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Honni soit qui mal y pense

Ndlr : cet article a été sélectionné pour parution dans le magazine Causette #3 suite au concours lancé pour publier l’article de l’une des contributrices de Ladies Room.

« Tu as raison, taquine. Il faut de tout pour faire un monde, des gens vigilants, et des gens qui bénéficient de leur vigilance. » auteur anonyme, XXIème siècle.

Honni soit qui mal y penseDans cette petite phrase, il y a à peu près tout ce qui me broie les ovaires dans la société actuelle. Ce qui est Bien, c’est de faire attention. Ce qui est Mal, c’est de tourner les Gentils en dérision. S’il est indispensable de pointer les dérives de tout système, il semble néanmoins curieux d’en dispenser généreusement tous ceux qui prétendent défendre une noble cause. C’est un peu facile de penser qu’il y a d’un côté les très méchants (les machos, les racistes, Parisot) et de l’autre les très gentils (les féministes, les anti-racistes, Pierre Arditi), et que comme les premiers sont pires, les seconds ne peuvent jamais avoir tort. Ce serait certes séduisant, de toujours pouvoir identifier la bête immonde, mais n’oublions pas que l’Enfer est pavé de bonnes intentions.

L’Enfer, en l’occurrence, c’est la tentation de censurer
tout ce qui contrevient au nouvel ordre moral du respect. Le risque est qu’à vouloir museler la pensée avec des lois et des diktats politiquement corrects, on s’assure qu’elle soit amplifiée. L’exemple type de ce phénomène serait la tribune paradoxalement ouverte par les lois Gayssot aux délires complotistes tendance Dieudonné. Moralement, ces lois ne sont pas incongrues : que n’importe quel blaireau ne puisse pas venir expliquer chez Drucker que les chambres à gaz furent inventées par les sionistes n’est pas exactement une atteinte à la liberté d’expression. Mais que fait-on du réflexe qui nous rend obsédés par le livre placé trop haut sur l’étagère ? Il est très tentant pour certains de penser que si l’on nous en a caché le contenu, c’est bien qu’il doit contenir une part de vérité. Dès lors, le problème devient simple : comment voulez-vous démonter les thèses négationnistes alors que la loi interdit d’en parler ?

Voilà pour l’Enfer. Quant à ceux qui se contentent de jeter quelques pavés dans la mare, ceux qui émettent des doutes sur ce qui n’a pas encore été gravé dans le marbre, les Gentils leur administrent un traitement basique : honni soit qui mal pense. Tout ce qui égratigne les dogmes actuels (égalité, capote et autres marronniers) entraîne assez automatiquement un procès en sorcellerie. Essayez de défendre en société l’idée qu’hommes et femmes ont peut-être des différences autres que purement culturelles, pour rire.

De la diablerie des mots. Et puis il y a ceux qui provoquent, pensent mal, mais le font bien. Quel est le point commun entre Eminem, Brett Easton Ellis, Baudelaire ? Le génie littéraire, l’humour et les substances plus ou moins licites, soit ; mais surtout leurs œuvres, et non leurs actes, ont fait le bonheur des ligues de vertu, voire des tribunaux. Et il est là, le nœud du problème : pour prendre le plus récent médiatiquement parlant, Orelsan (toutes proportions gardées en termes de talent) n’est pas dangereux dans une société où les femmes ont des droits. Si danger il y a, c’est parce que nous laissons se banaliser des comportements odieux, et non parce qu’un rappeur voue son ex infidèle aux gémonies dans une chanson planquée sur Youtube. Mais bon, sans doute aurait-il été mieux avisé de lui casser la gueule en sortant un disque célébrant les vertus de l’amitié entre les peuples et le respect du beau sexe.

Veut-on vraiment d’un monde où les mots sont potentiellement nuisibles, où l’on occulte le talent parce qu’il ne nous montre pas un reflet agréable de notre société ? D’un monde sans controverse et sans poil à gratter ? Nous avons les moyens intellectuels de faire la part des choses que racontent les livres interdits, si l’on veut bien se donner la peine de les enclencher, et nul besoin qu’on le fasse pour nous à grands coups de lois et de censure. Et tant pis si quelques moqueries font de moi une vile profiteuse des acquis des vrais combattants, qui eux n’oseraient pas souiller les « vrais problèmes » avec un mot d’esprit.

Après, libre à vous de penser qu’on n’a jamais fait plus politiquement incorrect que les blagues sur la taille de Sarkozy. 

(cc) Faith Goble

16 Responses to “Honni soit qui mal y pense”

  • eeet si quelqu’un peut me mettre la video je lui en serai éternellement reconnaissante (au moins cinq minutes)

  • Sartre disait “l’enfer c’est les autres” mais en y regardant de plus plus près on peut aussi être son propre enfer ou celui des autres. Et puis les méchants sont pas toujours ceux qu’on pense. Rien n’est totolement blanc ni noir. Je suis d’ccord avec toi aussi pour dire que Bret Easton Ellis est un très bon auteur; Il est important de laisser une place à la controverse car en parlant de certains sujets brulants et en laissant chacun exprimer son libre arbitre on donne l’occasion au gens de se faire leur propre avis. Les médias jjouent aussi leur role dans les controverses. Quand il y a un buzz autour d’une personne qui a tenu des propos controversés les médias ne cesse d’en parler. En parler n’est aps un mal. Mais les propos ne sont aps remis dans leurs contexte. Au moins les conroverses permettent de pointer du doigts ce qui ne va pas dans une société. Néanmoins je pensre qu’il y a certains sujets comme le négationniste qui ne se prete pas à la conroverse. C’esur sur qu’il faut prendre des distances avec les témoignages mais remettre en cause l’existence de la Shoah me choque profondément. Et en même cela ne donne pas aux juifs de se montrer toujours comme des victimes. jE CROIS QU’il faut juste respecter cette mémire et oeuvrer pour des génocides d’une telle ampleur ne se reproduise pas.

  • ha mais je suis absolument d’accord avec toi ! la shoah n’est pas sujette à controverse : le problème c’est que certains le croient, et que c’est la porte ouverte à des théories du complot qu’il est plus difficile de contrer puisqu’en parler est illégale. Disons que sans ce type de lois, Dieudonné aurait certainement fait un bide en faisant monter Faurisson sur scène, par exemple. Enfin je parle de cet exemple pour montrer les effets pervers de la censure (dans un cas extrême, donc), pas du tout pour dire qu’il faut remettre le génocide des juifs en questions hein, t’inquiète.

  • @GS : Gloire à toi !
    J’ai été éduquée idéologiquement en fac d’histoire. Mis à part toutes les thèses qui s’y téléscopent (on nous présentait même les thèses négationnistes tout en nous prévenant qu’une thèse, par définition en histoire, n’est pas prouvée, sinon, c’est ce que l’on appelle une vérité historique avérée. Comme il n’y en a pas des caisses, on se contente d’appeler cela des thèses), beaucoup de professeurs engagés politiquement nous poussaient à le faire aussi, ne serait-ce qu’ « au nom de l’Histoire », et plutôt dans le sens de l’extrême gauche (même s’il nous présentaient les purges staliniennes).
    Je voudrais notamment remarquer la démarche d’un de mes professeurs d’histoire médiévale, qui m’a aussi enseigné l’histoire de la Bretagne. Il nous a distribué un article de Télérama sur le fait que Ouest-France distribuait avec son journal l’Histoire de la Bretagne en BD, que la société d’édition Ouest-France éditait alors. Quoi de plus normal. Le problème, c’est que cette BD présentait quelques petites incohérences historiques en ce qui concerne l’histoire contemporaine (genre le nombre de morts bretons durant la Première guerre mondiale). Quand Télérama a fait son enquête, il a démontré que Reynald Seicher (le scenariste, ancien professeur d’histoire et aujourd’hui éditeur) a déjà fait polémique. En effet, ses diplômes pour l’accessibilité à enseigner l’histoire sont quelque peu douteux. Mais surtout, il s’est mis tous les professeurs d’histoire de l’Ouest de la France à dos en soutenant la thèse d’un génocide franco-français lors de la contre-révolution en Vendée en 1793. Même mon prof le plus ancré à l’extrême droite (et j’en ai eu un, pour l’histoire de la Révolution) n’a jamais osé s’aventurer sur ce terrain-là. De là à traiter Reynald Seicher de révisionniste et de lui interdire d’enseigner, il n’y a qu’un pas. Sa thèse n’est pas interdite à la lecture, mais tous les spécialistes diront que sa thèse est sans fondements. Pour couronner le tout, Reynald Seicher a pris pour dessinateur René Le Honzec, celui qui, sous le nom de Torr’Pen, dessinait pour « Minute » (le fameux torchback du FN). Ouest-France a immédiatement cessé toute collaboration avec Reynald Seicher, qui a été obligé de monter sa boîte d’édition (il était désormais au chômage) où il édite des trucs « confidentiels »
    Ce que voulait montrer le fameux prof qui nous a désigné l’article, c’est qu’en tant qu’historiens, nous ne devions pas considérer une thèse comme étant une vérité historique avérée.
    Ce que je veux te prouver, GS, c’est que ce professeur nous a mis face à des thèses qui sont manifestement sans fondement. Il n’a pas essayé de nous les cacher. Je trouve qu’il a fait ce jour-là un excellent travail de pédagogie et de civisme. Je tenais à lui rendre hommage pas ce commentaire.

  • heureusement qu’il y a des profs qui ont assez confiance en l’intelligence de leurs élèves pour les mettre en face de ces thèses en comptant sur leur sens critique pour démêler le vrai du faux ! ça fait vraiment plaisir (parce que bon, en ce qui concerne l’objectivité dans les universités, on a peur tellement c’est une notion qui semble pour le moins heu… abstraite, on va dire). Gloire à ton prof :))

  • et c’est évident que c’est bien plus utile et respectueux d’expliquer que de censurer ou de faire des procès en sorcellerie

  • Il nous a expliqué de manière pédagogique pourquoi notamment les professeurs de Rennes II (mon université, dont Saint-Brieuc, où j’étais à l’époque), suite à la sortie de sa thèse révisionniste, ont ostratisé Reynald Seicher. Par contre, j’avais un autre professeur d’histoire de la Révolution, qui, pour des raisons évidemment idéologiques se rapprochant de l’extrême gauche, avait pris fait et cause pour les révolutionnaires. Durant un de mes TD avec lui, il m’a carrément fait un procès en révisionnisme, alors que je ne comprenais rien à son cours. Lorsque j’ai redoublé, le prof d’histoire de la Révolution (le fameux d’extrême droite) était plus pondéré dans son cours et m’a mieux expliqué les tenants et les aboutissants. De 5/20, je suis passée à 12.

  • NDLR : dont Saint-Brieuc, où j’étais à l’époque, était une antenne…

  • je suis d’accord avec toi gimmeshoes et je suis pareil, les gens trop bien pensants pour moi c’est l’arbre qui cache la forêt. Moi, j’ai l’impression de vivre dans une société où certains mots sont tabous. On a plus le droit de dire le mots noir ou arabe, censure.
    On a pas le droit de dire que Marine lepen elle parle bien (moi je l’ai écouter plusieurs fois à la TV et j’aime bien ça façon de parler même si je n’ai pas les mêmes idées politiques qu’elle). D’ailleurs elle disait quelquechose d’interressant à ca propos, elle disait qu’on est dans une société de “prêt à penser”.
    on tombe finalement dans un schéma ou on a plus le droit de penser ce que l’on veut. Peut etre que je suis hors sujet mais dans la vie j’ai souvent des altercations parce que je vais trop loin dans mes propos. Par exemple, une fois j’ai dit que je trouvais l’exécution de Adolf Eichmann horrible et injuste, je me suis faite taxée d’extrémiste, une fois en montagne j’ai parlé avec un petit vieux qui était un ancien soldat de la lufftwaffe et qui connaissait Goering, je me suis faite taxée d’extrémiste. Franchement y’en à marre de jamais laisser penser les gens comme ils veulent.

  • @ xena : tu as été confrontée à des cons, faut croire. Perso, je trouverais très intéressant qu’une personne me raconte la conversation qu’elle a pu avoir avec quelqu’un qui a connu Goering.
    Et tu as raison pour Eichmann, et les gens qui t’ont dit que tu étais extrémiste sont en partie responsables de l’existence médiatique de gens comme Dieudonné (comme le dit très justement gimmeshoes). Ils devraient se renseigner sur la “justice” pénale internationale d’après-guerre avant de dire des conneries.

  • Pour Eichmann même mon père m’a engueulé, il m’a dit qu’au nom de toutes les personnes mortes pendant la seconde guerre mondiale j’avais pas le droit de dire. Bon je fais pas des études de droit peut etre que je m’y connais pas mais pénalement aller en Argentine ( ??? je me souviens plus) et bourrer un ancien haut fonctionnaire nazi et l’emmener en israel et le pendre, je trouve ça pénalement incorrect.

  • Même les procès de nuremberg, on peut se poser la question de la validité pénale. les hauts dignitaires nazis on été jugés par les Américains/français/anglais/soviétiques comme si demain moi je me fais juger par mon pire énnemi. attention, je ne remet en aucun cas en cause les sentences prononcées!

  • je te découvre, j’en suis heureuse, quelle plume ! et surtout quelle tête… Tu as raison, nous vivons dans un monde scindé : valorisant un puritanisme crétin, et permettant une liberté de parole obscène… Entre les deux, nous essayons “simplement” d’être humains… ni ange, ni démon… et si souvent pourtant nous penchons un peu trop d’un côté ou de l’autre de la balance…

  • Très intéressant ton papier Gimmeshoes. En effet, on ne peut pas se permettre une véritable liberté de paroles en France. C’est un fait ; cela dit, je ne ne suis pas toujours d’accord avec tes idées.

    @Xena, la question avait été posée puisque l’argument du “tu quoque” (toi aussi) avait été révoqué. En effet, pour simplifier, il s’agissait d’une certaine manière de criminels de guerre jugeant d’autres criminels de guerre…

  • @ zazouu : par exemple ? (en même temps ya pas des masses d’idées dans cette version du texte, surtout des questions)

  • Je parlais d’une façon générale, pas spécialement sur ce texte. Le passage sur Orelsan notamment.

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