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Couper une pomme

Il y a énormément de choses qui font que , dans une communauté étrangère dont vous êtes sensés faire partie, vous vous sentez aussi étranger. En étant métisse, il y a votre façon de parler, le fait que vous ne sachiez pas manger certains plats typiques alors que vos cousins le peuvent, votre couleur de peau et vos traits que tout le monde trouve très français.

En étant enfant de parents émigrés, il y a la couleur de votre peau (et oui, être très mat de peau en Asie est mal vu), votre façon de parler votre langue maternelle, et une multitude d’autres choses. J’ai souvent remarqué qu’il ne suffisait pas d’être métisse pour se sentir rejeté : le tout est d’être né en France, ça vous met dans une position délicate face à vos cousins nés au pays, ainsi que face à vos ancêtres qui déplorent le fait que vous vous comportiez comme un français.

Mais une chose m’a profondément marquée quand j’étais à table avec quelques tantes. J’étais en train de couper une pomme et une de mes tantes m’a soudain dit « c’est tellement français de couper comme ça, tu devrais le faire à la khmère ». C’est comme si la discrimination entre membres de la communauté khmère allait jusque dans votre façon de couper une pomme. En effet, les asiatiques coupent leurs fruits différemment des occidentaux : quand nous coupons les pommes de l’extérieur vers l’intérieur,

Couper une pomme

eux les coupent de l’intérieur vers l’extérieur.

 Couper une pomme

Je ne sais absolument pas, par quelle déformation culturelle ce mode de découpe est arrivé, mais il est bien là : on peut savoir de quelle communauté vous faites partie en regardant la façon dont vous coupez une pomme.

Je trouve ça quand même assez flippant. J’ai regardé ma tante d’un air bizarre, c’était la première fois qu’on me faisait la réflexion. Vu que mon père a toujours eu sa façon de couper les pommes et ne nous a jamais appris à faire de la sorte, je trouvais normal de faire comme bon me semblait, et jamais je n’aurai pensé que le simple fait de couper une pomme serait facteur de réflexions désobligeantes sur mon appartenance à la communauté khmère.

Elle a ajouté ensuite : « ma fille coupe comme toi, mais elle est tellement anti-conformiste ! », comme si ma cousine avait choisi de faire partie de la communauté française alors que pour moi, qui ne savait même pas comment faire pour couper une pomme à la khmère, c’était une sorte de fatalité.

Deux semaines plus tard une autre tante s’étonna encore de mon amateurisme en matière de découpe de pommes, prétexta que la méthode française ne permettait pas un épluchage très fin du fruit, et m’apprit comment imiter mes ancêtres. Ce fut une étape très bizarre de ma vie : savoir que je réapprenais à couper une pomme, comme si je ne l’avais jamais fait, était pour moi très déstabilisant.

Ajouter à cela le fait que j’avais la forte impression, que savoir découper cette pomme de cette manière me permettait de franchir une étape capitale dans ma vie de métisse franco-khmère était à la fois grotesque et incroyablement enrichissant : on allait enfin se rendre compte que je n’étais pas seulement française, mais aussi cambodgienne, rien qu’en me voyant couper une pomme.

C’est étonnant comme on peut revendiquer son appartenance à une communauté avec peu de choses : pour certains ce sera amener du riz avec de la viande grillée au casse croûte du midi, pour d’autres ce sera mélanger leur langue maternelle au français en parlant avec leurs ancêtres… Et pour moi, c’est éplucher une pomme. Qui l’eût cru ? 

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3 Responses to “Couper une pomme”

  • Bonjour, j’ai lu tous tes articles et j’aime bcp ton style, de plus ton propos est riche et je trouve très intéressant de découvrir les détails où peut se nicher le sentiment d’appartenance à une culture ou une autre. Comme quoi tout notre rapport au monde n’est qu’une construction artificielle qui difère d’une socité à l’autre. Alors merci pour ce partage!
    Ca n’a pas du être toujours simple d’être partagée ainsi entre plusieurs “mondes”…

  • Merci pour ce commentaire ^^
    Bien sûr, ce n’est jamais simple d’être partagée entre deux cultures, mais ce n’est pas vraiment difficile. On s’habitue aux difficultés dues à notre métissage autant que n’importe qui avec n’importe quelle famille, et en fait au départ on ne pense meme pas que c’est anormal d’etre confronté à ce genre de problèmes… On pense juste que tout le monde a ses problemes dans sa famille ni plus ni moins ^^
    J’suis contente que tu m’aies laissé ce petit commentaire d’encouragements, passe sur mon blog pour d’autres articles!
    http://tevouille.blogspot.com

  • Je te comprend tout à fait,
    je suis moi même metisse (hispano-franco-algerienne) et je me heurte parfois a des incomprehension face a la comunauté algerienne et française (je n’ai pas trop de contact avec ma famille espagnole )
    Mai c’est une telle chance, pour rien au monde je ne changerais d’origines. ça m’a permis de ne pas me laisser embourber dans un cliché, et d’avoir du recul sur mes “deux cultures et demi”

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