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Les petits-déjeuners de Monsieur Castor

Ce qui pouvait déranger monsieur Castor de bon matin, c’étaient les mauvaises vibrations générées par un café trop chaud et des nouvelles économiques désastreuses : grèves, manifestations, protestations mais aussi avancées de la liberté individuelle, création de tribunes ouvertes ou de coopératives, indicateurs de décroissance. Par désastreuses, il entendait mauvaises pour ses affaires.

Les petits-déjeuners de Monsieur CastorMonsieur Castor vendait du vent. Et le vent, ça va, ça vient, c’est insaisissable, n’est-ce pas ? Tout le savoir-faire de monsieur Castor, un savoir-faire acquis patiemment au sein d’une tradition familiale qui avait fait ses preuves, toute la valeur ajoutée de monsieur Castor tenait dans le fait qu’il avait une perception instinctive des fluctuations du cours du vent étayée par une règle théorique solidement établie.

Quelles étaient les circonstances propices à la consommation de vent ?

1/ Repos intellectuel (vacances, fin de soirée, dimanche soir)

2/ Catastrophe naturelle à fort potentiel empathique (tornades, famines dans un rayon supérieur à 3000 km)

3/ Restrictions budgétaires (fin de mois difficile, licenciement, fêtes de fin d’année)

4/ Limitations de la politique sociale (augmentation du temps de travail, privatisation des dépenses de santé)

De fait, monsieur Castor avait plutôt tendance à passer ses petits déjeuners de façon sereine, pour peu que le café ne soit pas trop chaud. Les gens achetaient du vent, le vent soufflait sur les têtes, rentrait par des oreilles et ressortait par d’autres. Les gens partaient tranquillement en vacances, oubliaient les cadences infernales et les accidents de la vie. Le vent s’infiltrait partout avec le consentement de chacun car doux est le vent qui érode sans blesser, qui caresse les idées dans le bon sens et qui emporte au loin tout ce qui finit par lâcher prise.

Rassuré par la bonne marche de ses affaires, monsieur Castor vérifiait alors ses bénéfices et calculait la part qu’il allait pouvoir dépenser pour son plaisir personnel chez son marchand de rêves.

Le vent balaie, le rêve libère.

Photo : (c) Voodoo Plastik via Flickr

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6 Responses to “Les petits-déjeuners de Monsieur Castor”

  • Alors là ! Je suis restée bouche bée ! :)
    Avoir cette imagination-là, avec ce trait stylistique simple et lumineux, quel plaisir ! Ah oui alors ! En plus, c’est court alors qu’on en voudrait encore mais le format convient bien à ce petit conte d’été…
    Quant à la photo, elle est en parfaite adéquation avec cette prose rieuse et tendre.

  • “conte d’été” : nom parfait ! aérien et si agréable à lire !

  • Un récit court dans la forme (cela me fait penser aux contes pilosophiques chinois, souvent peu de mots, mais justement ce peu de mots instaurant à eux-seuls une atmosphère particulière), mais non dans le fond.
    Intelligente mise en exergue des petits travers de notre monde; du vent qui s’installe, un peu mutin, parfois tempête, et parfois rien (on une légère brise), qui emporte les idées, la frénésie des “hommes” dans ce qu’elle a de plus noble ou de plus vil, de plus vide (je te cite “Les gens achetaient du vent, le vent soufflait sur les têtes, rentrait par des oreilles et ressortait par d’autres”…Tellement évocateur!)…

  • Il faudrait une serie de ces petits contes d’ete, que ce soit Monsieur Castor ou d’autres univers… legers !

  • c’était bien Mr Castor, j’en veux encore…

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