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Carine

Va  lui dire toi, à Pascal, que je n’irais pas. Va  lui dire, que son rendez-vous c’est juste important dans sa tête, et que moi la dope je n’arrêterais jamais, même pas j’y songe, c’est pour te dire. J’y ai cru mollement, au début, juste parce que voir quelqu’un s’activer pour toi, ça te fait comme si t’étais enfant à nouveau, revenu à l’époque où tu pouvais croire que quelqu’un se souciait de toi pour de vrai.

Pascal, ce qu’il ne comprend pas, ne veut pas comprendre, c’est que moi j’y crois pas, je n’ai pas du tout d’espoir, qu’est-ce que tu veux c’est ça ma vie, ma vie c’est la rue, ma vie c’est juste survivre un jour de plus pour voir. Pascal il sait pas, mais le toubib arrêteur de dope, lui, il s’en rendra compte direct. Moi, ça me fait mal de faire mal à Pascal. Je sais qu’il est gentil, qu’il veut m’aider, lui, et que c’est sincère, mais il peut pas m’aider Pascal, depuis son confort quotidien, Pascal il m’aide de 9h à 17h et puis c’est tout, la nuit y a personne qui t’aide, y a juste parfois des gens du samu qui veulent te coller dans un hôpital pour la nuit, où tu dormiras assis sur un fauteuil parce que y a pas de lit pour les sdf tu sais. Je ne peux pas lui dire, que j’irais pas.

Il y croit lui. Il me prend des rendez-vous partout, me prépare un séjour en cure de désintoxication, il se démène tellement que presque il me donne envie. Peut-être que dans une autre vie, j’aurais pu. Mais qu’est-ce que tu veux, ça fait tellement longtemps que la rue est là. Moi j’ai 23 ans, et je vais fêter mes dix ans de rue et de galères, et crois-moi pour cet anniversaire là j’espère que je serais plus là. J’ai un frère, tu sais, un jumeau.

Je l’ai appellé la semaine dernière, il m’a raccroché au nez illico, tu peux me croire, je sais pas ce que je leur ai fait, à ma famille. Lui il s’en fout sûrement, du fond de son lit bien moelleux, après les chouettes repas de ma mère. Moi mon problème c’était plus le beau-père je crois. Et comme j’etais pas commode qu’ils disaient, je me suis barrée, et j’ai plus eu le droit de revenir. Même maintenant, même dix ans après. Va te démerder dans la rue, à treize ans, toi. Quand t’es une fille, en plus. Au début tu crois que c’est sympa, que c’est carrément diego libre dans sa tête, ben, tu déchantes très vite, tu peux me croire. J’sais pas si c’est au moment où tu commences à faire les poubelles des marchés pour bouffer, où au moment où ça y est, tu sens comme les vieux clodos, que tu t’en rends compte, que c’est pas la belle vie, la rue, que t’y es sans doute moins libre que partout ailleurs, qu’y a des règles et que c’est pas parce que t’es pas encore pubère que t’y échapperas.

Alors tu vas dans un squat, et il y a ces types qui t’accueillent, y parait que dans la rue on est tout pareils, faut s’entraider, alors ouais, tu peux dormir là, t’en fais pas. Tu découvres les combines pour bouffer, et la manche aussi. La manche ouais. Devant la poste. Tu rentres le soir au squat avec les autres, et les autres types t’ offrent des bières. C’est qu’au moment d’aller te pieuter que tu piges qu’y a une contre-partie à l’entraide.

Que l’entraide y a des limites. Tu piges assez vite, même si t’as à peine plus qu’une dizaine d’années, quand un vieux type qui sent l’alcool, vieux comme ton grand-père, vient se coller contre toi. Tu comprends aussi que là, y a pas trop d’autres filles, ou même de femmes, dans la rue, mais que par contre y a beaucoup de mecs dans le squat. T’as peur mais tu dis rien, parce que tu pourrais dormir contre le béton, sur un trottoir, et crever de froid quelque part, que t’es sûre que les passants t’enjamberaient sans faire gaffe.

Puis un jour t’as grandi, et tu rencontres un mec de la rue, un jeune comme toi, un beau, et qui essaie de se démerder pour sortir de là. Tu le suis. T’investis son squat, tu tombes amoureuse, parce que des fois t’as envie d’être comme tout le monde, t’as même envie d’être coquette. Puis tu découvres que le mec de ta vie, il est tellement frustré qu’il te tape sur la gueule. Tu descends vite fait. Tu prends de la dope, plein, comment tu pourrais supporter, sinon, les coups, et puis tous ces types qui se collent toujours à toi.

La contre-partie. Le mec de ta vie, tu lui dis non, il vient quand même, ça s’appelle un viol il dit Pascal, mais tu veux que je fasse quoi. J’ai juste mes chiens, moi. Pascal, je lui ai dit parce que j’ai craqué un jour. Parce que je m’étais vue dans une vitrine, que je n’avais plus de dents devant, que j’avais au moins dix piercings sur la tête, le crâne rasé, et le teint jaune.

Je lui avais dit à Pascal, parce que la veille, j’avais fait le tour des médecins de la ville pour me faire prescrire de la méthadone. Crois-le ou pas, les toubibs ils te la filent comme ça. Et toi tu la revends. Je deale ? Je l’ai dit à Pascal parce que c’est quoi, cette vie, j’avais treize ans, moi, je voulais pas, je veux y retourner, et recommencer, et pas vivre toute cette merde, dont j’arriverais jamais à me sortir. Jamais, parce que je suis accro, alcoolique, parce que personne ne m’aidera, pas même moi. Je voudrais crever mais Pascal serait trop triste, il s’investit Pascal, c’est un éducateur qui vaut le coup, faut pas détruire l’espoir qu’il porte, ce serait détruire un truc joli, un truc qui vaut le coup, ça s’appelle l’humanité je crois, et je crois que des hommes humains, y en a pas des tonnes ici, alors je vais essayer de pas crever pour Pascal.

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