le serrait de plus en plus tendrement, le bout de ses doigts effleurait sa queue.

- Mais nous n’avons fixé ni votre prix ni mon pourcentage. Je prends fifty-fifty. Votre prix sera le mien.
- Eh bien le voici : vous vous donnez à moi cette nuit. Et nous jouissons fifty-fifty.
- Vous savez bien que c’est le seul prix que je ne saurais payer. Fixez-en un autre, n’importe lequel.
- Dommage pour vous. Car voici alors mon second choix. Vous avez vu Belle de jour, le film de Buñuel ? Vous vous souvenez, quand le mari livre Catherine Deneuve à ses laquais ? Ils l’attachent, dos nu, face à un arbre… Je vais vous attacher à un arbre, et sur votre dos nu frapper vingt coups de fouet. C’est mon dernier prix.

Elle frissonna, piégée.

- Vingt coups de fouet ? C’est ça le tarif que vous demanderiez à mes amies pour coucher avec elles ? Je croyais que c’était de l’argent pour m’acheter des robes ?
- Quand ce sont elles qui paient, bien sûr ! Mais à vous, je ne vais pas vous demander votre argent pour vous offrir des robes, ça n’aurait aucun sens.
- Et mon pourcentage ?
- Eh bien, vous pourrez m’attacher nu à un arbre ou à ce que vous voudrez, et vous me donnerez à votre tour dix coups de fouet.
- Vingt coups, voulez-vous dire ; fifty-fifty, ça fait twenty-twenty.
- Mais non ! Si une prostituée demande 100 euros pour une passe, elle en rend 50 à sa maquerelle, c’est ça fifty-fifty. Si je vous donne vingt coups de fouet et si vous me rendez vingt coups de fouet, qu’est-ce que vous aurez payé au total ? Rien, ce serait un simple échange.

- Il y a un truc !
- C’est parce que vous êtes successivement la cliente et la maquerelle. Comme cliente, vous me payez 20, comme maquerelle, je vous en rends 10.
- Avec vous, je me fais toujours avoir ! Mais vous vous rendez compte ? Vous m’offrez gratuitement — ou plutôt pour vous faire pardonner vos méchancetés — de vous prostituer pour me payer des robes. Et la première fois que j’essaie, je me retrouve condamnée à vingt coups de fouets, deux fois plus que vous, et je ne couche pas avec vous, et mon amie non plus, et je n’ai même pas la robe…
- Encore une fois c’est votre affaire entre vous et Brigitte : à tous les coups vous vous débrouillez pour être perdante. Vous m’achetez une passe pour elle, qu’il vous reste à me payer, puis vous la lui donnez, puis vous lui reprenez, et pour vous faire pardonner un péché qu’elle ignore, vous n’en profitez même pas ! Qu’est-ce que j’y peux si vous ne savez pas compter ! Avec moi les choses sont régulières. Les bons comptes font les bons amis.
- Vous avez raison, vous avez toujours raison. Vous êtes d’une mauvaise foi mathématique.

Rageusement, elle retira la main de son slip, arrachant trois poils de son sexe. De toutes façons, même s’il avait tort, elle méritait le fouet pour le coup fait à Brigitte. Elle le repoussa, s’écarta de l’allée, fit voltiger ses sandales, et s’engagea pieds nus sur la pelouse. Elle choisit un arbre un peu à l’écart, dont les petites feuilles rondes, jaunies par la canicule, brillaient sous la lune, et marcha résolument vers lui. C’était un ginkgo.
« Ginkgo, ginkgo, pensa-t-elle, Arbre aux Écus, Arbre aux Supplices, je reviendrai quand tu perdras tes feuilles, et je l’attacherai à toi, dans la fraîcheur d’automne, pour exiger mon dû, et je le fouetterai jusqu’à ce qu’il crie, qu’il me supplie, jusqu’à ce qu’il me dise qu’il m’aime ! »

Elle enlaça le tronc, passant ses bras autour de l’arbre et joignit les poignets. Déjà il l’avait rejointe, tremblant d’appréhension. À une heure du matin, si quelqu’un pourtant venait à passer ? Cette fille avait vraiment de la classe ! Ôtant prestement ses lacets, il lia d’abord ses poignets, puis attacha les mains au tronc, un peu au-dessus de la tête. Elle, figée, la joue contre l’écorce, regardait au loin.

Doucement, il défit les boutons du chemisier, dégageant bien les épaules et le dos. Il dégrafa le soutien-gorge, découvrant la base des seins. Elle tressaillit, tourna sa face vers la lune, la pleine lune comme un vitrail à travers les branches, auréolée de traînées évanescentes d’obscurs nuages. La première fois qu’il l’avait fouettée, elle avait fini par en jouir. C’était délicieusement fort, délicieusement bon, mais il faut dire qu’auparavant il l’avait profondément engouffrée de son sexe ; elle était déjà aux marches de l’extase et le fouet l’avait portée encore plus loin.

Saurait-elle retrouver les mêmes sensations, sans le sexe ? Heureusement, le tronc complice était là, entre ses bras, comme un grand phallus magique, poteau de torture que les peaux rouges criards avaient bariolé d’or pour transfigurer la douleur. Elle sentait cette force végétale contre elle, entendait battre obscurément la vie de ses racines, s’imprégnait du rythme montant de sa sève. Elle serra contre lui son pubis, et sentit malgré son jean le bois caresser sa vulve déjà mouillée. Elle serra contre lui sa poitrine, et il s’incrusta moelleusement entre ses seins. Elle serra contre lui ses lèvres, et sentit la consistance fraîche, dure et vivante de son écorce.

Et dans son cou, elle sentit sa langue. Il avait commencé par la lécher, lécher sa peau toute salée d’une journée encore torride. Le cou. Puis les épaules. Les omoplates. La rivière de son dos. Le creux de ses reins. Il défit le bouton supérieur de son jean et dégagea le haut des fesses. La langue acheva sa besogne au seuil du sillon de son cul. Puis il s’écarta et déboucla sa ceinture. Elle sentait son dos, humide et frais, bien proprement nettoyé de la transpiration du jour.

Elle lui adressa un sourire de reconnaissance et se cambra légèrement. Toujours souriante, elle ferma les yeux et, levant doucement la tête, se livra à son caprice. La fête pouvait commencer. Le premier coup fut comme une poignée de sel sur son plaisir naissant. Comme un coup d’éperon sur le chemin de la jouissance. Tout irait bien.
Le second coup la cingla peut-être plus fort. Douleur ou plaisir ? Elle choisit « plaisir » mais dut faire un effort.
Au troisième coup, elle eut mal. Elle remonta un genou le long du tronc, pour mieux sentir sa dureté sur le bas de son ventre, et l’excitation de son clitoris transfigura la brûlure du fouet. Le plaisir revenait, un cran plus haut.

Le quatrième coup lui fit vraiment peur. Elle perdit pied et laissa échapper un gémissement de douleur. Il marqua une pause, comme pour jouir de sa plainte, et elle profita de ces secondes de répit. Frottant son buste contre le tronc, elle libéra le plein de sa poitrine des bonnets du soutien-gorge. Sous le lin du chemisier, elle sentait maintenant le tronc qui coulissait, dur, entre ses seins qu’elle apprenait à aimer, comme le jour où il avait vidé son sperme dans le creux de sa gorge. Cette bulle de souvenir colora de nouveau de jouissance la brûlure qui lui mangeait la chaire. Elle appela de toutes ses forces le cinquième coup.

Il vint, et brisa son espoir. Elle ne tiendrait jamais vingt coups. Dans la course entre le plaisir et la douleur, le plaisir lâchait prise, et toute la force de son imaginaire n’y pourrait rien. Il lui manquait quelque chose, le si terrible, si bon, si profond réel : sa queue ! sa queue ! sa queue ! sa queue! Elle capitula.
- Enculez-moi, supplia-t-elle. Enculez-moi ! Je vous en prie, enculez-moi !
Cela ne faisait pas son affaire, à lui. Il s’imagina un instant, le pantalon baissé sur les chevilles, ahanant contre sa proie attachée à un arbre : une tout autre référence cinéphilique que Belle de jour, et pour tout dire une image assez déplaisante.

- Ce n’est pas du tout ce que nous avions convenu !
Et le sixième coup s’abattit. Cette fois elle sanglota :
- Encule-moi ! Oh, je t’en supplie, encule-moi, j’ai trop mal ! Encule-moi !
Mais il resta ferme. S’il avait cédé, elle l’aurait traité de cœur d’artichaut. Tout au plus s’appliqua-t-il à modérer les coups suivants. Il avait dû frapper trop fort. Il savait qu’elle n’aimait pas ça, mais l’idée de ça : c’était une masochiste littéraire. Il prit garde de ne pas cingler à nouveau les zébrures qui marquaient déjà son dos ; il lui dégagea complètement les fesses, non pour lui accorder ce qu’elle demandait, mais pour accroître le champ de peau vierge offert à ses coups.
Sept, sur les épaules. Huit, le flanc, à la racine du sein. Neuf, au creux des reins. Dix, les fesses, de gauche à droite. Onze, les fesses, de droite à gauche. Douze…

Maintenant elle ondulait contre le tronc. Une jambe enroulée autour de l’arbre, agrippée par les coudes, les poignets, la tête renversée en arrière, ses longs cheveux noirs balayant ses épaules ou volant sous le fouet, le visage baigné de larmes, les yeux perdus vers les éclats de lune, elle psalmodiait doucement :
- Encule-moi ! S’il te plaît, encule-moi ! Oh, oui, encule-moi ! Je t’en prie, encule, encule-moi fort, encule-moi profond !

Extase ou douleur, de quel solde de souffrance payait-elle ce tableau qu’elle lui offrait ? L’image adorable, sensuelle, chaude et brune qu’il rangerait à jamais, dans son album imaginaire, en face du visage pur, froid et blond de Belle-de-jour ?
La blonde ou la brune, Madeleine ou Judy. Il frissonna. Il venait de commettre un très grand péché, celui-là même de James Steward et d’Hitchcock dans Vertigo. Obliger une femme, par amour, à prêter son corps réel à l’image fantasmée d’une autre femme. Combien lui faudrait-il payer pour rédimer cette dette qu’il contractait vis-à-vis d’elle ?

« Bah, se dit-il en la fouettant de plus en plus tendrement, c’est elle la poétesse, à elle de sublimer, d’interpréter comme elle l’entend son rôle de Belle-de-nuit. Je ne lui dois qu’un surcroît d’admiration.
Et puis, je lui offrirai cette nouvelle pour son anniversaire. Elle trouvera bien à la vendre à quelque revue littéraire
».

La suite sur mon blog.

(cc) wit

14 Responses to “La Fille qui n’aimait pas ses seins”

  • bien qu’un peu long pour mes yeux fatigues(lol) je dois avouer que c’est un plaisir a lire.
    l’intrigue est prenante et meme si les coups ne font pas trop partie de mes envies, la description de la relation entre la femme et l’arbre est interessante…..
    en plus le fait qu’elle exige une sodo fait de suite d’elle une amie potentielle( c’est un de mes desirs non assouvis de maniere satisfaisante….)

  • Oui, ce n’est pas une écriture adaptée au média internet : c’est de la littérature tout court.
    Et l’extrait est long.
    Ca se lit mieux sur papier.

    Mais ayant découvert l’initiative « Back Room » de Ladiesroom, proposer un extrait aux filles à la page était trop tentant. Ca allait pour ainsi dire de soi. Qui a écrit “les réseaux de femmes, le nouveau pouvoir ?” (clin d’oeil) -

    Il y a la relation écologique entre la femme et l’arbre, et les coups – de simples caresses de ceinture en cuir souple en fait – font référence aux rapports hommes/femmes, qui est le second niveau de lecture du livre.

    Le « scénario » de la sodo, l’un des fantasmes aussi bien masculin que féminin, ça ,,, il y aurait beaucoup à dire ,,,

    Par MP, peut-être ?

  • Concernant le scénario évoqué, la sodo, ce serait vraiment intéressant de savoir, y compris sur le plan littéraire, si à votre avis c’est un fantasme plutôt féminin ou masculin.

    Y a-t-il des experts dans la salle ?

    O ! il fait chaud, chaud sur ladiesroom …

  • bah oui la sodo est un de mes fantasmes et je n’ai encore jamais rencontre de femmes qui me criait ” encules oh oui encules moi!” mais bon j’attends d’avoir l’avis de ces dames car je suis en minorite ici.
    et toi quel est ton sentiment ? tu aimes pratiquer ca?

  • Je n’ai pas d’avis générique. Je dirais que “ça dépend” …

    “De quoi” rétorqueras-tu ? Ben, de l’homme pardi …

  • ok il semblerait que le debat se joue entre nous 2 et c’est pas grave….
    lapuce nous a mis un super texte la dessus : http://ladiesroom.fr/2009/08/20/ma-premiere-fois-de-mec/

    certaines amies m’ont avoue que pour certaines femmes c’est tres douloureux, pour d’autre ca fait pas grand chose et enfin pour certaines ca fait grimper aux rideaux.
    donsc lorsque tu dis ca depends de l’homme tu veux dire que tu n’offres ca qu’a un amant exeptionnel telle une recompense ou juste en fonction de la personne tu as le deisr d’etre prise de cette facon?

  • Je dirais un amant exceptionnel.
    Mais j’ai aussi envie de faire un commentaire plus général sur tes questions.
    Car elles dénotent le grave malentendu qui survient souvent entre le lecteur et un auteur.
    Bien sûr, je peux comprendre ta curiosité, mais à la fois ta question prouve bien qu’on a tendance à projeter souvent “l’écrivain” dans ce qu’il écrit. C’est normal : un lien de complicité se crée.

    Or, s’agissant pour moi d’un livre, je n’ai pas spécialement écrit mes propres fantasmes.
    Ce livre est en réalité issu d’une rencontre, et de confidences alternées.

    Quand donc, tu dis «le débat se joue entre nous 2», si je comprends ton désir d’avoir des informations du côté féminin sur ce sujet, malheureusement je suis obligée de te décevoir, car je ne suis nullement autorisée à y répondre.
    Un tel débat ne peut se jouer entre « nous 2 » : il me faudrait me mettre dans la peau de mes personnages.
    Ce qui se joue entre toi et moi, tout au plus, c’est le « plaisir du texte », un fantasme tout au plus littéraire, qui chez toi a des résonances plus profondes.

    Je ne désire pas du tout esquiver tes questions, bien au contraire car si c’est ton fantasme autant aller au bout du possible.
    Dans mon récit, je dirais donc que la sodo est le fantasme de l’homme projeté sur la femme, une femme déjà fantasmée (“l’image fantasmée d’une autre femme).
    A mon avis, elle ne sent rien, ou pas grand chose, c’est surtout le tronc de l’arbre qui lui procure un plaisir, pas seulement physique mais cosmique de retour à la nature, et c’est lui qui grimpe au cocotier, car c’est son fantasme à lui. Mais pour des raisons X ou Y il le projette sur elle, jusqu’aux mots d’injonction que tu cites avec étonnement.
    C’est un soir de pleine lune, dans un parc désert : il se peut aussi bien qu’il aie rêvé -
    http://alinetilleul.over-blog.com/article-35728529.html

    Pour ce qui est de ton fantasme à toi, pourrais-tu à ton tour l’analyser ?
    Qu’est-ce qui te fascine dans cet acte et qu’est-ce que l’expérience des femmes peut t’apporter ?
    Bref, on en revient à la question plus générique : est-ce un fantasme plutôt féminin ou masculin ?
    Mais là, je pense que seul un psy ou un sexologue, ou quelqu’un ayant vraiment étudié ou expériementé la chose peut apporter des réponses dignes de te satisfaire.

  • Je dirais un amant exceptionnel, et pour des raisons exceptionnelles, littéraires dans ce cas-ci.
    Mais j’ai aussi envie de faire un commentaire plus général sur tes questions.
    Car elles dénotent le grave malentendu qui survient souvent entre le lecteur et un auteur.
    Bien sûr, je peux comprendre ta curiosité, mais à la fois ta question prouve bien qu’on a tendance à projeter souvent “l’écrivain” dans ce qu’il écrit. C’est normal : un lien de complicité se crée.

    Or, s’agissant pour moi d’un livre, je n’ai pas spécialement écrit mes propres fantasmes.
    Ce livre est en réalité issu d’une rencontre, et de confidences alternées.

    Quand donc, tu dis «le débat se joue entre nous 2», si je comprends ton désir d’avoir des informations du côté féminin sur ce sujet, malheureusement je suis obligée de te décevoir, car je ne suis nullement autorisée à y répondre.
    Un tel débat ne peut se jouer entre « nous 2 » : il me faudrait me mettre dans la peau de mes personnages.
    Ce qui se joue entre toi et moi, tout au plus, c’est le « plaisir du texte », un fantasme tout au plus littéraire, qui chez toi a des résonances plus profondes.

    Je ne désire pas du tout esquiver tes questions, bien au contraire car si c’est ton fantasme autant aller au bout du possible.
    Dans mon récit, je dirais donc que la sodo est le fantasme de l’homme projeté sur la femme, une femme déjà fantasmée (“l’image fantasmée d’une autre femme).
    A mon avis, elle ne sent rien, ou pas grand chose, c’est surtout le tronc de l’arbre qui lui procure un plaisir, pas seulement physique mais cosmique de retour à la nature, et c’est lui qui grimpe au cocotier, car c’est son fantasme à lui. Mais pour des raisons X ou Y il le projette sur elle, jusqu’aux mots d’injonction que tu cites avec étonnement.
    C’est un soir de pleine lune, dans un parc désert : il se peut aussi bien qu’il aie rêvé -
    http://alinetilleul.over-blog.com/article-35728529.html

    Pour ce qui est de ton fantasme à toi, pourrais-tu à ton tour l’analyser ?
    Qu’est-ce qui te fascine dans cet acte et qu’est-ce que l’expérience des femmes peut t’apporter ?
    Bref, on en revient à la question plus générique : est-ce un fantasme plutôt féminin ou masculin ?
    Mais là, je pense que seul un psy ou un sexologue, ou quelqu’un ayant vraiment étudié ou expériementé la chose peut apporter des réponses dignes de te satisfaire.

  • quand je dis que le debat se joue entre nous 2 je dis simplement que personne d’autre ne semble interesse ….
    sur fb tu dis ecrire ton experience romancee et sublimee et a present tu t’abrites derriere tes personnages car tu ne pensais pas que j’oserais lancer et/ou alimenter le debat…..

  • Oui, personne ne semble s’intéresser à la sodomie, n’a envie d’en parler en tous cas, et comme par hasard
    … tu es un homme …
    C’est peut-être significatif, ou peut-être pas.

    Il se peut que cet après-midi ou demain, ou encore la semaine prochaine, on nous dise qu’on n’a jamais voulu essayer, qu’on ne jure plus que par ça, ou qu’on s’en fout …
    Ou encore que cela dépend du partenaire -

    Ce que je dis sur FB est tout à fait réel mais je dois développer. Dés que j’ai quelques minutes je le ferai sur mon blog. Mais tout livrer n’a pas d’importance car l’important c’est le résultat, non le passé qui a donné naissance à ces scénarios, et qui est effacé, mais l’avenir, qui se joue dans l’imagination et le fantasme du lecteur.
    Car ce que je dis ici c’est nullement contradictoire : cette expérience est celle de rencontres réelles, en effet, et d’une longue correspondance qui a duré 3 ans.
    Je ne vois pas de conflit, ou alors l’expérience littéraire est difficile à transmettre en quelques mots. Plus que le vécu, elle est paradoxale.

    Face à ta question directe de personne qui s’intéresse « réellement » (je souligne ce mot) à ce fantasme, je me suis rendu compte que c’était plutôt un fantasme masculin, qu’il m’était venu d’ailleurs, et que je me le suis réaproprié par l’écriture, puisque cela t’a touché dans ton « réel ».
    Mais mon expérience en la matière étant finalement très limitée – celle de ce livre, en fait – que pourrais-je te dire d’autre sans imposture ?

    A vrai dire, je suis un peu triste de livrer tout ça ici, car ce qui me plaît sur ce magazine, c’est l’aspect vivant, les “tranches de vie”, les témoignages.

    J’ai vraiment l’impression d’être un zombie, ou un succube errant dans le cyberspace, complètement figé dans une expérience marginale : écrire à l’absolu -

    Je dois m’y coller : expliquer tout ça sur mon blog.

    En tous cas, merci, tu m’as aidée à progresser, et à y voir plus clair, au moins pour un pan.

  • On en parle quand la Backroom sera en activité

  • Oui, la Back room sera plus intéressante pour le vécu.

    Il fait très très froid dans l’espace littéraire.

    Alors, merci de ce signe, Coppelia (ça veut dire “fille” en grec ?).

    Ainsi l’air circule un peu mieux, du très chaud au glacial.

  • Je ne suis pas certaine de l’étymologie du nom. C’est surtout un ballet classique magnifique d’après le Conte d’Hoffmann l’Homme au sable.

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>