Histoires

Le tapis, mendiant…

Article sélectionné par MyaMya lors de la semaine de rédaction en chef

Pendant longtemps, le seuil de ma vie était habité par un paillasson. Mais pas n’importe quel paillasson : Un très propre, aux poils doux de couleur rose avec inscrit au-dessus en gros caractères : BIENVENUE (un peu à l’image de la jeune Cunégonde de l’époque).

Le tapis, mendiant…Malgré ce message d’invitation, peu de personnes sont venues frapper à ma porte. Jusqu’au jour où quelqu’un, sans crier gare est entré. Très délicatement, il a essuyé ses pieds et s’est installé dans ma maison, dans mon cœur, dans ma vie.

J’étais tellement heureuse qu’une personne soit arrivée que je n’ai pas fait attention au fait que mon paillasson était de moins en moins respecté. On commençait à entrer chez moi en simulant un essuyage grossier de chaussures plein de boue puis c’est sans les essuyer tout court, qu’on entrait, jusqu’au jour où j’ai laissé ma porte fermée. Douloureuse expérience mais nécessaire ! Malheureusement je n’ai pas enlevé ce paillasson.  

Quelques temps plus tard, une nouvelle paire de chaussures blanches vernies est venue sonner à ma porte. Quand j’ai ouvert, elles étaient aux mains d’un homme aux pieds « chaussettés » de blanc aussi. Pour se justifier, d’un tel accoutrement, il m’a dit qu’il ne voulait pas abîmer un aussi beau paillasson. Tellement surprise par son touchant comportement, je n’ai alors pas pensé à lui demander de retirer ses chaussettes.

Erreur monumentale ! Au-dessous de ces « cache-pieds vernis de blanc », se dissimulaient des orteils tous noirs à ne jamais rencontrer. Chaque pouce était incrusté d’irrespect, chaque majeur de mensonges, chaque index de terreur, chaque annulaire de violences et chaque auriculaire, le plus petit mais pas le moindre, de manipulations. Tous les jours, ces souliers neufs venaient me rendre visite de manière toujours aussi policée. J’ai pris les « chaussures aux mains » et « les chaussettes aux pieds » de cet homme pour des marques d’affection et c’est même moi qui l’ai invité , à remettre ses chaussures aux pieds et à les essuyer  tout simplement, sur mon paillasson, en entrant.

Il ne lui en fallut pas plus, pour transformer mon paillasson en véritable terrain à piétiner et ma maison en vrai marécage. Très rapidement, sur le pas de ma porte, mon message de BIENVENUE, avait presque totalement disparu. Seules, les trois dernières lettres : NUE, restèrent apparentes. En effet, pour cet étranger, j’étais mise à nue et n’avais plus aucune défense. Puis il a changé de chaussures. Enfin …! Il a remis ses vraies chaussures, celles dont les semelles étaient déjà imbibées par les « qualités » de ces orteils et ne laissaient par conséquent que des traces d’amertumes à chacun de ses passages.

Pourtant, un jour, revenant d’une énième séance chez mon « blanchisseur » favori, j’ai osé prendre ce paillasson et le mettre à la machine. En guise de lessive, j’ai utilisé de la javel (de l’acide aurait trop bousillée la machine) sans aucun assouplissant bien sûr ! Puis j’ai réglé la température : 90° , et le programme : lin (ça rime bien avec vilain, et puis ils sont tous deux aussi résistants!) avec prélavage naturellement et enfin l’ essorage : Au moins 1000 tours par minute ! 

A l’issue de ce lavage long… Très long, mon paillasson avait rétréci : Il n’avait plus que l’apparence d’un mouchoir de poche, de couleur marron et fripé. Ainsi, je n’ai pas pu le remettre devant ma porte. Dans un premier temps, je l’ai mis dans ma corbeille mais jamais dans le vide-ordure. Je n’arrivais pas à m’en débarrasser. Ce morceau de tissu m’avait tellement dévoré que le jeter revenait à jeter une partie de moi-même. Alors je l’ai rangé tout au fond de mon armoire au dessous d’une pile de bric à brac!           

On m’a offert d’autres paillassons, tous très beaux et très propres mais je n’ai jamais pu les remettre sur le seuil de ma nouvelle existence. Je ne voulais plus que personne y entre, mon intérieur était trop sali et je n’avais aucun courage à le nettoyer. Et puis un jour, même sans paillasson, deux amis ont frappé à ma porte. Ils m’ont montré leurs chaussures et leurs pieds. Ils étaient tout propres, immaculés de sincérité. Malgré cela, je ne leur ai pas tout de suite ouverts.

Je refusais qu’ils entrent car ils risquaient de trop se salir mais ils ont insisté. Aucun d’eux n’avaient peur de se noircir les pieds. Après tout, ça se lave non? A leur sortie, ils avaient laissé leurs empreintes sur mon sol. A ces endroits précis, on pouvait y revoir la couleur d’origine de mon moi. C’est là que j’ai compris qu’il était temps que je reprenne un seau d’eau, du savon et une serpillière et que je rénove, définitivement, mon intérieur.  Une fois cela fait, j’ai pu ouvrir mon armoire, reprendre ce terrible petit morceau de tissu marron et je l’ai posé sur mon sol retapé, en tant que 1ère pièce d’un long (je l’espère) tapis, mendiant de plusieurs autres morceaux de tissus de toutes couleurs, de toutes textures, de toutes tailles, de tous sentiments, laissés par les gens qui entrent et qui continueront à entrer dans ma vie … avec respect. 

Alors si vous, vous avez l’occasion de venir chez moi, n’hésitez pas à me laisser quelques petits pas , quelques petits morceaux de tissus, quelques petits bouts de vous. Ils sont tous les BIENVENUS !

(cc)Madmolecule

8 Responses to “Le tapis, mendiant…”

  • J’ai beaucoup aimé ton article :)

  • Belle image, j’y avais jamais pensé.

  • le paillason rose du départ ou le tapis mendiant de maintenant?(lol)
    merci pour ton commentaire

  • Les tapis mendiants sont plus sympa à l’usage, on y voit moins les tâches… ;o)

  • Bon, si je te dis que ça me touche beaucoup… j’en ai la gorge serrée. Tu mérites que beaucoup de gens bien viennent laisser leurs empreintes sur le sol pour te montrer ton moi, et combien il a de la valeur. Tu es intéressante, tu as beaucoup à donner et à enseigner, tu m’étonnes chaque jour, et toujours agréablement. J’ai de la chance de t’avoir pour amie, c’est un bonheur d’assembler un peu de ton tapis, mendiant… mais là, c’est aussi toi qui me donnes des bouts d’écoute et du fil pour rapiécer mon tapis troué qu’une grosse bête égoïste, une mite, a grignotté par endroit. Merci. Te lire et rire avec toi, c’est un bonheur. Smile!

  • merci du fond du coeur!! dis toi que ton tapis est troué mais il est là; on est là pour que tu le conserves!! Toi, veille à ce que personne ne le transforme en paillasson “marron”; prends soin de lui. De temps en temps, pour le rapiécer, faut bien le laver (conseil : prend un bon adoucissant!) ça lui redonne un air de neuf et une envie de le recoudre avec des fils de couleur!
    merci encore

  • merci de participer à mon tapis mendiant miscellaneous!

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>