Histoires

Réapprendre à marcher

A vingt ans, j’ai eu un assez grave accident de la route. Quelque chose de complètement inattendu, qui n’aurait jamais dû arriver. Qui n’avait aucune raison d’arriver.

Seulement, les facteurs de risques n’ont pas besoin d’être présents pour que les choses arrivent. Nous nous sommes retrouvés, le conducteur et moi, coincés dans une voiture encastrée dans un arbre. A mon réveil, en voyant la fumée qui sortait du capot, j’ai essayé de crier mais je n’ai pas pu. Je n’ai pas pu. Le cri est resté coincé dans ma gorge et moi qui vidais mes poumons sans un son… ça me hante encore.

Finalement, tout a été moins grave que ça aurait pu l’être. Des gens se sont arrêtés et nous ont transportés hors de la voiture. Je les cherche encore pour leur dire merci, je n’ai pas pensé à leur demander leur nom. Nous avons passé quelques semaines à l’hôpital avec des blessures aux jambes essentiellement.

Je me souviens encore ma crise d’euphorie dans le camion des pompiers qui nous emmenaient à l’hosto : “J’ai une jambe cassée ! Une jambe cassée ! Un carton comme ça et j’ai juste une jambe cassée ! Même pas morte !”

Le chirurgien n’a même pas réussi à m’assombrir quand il a fait la gueule en regardant mes radios et qu’il n’a pas répondu quand ma mère a demandé si j’allais pouvoir remarcher. Une vague d’énergie a déferlé sur moi qui ne m’a plus quittée pendant 6 mois. Le temps qu’il m’a fallu pour réapprendre à marcher. A vingt ans. Malgré l’anémie due à l’hémorragie, malgré ma tête à faire peur, malgré la douleur, malgré mon fauteuil roulant poussé par un ami en phase terminale du cancer, malgré les chutes – bam ! dans les pommes !- quand j’essayais de me lever et de marcher avec des béquilles, malgré la vie chamboulée en internat en centre de rééducation et les études interrompues, malgré les marques indélébiles sur mon corps.

Je n’ai pas douté un seul instant que j’allais remarcher comme avant. J’allais aux séances de rééducation avec une niaque que je ne m’étais jamais connue et dans la bonne humeur et j’ai gagné mon pari. Comme un enfant, j’ai appris comme la première fois, avec la fierté à chaque progrès accompli, à chaque pas mal assuré.

De cette période, je garde cet étonnement de ne pas m’être reconnue, d’avoir creusé un recoin insoupçonné de moi même et d’y avoir trouvé cette soif de vivre et de bouger si intense, si animale, moi d’habitude si mesurée, si calme, si raisonnée…

Je garde aussi cet instinct que tout peut arriver, n’importe quand, tout le temps et mettre tout en l’air. On est là et puis dans une seconde, quoi ?

J’en garde quelque chose, en plus des cicatrices qui finissent par devenir des ornements : une reconnaissance pour le destin qui m’a permis de continuer ma route au delà de cet arbre en revenant à mes racines.

13 Responses to “Réapprendre à marcher”

  • C’est vraiment touchant. Réapprendre à marcher. Vraiment un grand bravo.
    Le beaucoup de courage dont tu as fais preuve me chamboule !

  • waouw… je suis troublée par ce texte qui montre un force de caractère et une volonté, qui malgré l’accident;est restée… et ça ça donne du courage et de l’espoir … merci

  • En fait, je ne pensais pas du tout en être capable. Ca m’aide, les jours où j’ai moins la frite, de repenser à cette période. Je pense qu’on a tous une force plus ou moins cachée en soi, parfois on est surpris quand elle se révèle.

  • je comprends bien ça…. ça a été pareil pour moi ( découvrir cette force, ces ressources) qd j’ai perdu mon bébé

  • Oui les épreuves révèlent des forces insoupçonnées. Ta poupée t’aura permis de les mettre à jour. Au passage, je te souhaite qu’”elles” te laissent rapidement du répit. Je commente peu, mais je lis et j’apprécie.

  • Merci pour ce très beau texte. Moi, c’est apprendre à reparler et même si la cause est différente, je pense que l’envie d’y arriver doit être plus ou moins la même.

  • BritBrit: Apprendre à reparler? oui ça doit nécessiter une sacrée dose de courage. Même peut-être plus que pour marcher… Merci de ton comm!

  • Un très joli témoignage d’une renaissance: parce que tu as réappris à contrôler ton corps, peu à peu, malhabile au tout début, puis de plus en plus forte à chaque échec, et que, comme tu le soulignes dans ton texte, tu as aussi appris à te connaître. A se raccrocher à l’espérance et à en faire ton défi personnel, peut être plus intime que d’autres, mais d’autant plus grand.
    La dernière phrase de conclusion résonne encore dans ma tête, ce retour aux sources qui peut arriver à chacun, une philosophie de vie nouvelle…

  • Merci de ton passage Elea!

  • réapprendre à marche, à parler…c’est avant tout réapprendre à vivre. on a toutes eu, je pense, à des degrés très différents, à réapprendre à vivre. c’est ce qui fait notre force. un ami disait de moi “fragile mais pas faible”. ça m’a fait rougir, mais c’est ce que je lis aujourd’hui à travers femmes que j’estime.

  • je veux dire (parce qu’en me relisant, je m’aperçoit du risque de mauvaise compréhension) que c’est un très de caractère que j’apprécie chez les femmes que j’estime, “fragile mais pas faible”. ^^

Laisser un commentaire

Votre adresse de messagerie ne sera pas publiée. Les champs obligatoires sont indiqués avec *

Vous pouvez utiliser ces balises et attributs HTML : <a href="" title=""> <abbr title=""> <acronym title=""> <b> <blockquote cite=""> <cite> <code> <del datetime=""> <em> <i> <q cite=""> <strike> <strong>