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Ma métamorphose

Ma métamorphoseAu début, j’ai cru que j’étais devenue un chat. Se réveiller avec un poids en moins sur la poitrine, les muscles des pattes et des fessiers bandés et les joues qui grattent comme si on vous titillait les moustache, ça vous donne une impression d’animalité… et puis j’ai vu ces pieds, là bas, qui dépassaient du matelas. Des pieds de yéti. Pendant deux secondes, je me suis dit « oh non qu’est-ce ce que t’as encore fait hier soir ? » et puis j’ai reconnu ce grain de beauté en forme de trèfle sur le petit orteil droit. Ma marque de fabrique.

« Putain » je me suis dit. « Je suis devenue un yéti. »

Le temps de reprendre connaissance,  j’ai été checker tout ça dans le miroir de la salle de bain.

Non, pas un yéti. Pire. Un mec.

Le truc étrange c’est que je me suis tout de suite reconnue, sous les traits de ce type qui me fixait en se tâtant les pecs, les abdos et le…  aheum comme s’il cherchait son briquet. Et le pire, à vrai dire, c’est que je me suis trouvée plus réussie en gars. Tout à fait mon genre.

« Ok » j’ai déclaré en parlant à mon nouveau reflet, assis sur les toilettes « Donc, t’es un mec, maintenant. » et en me jetant un coup d’œil en biais « Comment on va t’appeler ? » (…)

(…)Trois semaines que j’apprends à me raser sans me trancher la jugulaire tous les matins. Que dire? J’y vais doucement… Je trouille pas mal de ce que ça va me révéler, cette métamorphose. Alors je me la joue sociologue. Et sociologiquement le premier truc qui me frappe c’est la différence des rapports hommes-femmes du point de vue mec. Par exemple en ce moment, j’étudie la technique dite du “regard en dessous” des filles dans le métro. Du temps où j’étais une nana, tu pouvais te gratter pour avoir une de ces subtilités de la part d’un gars. Alors des fois, ce que je fais sociologiquement, bien sûr, c’est « faire ma fille » pour voir si ça marche avec les autres filles : en fait je fais ce que j’aurais aimé avoir comme plan de la part d’un joli dans un lieu public : œillade subtile, trois fois trois secondes, pour montrer ton intérêt. Si de l’autre côté ça suit plus de trois fois, c’est que t’as pas un bouton sur le nez. J’appelais ça ma « théorie des 3 secondes ». En tant que mec, ça marche du tonnerre. Mais j’ai pas encore poussé jusqu’au bout. Je me sens pas encore, ça fait pas encore un mois que je me traîne ma gueule d’ange. L’esprit, ça suit pas.(…)

(…) Deux mois maintenant qu’on m’appelle mon oncle. (ok, ça c’est pas arrangé niveau sens de l’humour en tout cas). Y’a des trucs qui me manquent de quand j’étais une fille. Les choses sont incroyablement monotones certains jours. J’ai toujours la même tête à part la barbe qui pousse. Je reçois peu de confidences et on reste en surface quand on me parle. Je n’ai même pas été au courant que Sandrine et Anthony s’étaient remis ensemble. Mon épicier préféré ne me fait plus de clin d’oeil en me rendant la monnaie. Je ne prends même plus plaisir à noyer ma déprime dans la crème glacée au cheesecake… Je me demande si je ne devrais pas partir au Brésil  me faire opérer pour redevenir celle que je suis toujours restée. Mais même en faisant ça, je ne porterai jamais d’enfant. Jamais. Dire que je n’y avais même pas pensé plus tôt.

Et puis certains jours ça va mieux. J’aime bien la simplicité de la chose sexuelle quand t’es un mec. Ca manque un peu de prise de chou mais des fois, franchement c’est pas plus mal. Et puis j’aime mon corps, globalement, les lignes sont plus nettes, plus angulaires, c’est une vraie satisfaction après avoir traîné un corps de vénus callipyge mal assumé toutes ces années. (…)

(…) Six mois maintenant que « I am a he », ben croyez-le ou non, globalement, y’a pas tant de choses que ça qui ont changé dans mon existence.

Je me lève toujours en allumant mon ordi au passage d’aller faire pipi (assis, j’aime toujours pas les lunettes de chiottes relevées), je tiens pas plus l’alcool et je suis toujours de mauvais poil une fois par mois voire plus (mais sans le débarquement des anglais, ce qui est un bénéfice notable).

J’aime toujours les mêmes films et pour les mêmes raisons, je porte toujours des jeans troués aux fesses avec des T-shirts et des converses, je ne suis toujours pas comme un fou devant un match de foot.

Je me demande toujours comment perdre ces petites bouées là sur les côtés parce que je me suis toujours pas décidé à me mettre au sport, je n’ai pas attrapé le sens de l’orientation ou la bosse des maths, je suis toujours fan de littérature russe du 19ème , je n’aime toujours pas les blagues salaces, je ne sais toujours pas comment me coiffer le matin. 

Bon, par contre, y’a un truc bizarre, c’est que d’instinct, tu bouges autrement. J’ai rien appris, c’est venu tout seul. Peut-être c’est musculaire, on est moins embarrassé d’amas graisseux aux entournures, je sais pas. Mais tu bouges plus fluide, plus guépard et ça change peu à peu la perception des choses. Juste la manière de bouger. Tu marches juste dans la rue mais l’espace est d’avantage à toi qu’avant. Je ne sais pas comment expliquer ça. C’est très étrange. Ca m’a un peu inquiété pour la fille que j’étais et pour les autres aussi. Y’a une notion de territoire, là où ton regard te porte, ça peut t’appartenir, avec tout ce qu’il y a dessus. Ca colle un peu le frisson. Mais tu te rends vite compte que tout ça c’est du bullshit et que t’es là à te faire un petit cinoche, et puis c’est tout.

A part ça, on reste un être humain qui se pose des questions d’être humain. Si si, je vous assure.
Je vous rassure.

PS: Si vous voulez réellement voir à quoi vous ressembleriez en mec, le laboratoire St Andrew vous permet de tester plusieurs métamorphoses à partir d’une photo, dont la très bluffante option ”Masculinize”. Moi, je me trouve vraiment canon en gars. Gaspillage…

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7 Responses to “Ma métamorphose”

  • Sous forme de journal intime, ce petit texte interloque de par sa construction en deux étapes: d’abord, les métamorphoses, pendant lesquelles on s’amuse à dénoter les différences de surface entre homme et femme (le jeu de séduction, les attributs virils); puis l’étape la plus jolie, je trouve, quand, dépassant cette surface lisse, on reconnait que finalement, homme ou femme, l’existence est à peu près la même.
    L’une de tes dernières phrases résume assez bien ma pensée “A part ça, on reste un être humain qui se pose des questions d’être humain. Si si, je vous assure.
    Je vous rassure.”

  • Ton article est très intéressant, on y trouve l’évolution d’un homme en fille. Un jour il faudrait un article d’une personne transexuelle, sa pourrait être intéressant aussi…

  • C’est tout à fait ça. Analyse très pertinente Elea! Merci d’avoir bien compris ce texte.

  • Octave: oui… Du coup ça me fait douter: c’est donc super important pour certains d’être dans le corps qui correspond à son genre…

  • je trouve ton texte à la fois très intéressant… et très bien décortiqué. Merci !

  • Je me suis vu en mec grâce au site que tu indiques au lien. Verdict : je serai horrible…Je remercie le ciel de m’avoir fait naître fille, au moins je fais pas peur aux passants :p

  • Sand: Merci!
    Krib: la nature a bien fait les choses pour toi alors! N’empêche, c’est bluffant, ce site!

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