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Farshad

J’ai tout aimé de lui. De ses fossettes qui se creusaient quand il souriait, aux grands yeux noirs expressifs qui me considéraient avec amour. De ses cheveux bruns dans lesquels j’aimais passer la main, à ses éclats de rire qui sonnaient comme un heureux présage. C’est à cause ce sourire et de ce regard ardent que je suis tombé amoureux de Farshad. Et aussi parce qu’il était de ceux qui étaient convaincus qu’à force de résistance, on pouvait changer les choses. Il aimait notre pays, l’Iran, et il se plaisait à dire que nous seuls, la jeune génération, pourrions le délivrer de son extrémisme meurtrier.

Il menait sa petite résistance, avec une fougue constante, sans jamais céder au découragement. Quand parfois je voyais ses épaules s’affaisser lorsque nous regardions les informations sur une chaîne pirate étrangère, je venais me blottir contre son dos et je déposais une kyrielle de baisers dans sa nuque et ses cheveux. Sous mes lèvres, je sentais la peau frémir et je sentais sa main serrer la mienne. Il se tournait vers moi avec son sourire un peu triste, mais je voyais déjà les larmes cesser de couler. J’avais gagné.

Dans notre petit groupe d’amis, Farshad était celui qui nous portait. Et j’avais la certitude que si un jour il cédait à la peur, il perdait son optimisme, nous coulerions tous. C’est pour ça que je mettais tant de cœur à le réconforter lorsque je le voyais céder à l’abattement. J’aimais aussi par-dessus tout faire l’amour avec lui. Il était un excellent amant et chacun de nos ébats était à la fois furieux, voluptueux et lascif. Mais toujours teinté de tendresse, d’amour et de respect. Il n’y avait ni pudeur, ni timidité. Avant de le connaître, je ne pensais pas que le sexe puisse être aussi bon, aussi communicatif.Lors de notre première fois, alors que j’étais au bord de la jouissance, filtrant à travers la fenêtre ouverte, nous avons entendu le Muezzin qui appelait les fidèles à la prière. Nous nous sommes arrêtés un moment, pour écouter, et nous avons repris de plus belle.

A mon sens, chaque fois que nous faisions l’amour, chaque fois que nous prenions du plaisir à le faire, sans éprouver le moindre complexe, nous faisions un formidable pied de nez à l’extrémisme religieux. C’était de loin notre acte de résistance préféré, celui de l’amour sans honte : la religion avait perdu, et nous étions vainqueurs. Cela n’a fait que donner plus de saveurs à nos batifolages affamés. 

Mais la religion et l’Etat ont fini par gagner une bataille.

 Farshad a été pendu en place publique un petit matin, par une belle journée d’été, semblable à celle où je l’ai rencontré. Je l’ai vu pieds et poings liés, son beau regard noir caché derrière une bande de tissus sale.  J’ai vu les bourreaux voilés remonter leurs manches pour lui passer la corde au cou, à lui et à un jeune homme que je ne connaissais pas. Je les ai vu rester debout, la tête légèrement baissée, sans dire un mot. Il n’y a pas eu de larmes ni de supplications, pourtant je n’ose imaginer quelle a été la terreur dans laquelle ils ont été plongée.

J’ai vu le sol se dérober sous les pieds de mon aimé, et je l’ai vu se balancer dans le vide tandis que mes larmes ne pouvaient s’empêcher de couler. Je n’ai regardé que lui, avec une insistance si grande que j’espérais tout au fond de moi qu’il ressente ce regard à défaut de le voir, qu’il sache que je ne l’avais ni oublié, ni abandonné. Même après vingt-quatre mois d’incarcération, durant lesquels ils a été battu à coups de fouets des centaines de fois. Je voulais qu’il sache que je n’aimais que lui…

Je suis resté de longues minutes à regarder ces silhouettes tourner lentement sur elles-mêmes sous le soleil pesant. Il m’a fallu user de toutes mes forces pour ne pas hurler, pour ne pas m’effondrer. Dans un grand livre, je me serais sacrifié et j’aurais été pendu à ses côtés. Dans la réalité, je n’en ai pas eu le courage, la peur a été la plus forte. Je sais qu’il aurait compris et qu’il aurait été le dernier à me jeter la pierre. Ce qui ne m’empêche pas d’avoir du mal à me regarder dans la glace…

J’ai poursuivi mon combat, avec deux fois plus de hargne, mais la peur au ventre. Je le lui dois, je le dois au souvenir impérissable que j’ai gardé de nos amours, je le lui dois pour lui rester fidèle, même à travers le temps, l’injustice et la mort.

 

En Iran, des centaines d’homosexuels sont pendus à cause de leur homosexualité. Je leur dédie ce texte. Vous pouvez signer la pétition “Pas d’homos à l’échafaud!” sur le site ABOLITION.FR.

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