Humeurs

Equation réussie chez Boucheron.

Il est des additions que l’on ne soupçonnerait pas d’exister. Des additions qui, contre toute attente, opèrent des résultats inattendus et incroyables de réussite. Qui aurait pu imaginer un seul instant que mathématiques et art, qui semblent ne pas faire bon ménage, fusionneraient avec éclat dans les sphères impénétrables de la haute joaillerie ?

Equation réussie chez Boucheron.Il y a encore de cela deux semaines, je n’avais aucune affection pour les mathématiques voire pire : je les abhorrais plus que tout. Un soir donc, Barb m’informe qu’il faut que je me libère pour me rendre à la présentation d’une pièce unique chez Boucheron. Comme toute fille qui se respecte, et en bonne matérialistes que je suis, les diamants sont mes meilleurs amis alors je me hâte d’un Oui, avec des étincelles dans les yeux, à défaut de les avoir aux doigts.

Je ne vous conterai pas les multiples frasques qui ont rythmé le début de soirée, mais tout ce que je peux vous confier c’est que Karl se cache une fois de plus derrière cette mascarade. Mais je ne t’en veux pas, Karl, je te respecte bien trop pour ça.

 Sur la place Vendôme, je feinte de chercher frénétiquement l’antre de Boucheron : en réalité je sais exactement où se trouve la maison. Là où certaines d’elles sont ennuyantes de perfection et sans aspérité, je (re)découvre Boucheron sous sa véritable identité : un métissage entre l’univers rigide et luxueux de la haute joaillerie Française, associé à une subversion, une excentricité moderne qui ose les combinaisons risquées.

Le pari promet de marquer les esprits : la veille, la pièce unique au cœur de cette communication d’envergure, a fait figure d’objet ultime de convoitise. Et surtout des émules auprès des collectionneurs. L’impatience s’empare peu à peu de moi, et pas même le Champagne, ni les petits fours ne peuvent m’assagir. L’effervescence est comparable à un lever de rideau sur une cage à bête curieuse, en éminemment plus chic bien sûr.

Les regards se croisent, inspectent, s’impatientent : où est donc la pièce? Au grand dam de l’assemblée, le saint-Graal de la Grande Maison est tout bonnement recelé chez Karl. Déception imminente. J’aurai pu être déçue et désabusée, mais c’est bel et bien tout le contraire qui se produit. Ça n’a pas l’air d’un coup de pub ou d’une fausse légende, et pourtant, le seul fait qu’il y ait autant de mystère et d’énigme derrière la pièce lui confèrent un charme et une caution impressionnante.

Ce premier coup de théâtre vient renforcer un peu plus la magie qu’opère Boucheron. La pièce brille par son absence – et parait briller tout court d’ailleurs – et pourtant elle ne semble que plus présente dans la maison. C’est alors qu’avec le support d’un écran et d’image en 3D nous est présentée Julia par le directeur de la maison. Julia, en référence aux mathématiques, à l’univers des chiffres, des équations fractales* (voir la définition ci-dessous), dont l’une d’elle porte ce nom.

Un univers à des années lumières du luxe, de la création et de la joaillerie. Et pourtant, deux univers qui se ressemblent : méticuleux, proches de la perfection, intouchables, inestimables. Le lien entre ces deux mondes s’appelle Marc Newson, et si son nom ne vous dit peut-être que peu de choses, il opère pourtant avec excellence dans de pléthoriques domaines autour du design. Son avant-garde et son savoir-faire séduisent la maison Boucheron, et c’est ensemble qu’ils décident d’avancer main dans la main pour accoucher d’une création unique, reflet de cette collaboration inattendue.

Aussi, lorsque l’idée d’un concept créatif – d’ordinaire libre de par sa définition – doit se plier aux mathématiques et aux chiffres, le pari peut paraître scabreux. Marc Newson ne l’envisage pas autrement : fasciné par les équations fractales, il décide de récréer par lui -même et par des calculs poussés, la représentation de ce que celle-ci pourrait représenter visuellement.

Pour respecter l’équation mathématique et ses exigences, il aura fallu aux ateliers patience et longueur de temps – 1500 heures – et près de 2000 pierres pavées pour réaliser Julia. A regarder sa réalisation, on en serait presque hypnotisé : ce sont des diamants et des saphirs qui semblent virevolter au gré d’arabesques, scintillantes, étincelantes, et flottent dans un éclat aussi brillant que désespérément intouchable. Les visages sont figés, envoûtés devant une telle prouesse technique et visuelle. L’esthétisme est aussi surprenant et harmonieux que la réalisation semble aboutie.

On ne peut décidément pas voir Julia comme un objet matériel à porter, mais comme une œuvre d’art, un compromis entre la rigidité des chiffres et l’aspect naturel, inné de l’équation fractale, la liberté créative, et les pierres qui, elles aussi, proviennent de la nature.

Je me rallierai donc à cette citation de Descartes qui dit très justement que “les mathématiques ont des inventions très subtiles qui peuvent beaucoup servir, tant à contenter les curieux qu’à faciliter tous les arts“. Une évidence qui confirme que la créativité me surprendra toujours. En particulier lorsqu’elle prend la luxueuse figure d’une maison de joaillerie, et qu’elle se met en quatre pour me réconcilier avec les mathématiques.

*Par équation fractale, il faut comprendre précisément une forme géométrique fragmentée qui peut être divisée à l’infini en parties de plus en plus petites, chacune de ces nouvelles subdivisions constituant une réplique miniature du tout originel. Plus concrètement et pour imager la chose, imaginez un brocolis qui se subdivise à l’infini par de minuscules “fleurs” miniatures.

4 Responses to “Equation réussie chez Boucheron.”

  • ca donne envie de faire des maths ;)

  • Tout simplement fascinant ! Je suis subjuguée part tant de magnificence et de verve dans le phrasé. Quelle envolée.
    Bravo Loou

  • @ Livia : si tous les livres et cours de maths pouvaient être aussi intéressants ! Ceci étant dit, ça inspirera peut-être les profs de mathématiques, qui sait ? :)
    @ Lydie : Oh merci Lydie, c’est adorable ce que tu me dis. Mes joues rougissent :)

  • Magnifique utilisation des mathématiques.
    Je me demande si la nature n’avait pas déjà fait le coup de l’équation fractale avec… le chou romanesco ?

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