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Sur les traces de Duluc, détective privé

Il est à Paris une institution inébranlable, les Dupont et Dupond de la capitale. Ils suivent depuis près de 100 ans les couples adultères, les hommes d’affaires véreux, ils sont les spécialistes de la photo compromettante, de l’emploi du temps à la minute. Ils ont même suivi pendant une journée entière Sophie Calle. Et pourtant, ils restent largement inconnus. Oui, il était grand temps que j’aille voir qui sont vraiment les gens de Duluc Détectives. Interview avec Martine Baret, responsable du cabinet.

  • Un peu d’histoire …Le cabinet Duluc a été fondé en 1913 par Jean Duluc Place St Georges, puis transféré dans les années 30, boulevard Montmartre par Mademoiselle Duluc, sa fille.

Mon père a racheté le cabinet en 1945, qu’il a ensuite transféré au 18 rue du Louvre. J’ai pris sa succession en 1972. Je ménage les affaires du cabinet depuis l’âge de 18 ans. J’y tiens, c’est ma vraie maison. Je venais déjà toute petite ici, c’est ma vie. Beaucoup de soucis mais beaucoup de joie, enfin bon… la passion quoi !

Duluc est l’une des plus vieilles maisons de détective en France. En 1945, il y avait en tout et pour tout 5 détectives sur la place de Paris, aujourd’hui nous sommes 300 en Ile de France. Mais Duluc a pignon sur rue, à 2 pas de Châtelet les Halles, c’est vraiment une plaque tournante, nous sommes 5 ici depuis 15 ans.

Qui a inventé le métier de détective privé ?
Vidocq.Il avait fondé une agence de renseignement à la fin du XIXème siècle, qui s’appelait le Bureau des Renseignements Universels pour le Commerce et l’Industrie.

Quelle formation faut-il pour exercer ce métier ?
Il ne fallait pas de formation particulière de mon temps [dans les années 70] pour devenir détective privé, c’était un métier qu’on apprenait sur le tas. Aujourd’hui, il est toujours possible de devenir détective en se faisant embaucher dans un cabinet comme le nôtre mais c’est très difficile. Vous avez également 2 écoles : la filière Panthéon Assas via Melun où les étudiants sortent avec un diplôme de droit privé et l’Ifar à Montpellier.

Pour ouvrir une agence de détective, vous devez faire une demande à la préfecture de police [casier judiciaire vierge] qui fait alors une enquête sur vous et vous donne l’agrément ou pas.

Quelles sont les compétences requises pour être un bon détective ?
Un bon détective doit passer complètement inaperçu, il doit être fin, intelligent, rapide, bien dans sa tête, courageux, avoir la niaque, être ponctuel, ne pas faire la bringue le soir. Attendre par tous les temps, d’une façon discrète… le passe-muraille en somme.

Etre détective, c’est passer 90% de son temps au travail. Etre sur le terrain dès 5 heures du matin dans une rue sombre sous la pluie pendant 4 heures, partir pour une autre mission à 17 :00… On assume.

Combien d’affaires le cabinet Duluc a-t-il traité ?
30 000 dossiers, mais un numéro de dossier appartient à un client à vie. Nous avons des dossiers avec 100 enquêtes. Les enquêtes les plus longues durent 6 mois, mais la moyenne se situe entre 3 semaines et 1 mois.

Quels sont les différents types d’affaires que vous rencontrez ?
L’affaire la plus courante reste la recherche de personne, la plus intéressante selon moi, de l’investigation pure… cela me plaît de remonter les filières.

Le 2ème type d’affaire est le contrôle d’emploi du temps et les enquêtes de moralité [des parents qui soupçonnent leur enfant de se droguer]. Contrairement aux idées reçues, l’adultère n’arrive qu’en 3ème position. Dans les années 60, 80% des enquêtes portaient sur ce thème, la tendance est inversée de nos jours. Et enfin les enquêtes d’entreprise : fusion/acquisition, recherche financière, contre-espionnage…

Quels outils utilisez-vous ?
Appareil photo, caméscope, micro, jumelles … et Internet. Les gens qui font appel à nous le font en dernier recours, ils ont déjà écumé le web. Internet peut aussi nous retirer des affaires, puisque les gens se débrouillent par eux-mêmes.

Y a-t-il des spécialisations dans un cabinet de détective ?
Oui il en existe 2 :
- les enquêtes, principalement constituées d’interrogatoires
- et les missions de surveillance, où nous opérons plus en retrait.
Très peu de gens ont les qualités requises pour les 2 types de mission. Ce sont des personnages complètement différents.

Travaillez-vous avec l’appareil judiciaire et/ou policier ?
La plupart des affaires du cabinet sont apportées par des avocats. Contrairement aux Etats-Unis, il n’existe pas en France de lien entre la police et le petit détective. La police c’est quand même la grande maison !

Travaillez-vous dans les milieux politiques ?
Le gouvernement n’a bien entendu pas besoin du cabinet Duluc pour mener ses enquêtes, même si nous avons eu de “grands” clients pour des affaires personnelles.

Pouvez-vous nous décrire votre expérience avec Sophie Calle ?
Le cabinet Duluc attire aussi les artistes. C’est en 1981 que la mère de Sophie Calle, à la demande de sa fille, nous a demandé de la suivre. 20 ans plus tard, Sophie Calle a demandé à Emmanuel Perrotin, galeriste de son état, de la filer. Elle a ensuite exposé ses photos et son dossier à Beaubourg. J’ai vu l’exposition, je me suis sentie comme dans un rêve en voyant le nom de Duluc à Beaubourg. J’ai également fait filer un mannequin pour le magazine de mode Rebelle. Résultat : des photos sublimes. Nos confrères sont jaloux de la médiatisation du cabinet. Et pourtant, je ne fais aucune prospection auprès de la classe « people ».

Quel est le budget moyen d’une enquête ?
Le tarif de la surveillance se calcule au temps passé [55 € / heure]. Pour les enquêtes et recherches, le tarif dépend de la demande et des éléments transmis par le client. Pour rechercher une personne il vous en coûtera entre 638,15 € et 900,65 € TTC.

Quel est votre taux de réussite ?
85%. Le cabinet Duluc ne prend pas une affaire si elle n’est pas bonne au départ. Plus le taux de réussite est élevé, meilleur est le bouche à oreille.

Avez-vous pensé à monter des filiales à l’étranger ?
Nous travaillons partout mais sans délégation, ni filiale à l’étranger. Rue du Louvre, point barre.

Vous est-il déjà arrivé de travailler pour 2 personnes d’un même couple qui souhaitaient faire suivre l’autre ?
Le cabinet ne peut prendre 2 personnes d’un même couple en filature. Ce n’est pas possible. On ne s’occupe pas du 2ème, on lui raconte n’importe quoi pour ne pas honorer sa demande.

  • Que pensez-vous de l’imagerie littéraire et cinématographique du métier de détective ? Je suis écœurée. Le dernier film en date était “Pas très catholique” de Tonie Marshall. Mauvaise image, pas rigolote, tourné en ridicule. Il est très difficile de retranscrire la réalité de ce métier dans un film. Baisers volés [1975] de Truffaut, m’a fait rire, j’ai beaucoup aimé ce film, voilà un film respectueux.

Quelles affaires ne pouvez-vous ou ne voulez-vous pas prendre ?
Le cabinet Duluc ne prendra pas votre dossier si vous nous demandez de surveiller votre mari alors qu’il a été le 1er à le faire. Je ne prends pas non plus les gens fragiles psychologiquement. Et enfin si je ne sens pas le dossier, ou si je vois que je ne peux donner satisfaction. Le dernier exemple en date était un homme qui me demandait de retrouver une femme qu’il avait croisée Gare Saint Lazare, sans la connaître auparavant.

Vous êtes vous retrouvée dans des situations à risque ?
Les gens qui ont des armes ne sortent pas avec leur pétard dans le métro ou la rue [NDLR : quoique]. Un bon détective doit anticiper. S’il voit que l’affaire est cramée, il ne la prend pas. Quand vous faites 3 fois le tour d’un paté de maisons et qu’on vous repère, vous ne pouvez pas faire appel à un détective ensuite.

Quelle est votre plus belle expérience ?
Plus que par les enquêtes elles-mêmes, j’ai plutôt été surprise par les gens, beaucoup de gens m’ont marqué. Certaines affaires m’ont fait de la peine également. Annoncer des mauvaises nouvelles m’est toujours très difficile.

Êtes-vous tenue à la discrétion absolue sur votre métier ?
Du temps de mon père, les gens ne disaient pas qu’ils étaient détectives, ce qui n’est plus le cas. Je dis à mes amis que je suis détective, et j’assume mon métier. Si on me pose des questions, je réponds ce que j’ai envie de répondre. Quand j’ai rencontré mon mari pour la 1ère fois, il m’a demandé ce que je faisais et je lui ai dit « je travaille ». Je dis que j’ai un cabinet d’enquêtes, point barre. « Enquêtes ? La Sofres ? … »

Plus d’information sur le métier de détective

Crédit photo : Kangoo

5 Responses to “Sur les traces de Duluc, détective privé”

  • Avatar of Vio
    Vio

    effectivement ça a l’air passionnant comme métier .. :)

  • J’habitais pas loin avant et c’est vrai que cette enseigne me faisait rêver! Je trouve ça intéressant que tu y sois allé pour lever le mystère! Tu as fait ça juste comme ça ou tu es journaliste? En tout cas chouette article!

  • ça vend du rêve, mais je suis sûre que la réalité quotidienne est moins drôle… (c’est ce que mes parents m’ont dit quand j’ai voulu faire commissaire après deux épisodes de Julie Lescaut)

  • @ Amanda Law > Merci dites donc :) Je ne suis pas journaliste et j’ai fait ça car c’est un métier qui m’attirait pas mal et pareil cette enseigne m’invitait à l’enquête :)

  • Han, j’aurais adoré être détective. Mais alors la discrétion et moi…

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